Alain GENTY – Le Guerrier en Fanfare

Alain GENTY

Le Guerrier en Fanfare

alain-genty-groupeUn bagad passé à la moulinette, des entités gluantes cinéphiles, un salon de coiffure turbulent mené sur un fil de rasoir, le « Beep-Beep » de Tex AVERY, une fanfare indienne recalée par tous les cirques ambulants : voilà de bien périlleuses rencontres pour un chevalier en quête de son graal ou un guerrier mystique à la recherche de la quiétude. C’est pourtant en mélangeant les empreintes de tous ces cirques existentiels sinueux que le compositeur et bassiste Alain GENTY entreprend de retrouver la couleur adéquate de la voie du milieu et de la saine mesure. Parce que tous les extrêmes ou les incompatibles se renvoient la balle, le droit chemin prend souvent des sentiers de traverses… Ainsi en est-il de l’oeuvre soliste d’Alain GENTY qui, dans l’actuel paysage musical celtique, semble occuper le poste de vigie où l’on recale les bardes dont les chants portent trop loin… ou font pleuvoir ! Car il y a dans son premier CD, La Couleur du Milieu, de quoi faire effectivement refleurir le terreau celte de plantes hallucinogènes aux paysages inédits. Rencontre avec un singulier peintre-jardinier en passe de semer de nouvelles graines bigarrées.


· Premières palettes ·

Pourquoi as-tu choisi la basse fretless ?

Alain GENTY : Ce choix est lié aux premières musiques que j’ai écoutées. Ayant été très marqué par WEATHER REPORT, le premier bassiste qui m’a influencé fut évidemment Jaco PASTORIUS. J’ai donc commencé par la basse fretless, sans passer par la basse électri­que, en rapport avec l’écoute de WEATHER RE­PORT.

Est-ce à dire que ton influence primaire fut le jazz ?

AG : En fait, j’ai surtout été influencé par des musiques de traverses, des groupes un peu inclassables. On ne peut pas dire que WEATHER REPORT soit exclusive­ment un groupe de jazz, par exemple. Et j’ai aussi beau­coup écouté de groupes comme SOFT MACHINE, Robert WYATT, KING CRIMSON, ZAPPA, PINK FLOYD, GONG, MAGMA… Or, il est assez difficile de met­tre une étiquette sur ces groupes : ils em­prun­tent à la fois au rock, au jazz, aux musiques improvi­sées… On classait ça dans la pop à l’épo­que, car c’était bien pratique. Maintenant, on met ça dans les « musiques nouvelles » ! Alors, évidemment, d’autres influen­ces sont venues se greffer, en particulier l’influence bretonne, qui est énorme.

Comment a eu lieu ta rencontre avec l’univers musical breton ?

AG : Pour résumer, j’ai accroché aux musiques breton­nes en 1989, d’abord avec le groupe BARZAZ, qui m’avait appelé pour jouer sur son premier album, Ec’ Honder. La même année, j’ai rejoint le groupe DEN, monté par Jacky et Patrick MOLARD. Et un peu plus tard, j’ai participé au groupe GWERZ.

Puis, tout naturellement, quand j’ai décidé de mon­ter mon propre projet avec mes compos, j’ai fait appel aux musiciens avec lesquels j’avais joué dans ces grou­pes, car c’est en priorité avec des musiciens bretons que j’avais envie de jouer. Mon premier disque est donc le résultat de toutes ces influences. Au regard des chemins un peu tortueux que ma car­rière a emprun­tés, il est assez délicat de mettre une étiquette sur ma musique. Disons que c’est un alliage de musique progressive et de musique traditionnelle.

Alors, comment est née La Couleur du Milieu  ?

AG : Depuis plusieurs années, j’avais des tas de brouillons, de maquettes. J’ai ainsi engrangé plusieurs idées, dont parfois des choses définitives que j’avais enregistrées chez moi sur un douze pistes et qui sont restées telles quelles sur le disque, sans retouches, car je voulais préserver l’am­biance du moment.

C’était avant BARZAZ ou GWERZ ?

AG : Non, simultané­ment. Du reste, quand j’étais dans ces groupes-là, je me suis aussi retrouvé dans des genres musicaux qui n’avaient rien à voir. J’ai joué avec des groupes de hard, etc. J’ai également com­posé de la musique pour de la danse contempo­raine. J’ai travaillé pendant plu­sieurs années avec une chorégra­phe qui s’appelle Josiane RIVOIRE. Le rapport à l’image, la danse ou le cinéma est très important pour moi.

Ce rapport à une dimension visuelle te fait donc un point commun avec les groupes inclassables que tu citais précédemment.

AG : Oui. J’ai pensé à monter un spectacle soit avec des films, soit avec des diapos, soit avec de la danse, énor­mé­ment d’éléments visuels. Le rapport au visuel est en quelque sorte la troisième composante de La Couleur du Milieu, avec la composante bretonne et la composante musiques inclas­sables.

Certains morceaux semblent sortir tout droit d’un rêve, en raison des étrangetés sonores que l’on y entend.

AG : L’enregistrement de La Complainte du Sentier s’est fait à un moment bien particulier : je me suis réveillé en pleine nuit avec un son bizarre dans la gorge et je l’ai capturé sur mon douze pistes. Comme c’était un très petit son, je l’ai mixé très fort. C’est un son assez indéfi­nissable que je ne pourrais reproduire sur commande.

Quant à la fanfare indienne que l’on entend sur le même morceau ainsi que sur L’Herbe des Teigneux, je l’ai pi­quée à un film de Satyajit RAY (là encore une réfé­rence cinémato­graphique) qui s’appelle justement La Com­plainte du Sentier, tiré de la Trilogie d’Apu. Ah, cette fanfare, elle est vraiment ringarde! J’aurais les moyens, je mettrais une fanfare ringarde sur scène ! Ça m’éclate… Ça fait partie du paysage sonore que j’aimerais bien avoir. (rires)

Comment s’est passée l’adaptation du disque sur scène ?

AG : Évidemment, impossible de reproduire le disque tel quel sur scène. Là, l’esprit est plus « groupe live », avec une plus grande part laissée à l’improvisation.

· La nouvelle toile de fond ·

Que s’est-il passé depuis la sortie de La Couleur du Milieu, qui date d’il y a trois ans, je crois ?

alain-genty-la-couleur-du-milieuAG : Oui, ça va faire trois ans… Dans le personnel du groupe, il y a un élément central qui a changé, c’est le batteur. Maintenant, c’est Patrick BOILEAU, qui jouait il y a quelques années dans un groupe qui s’appelait XAAL, lui aussi issu de ces groupes inclas­sables dont je parlais tout à l’heure, ces groupes au carrefour de diffé­rentes musiques. C’est donc lui le petit dernier, l’apport nouveau. Enfin, le petit der­nier… Ça fait quand même plus d’un an qu’on joue avec lui !

Second gros apport pour le spectacle qu’on a déjà pré­senté à la Roche-Derrien, au festival de Saint-Chartier et au festival de Lorient, c’est le groupe de cornemuses MESKAL, qui donne aux thèmes une couleur, une am­plitude tout à fait intéressantes.

Comment en es-tu venu à intégrer un ensemble de cor­nemuses ?

AG : En fait, il y a quelques années, avec le groupe DEN, on avait déjà eu une expérience ensemble. On avait monté une création, qui s’appelait Le Combat des Arbris­seaux, pour laquelle on avait invité les cornemu­ses du Bagad d’Auray. Ça ne s’appelait pas encore MESKAL à l’époque, mais ce sont les mêmes gens. Donc, on avait déjà une connivence. Mais il y a aussi le fait que pour mon prochain album, j’avais trois mor­ceaux vraiment composés pour un ensemble de cornemuses…

Cela dit, pour le spectacle, on n’allait pas les faire venir uniquement pour trois morceaux. On a donc agencé d’autres pièces pour qu’ils jouent sur toute la se­conde moitié du spectacle. Ce n’est qu’une partie du groupe MESKAL, qui est en fait un pipe-band com­plet. Il y a Hubert RAUD, Pascal GUINGAUX, Philippe VIGOUROUX, Jean-Noël MUSELEC et Jean-Pierre BEAUVAIS. Ce sont donc les cinq cornemuses du groupe.

En plus de celle de Patrick MOLARD ?

AG : Oui, donc ça fait six ! (rires)

Cette idée d’intégrer des cornemuses à ton groupe me rappelle celle de SOFT MACHINE, qui avait invité des cuivres sur Third. Ne serait-ce pas une façon à toi d’avoir ton « big band » ?

AG : Ah oui, ça c’est sûr ! Dès qu’il y a pipe-band, il y a l’idée soit d’un ensemble de cuivres, soit d’une fanfare, etc. (rires) Enfin là, en l’occurrence, on ne peut pas dire que ce soit une fanfare ; c’est vraiment un ensem­ble de très très haute volée. Je ne pense pas que je me serais lancé dans un projet pareil avec des musi­ciens autres que ceux de MESKAL.

Ton nouvel album est donc enregistré ?

AG : L’enregistrement est terminé, reste le mixage à faire. Le disque devrait s’appeler Le Grand Encrier.

Par rapport au précédent, s’annonce-t-il dans le même esprit ?

AG : De toute façon, oui. On ne se refait pas ! (rires) C’est toujours un album de mélanges musicaux et de différents horizons. Par rapport au premier, c’est un disque beaucoup plus recentré sur le groupe. La Couleur du Milieu avait été fait AVANT que le groupe existe ; c’était essentiellement un disque de labora­toire avec quelques interventions de solistes ; alors que là, la parti­cipation de ces derniers est beaucoup plus importante.

Cela dit, c’est toujours moi le compositeur et le maître des délires respectifs ! Mais pour l’enregistrement, les choses ont été faites plus en groupe.

J’imagine quand même que chacun a apporté un petit « quelque chose » ?

AG : Ah, évidemment ! Il y a la part du compositeur et de l’arrangeur, bien sûr, mais quand on a la grande chance et le luxe d’avoir des solistes comme ceux que j’ai dans le groupe, ils ont bien entendu une très grande liberté d’inter­préta­tion et de proposi­tion. S’il y a un musicien comme Jacky MOLARD dans le groupe, c’est parce qu’il a tout un background tradi­tionnel, mais aussi une ouverture sur la musique impro­visée, la musique indienne, des cho­ses comme ça… Yannick JAURY, le saxophoniste, est aussi un spécia­liste des musiques de l’Est.

Ce nouvel album contiendra-t-il des expériences de collages, de sampling ?

AG : J’vais pas trop dévoiler… Il y aura évidemment quelques petites surprises, même si ce disque est plus resserré sur le groupe. Je ne peux pas m’empê­cher de faire quelques petits clins d’oeil !

· Shamballa, Tir na nog et Moulinette ·

La spiritualité semble intégrée à ta création…

AG : Pour moi, c’est une préoccupation de tous les jours. Je ne peux donc pas dissocier mon activité de composi­teur et d’interprète de cette chose primor­diale. La musi­que s’inclut forcément dedans. Sans être un spécialiste, je suis très intéressé par les philosophies extrême-orientales, en particulier par le bouddhisme tibétain.

D’où la référence à Shamballa dans Douar Traon… Étant donné ton intérêt pour la spiritualité asiatique, as-tu songé à intégrer dans ta musique des influences orientales ?

AG : Pourquoi pas ? Le mélange que j’ai opéré avec la musique bretonne est pour moi naturel dans la mesure où je la pratique depuis longtemps et qu’elle me touche de très près. Mais effectivement, pourquoi pas ? Du reste, il y a énormément de rapports entre les musiques de traverses, les musiques orientales et les musiques celtiques. Comme il y a aussi beaucoup de rapports entre la musique bretonne et la musique arabe. J’ai eu l’occasion de travailler avec un chanteur berbère, et on a découvert qu’il y avait énormément de similitudes entre la musique bretonne et la musique nord-africaine, aussi bien dans les rythmes que dans les modes.

Au-delà des apports maritimes, qui ont évi-demment été détermi-nants, il doit sans doute y avoir un fond com­mun rythmique, une pulsion de base… C’est quand même trou­blant, ces similitudes entre la Chine, les pays arabes et la Bretagne !

Ta musique est traver­sée de spiritualité, mais aussi d’une forme de poésie et d’humour qui ris­que de faire grincer quelques dents.

AG : Oui. Si je fais rire un peu les gens, tant mieux, j’en suis content ; si ça en blesse quelques-uns, j’en suis dé­solé. Je ne veux pas leur faire de peine, mais je ne veux pas m’empê­cher de rigoler non plus.

Il y a des gens qui trimbalent une certaine lourdeur sur les choses, et d’autres qui savent dépasser leur patri­moine culturel, même fabuleux.

Je suis très respectueux de la tradition bretonne, mais ça ne m’empêche pas d’avoir d’autres influences. Si j’avais voulu faire dans le mauvais goût, jamais les frères MOLARD ou Jean-Michel VEILLON (qui sont des réfé­rences en musique bretonne) ne se seraient compromis dans un projet comme le mien ! (rires) Patrick MOLARD jouant de la moulinette en concert, ça ne s’est jamais vu ! Ça prouve que ces gars-là savent aussi se marrer. Pour moi, la poésie et l’hu­mour sont deux choses qui vont bien ensemble.

On peut donc s’attendre, dans le nouvel album, à un nouveau livret rempli d’histoires surréalistes ?

AG : Sans doute ! (rires)

Propos recueillis par : Stéphane Fougère
(paru dans Ethnotempos n° 1 – novembre 1997)

Discographie Alain GENTY :

* La Couleur du Milieu (1994 – Gwerz Pladenn)

* Le Grand Encrier (1998 – Keltia Musique)

Participations :

* BARZAZ : Ec’honder (1989 – Escalibur) – An den Kozh Dall (1992 – Keltia Musique)

* GWERZ : Live (1993 – Gwerz Pladenn)

* Jean-Michel VEILLON : E Koad Nizan (1993 – Gwerz Pladenn)

* SKOLVAN : Swing and Tears (1994 – Keltia Musique)

Laisser un commentaire