ALTAÏS / APSARA

ALTAÏS / APSARA
(Soleil Zeuhl)

ALTAISPoursuivant sans relâche la tâche amorcée en d’autres temps par (feu) Alain JULIAC pour le label Musea, Alain LEBON et son label Soleil Zeuhl ajoutent une pierre supplémentaire à son programme de rééditions de disques de groupes obscurs français fortement inspirés par la musique de MAGMA en proposant en CD l’intégralité du seul et unique disque de la formation francilienne ALTAÏS, paru en 1986.

De son vivant, ALTAÏS n’a en effet réalisé qu’un impensable Maxi-45 Tours, devenu on s’en doute un rarissime trésor convoité par tous les collectionneurs acharnés des productions-satellites de la planète Kobaïa.

Jusqu’à présent, seul le morceau éponyme de la face « Face » (par opposition à la face « Pile ») avait été réédité au sein de la biblique compilation Enneade, consacrée à la mouvance zeuhl francophone et publiée par Musea en 1990.

Avec ESKATON, EIDER STELLAIRE, NOA, MUSIQUE NOISE et quelques autres, ALTAÏS appartenait à cette génération de groupes dits zeuhl sans aucun lien généalogique avec MAGMA, mais juste profondément et sincèrement envoûtés par la musique de ce dernier, et essayant d’en prolonger le cri à une époque où il était de bon ton d’en oublier la portée révolutionnaire. Certes, ces groupes n’ont fait que marcher « dans les pas de… », mais leur volonté de jouer cette musique en lui ajoutant quelques touches personnelles, parfois mâtinées d’autres influences, est à saluer compte tenu du dédain organisé et rationalisé dans lequel les structures de diffusion des musiques un tant soi marginales les ont tenu durant cette période. Quant au public potentiel, il avait manifestement entamé un jeûne prolongé…

Sur ce disque, ALTAÏS se présente sous la forme d’un sextette à l’artillerie zeuhlienne archétypale (batterie, percussions, piano, synthé, basse et chants) qui ne laisse aucun doute sur la sincérité de ses intentions, mais qu’on aurait tort de réduire à une fascination aveugle pour la seule formation mythique de Christian VANDER.

Sous ses dehors zeuhl imparables, la pièce d’ouverture, Altaïs, se pare également d’accents hérités de cette mouvance elle-même inspirée en partie de MAGMA, mais surtout par ses racines contemporaines, et que l’on a nommée les musiques nouvelles européennes. On décèle donc dans ce morceau – au demeurant très jouissif -, outre des chants et une pulsation magmaïenne, de fortes empreintes de groupes comme ART ZOYD, UNIVERS ZÉRO et PRÉSENT, montrant qu’ALTAÏS avait pris acte de débouchés musicaux plus ambitieux que la simple reproduction servile de la musique de MAGMA.

Les deux morceaux qui couvraient la face « Pile » attestent de cette orientation avec encore plus d’évidence ; et leurs titres (Promenade… et Gravitation Zéro) ne laissent aucun doute sur l’orientation prise, puisque jouant du clin d’œil un rien appuyé en direction des deux derniers groupes sus-mentionnés, dont on a l’impression d’écouter rien moins que des « outtakes » ! C’est à la fois puéril et bluffant, et on ne s’empêcher de regretter qu’ALTAÏS n’ait eu ni le temps ni la possibilité d’étendre son répertoire et ses ambitions artistiques.

Cette réédition n’inclut aucun morceau bonus (il faut croire qu’il n’y en avait pas…), et la durée du CD ne dépasse donc pas celle du Maxi-45 Tours originel, soit 14 minutes ! Mais pour éviter que le consommateur méfiant ne crie au loup, Soleil Zeuhl a inclus en supplément un autre CD ! Ce dernier (de plus de 50 minutes) n’est pas crédité à ALTAÏS, mais à APSARA, qui n’est rien moins que le groupe qui a historiquement précédé ALTAÏS, et dans lequel on retrouve une partie de son personnel. (Comment ça, quelle embrouille ?!)

L’autre partie du personnel d’APSARA qui n’a pas rejoint ALTAÏS ne s’est pas faite oublier pour autant, puisqu’elle a enfanté un groupe important de la mouvance post-zeuhl, digne héritier d’UNIVERS ZÉRO et de PRÉSENT, j’ai nommé SHUB NIGGURATH ! L’un des fondateurs d’APSARA n’était en effet autre que le guitariste Franck FROMY, aujourd’hui membre de UNIT WAIL. L’autre fondateur d’APSARA, le bassiste Philippe GOUDIER, a fini par transformer APSARA en ALTAÏS, pour éviter soi-disant toute confusion avec un groupe japonais qui avait pris le même nom, et dont on a beaucoup – ahem ! – entendu parler… (Mais quoi ? Quelle embrouille ?!)

APSARAL’histoire d’APSARA commence en 1981, ponctuée de rencontres, de répétitions, de concerts triés de force sur le volet, de modifications de personnel, et prend racine dans l’obscure banlieue sud-est parisienne, au sein d’une non moins ténébreuse bourgade répondant au nom suspect de Choisy-le-Roi, qui deviendra plus tard le siège d’une association vouée à la promotion de musiques presque nouvelles et autrement progressives, parmi d’autres… Croyez-vous aux égrégores ?

Mais je m’égare… Au contraire d’ALTAÏS, APSARA n’a laissé aucune trace discographique de son passage, en dépit de l’enregistrement d’un ambitieux morceau, Enfer mais, resté inédit jusqu’à aujourd’hui, et inclus en tête de ce CD. On y découvre une formation zeuhlienne à peine stéréotypée (deux bassistes, deux chanteuses, un batteur et un guitariste), livrant une musique bien balisée mais à l’impulsion généreuse et roborative.

De facture complexe et labyrinthique, les autres autres pièces présentées proviennent de captations live en 1983, de qualité certes moindre mais rendues écoutables par un minutieux travail de dépoussiérage et de dé-parasitage. On écoutera attentivement le discours débité en introduction d’O Rages, qui inclut tous les noms des groupes qui ont immanquablement influencé APSARA. Il faut bien que jeunesse s’amuse…

Selon les pièces, on découvre un personnel fluctuant, incluant à l’occasion des saxophonistes et même un violoniste resté aussi inconnu que le soldat malgré la fouille archéologique effectuée par Aymeric LEROY, auteur de la minutieuse biographie du livret. Celle-ci révèle et dénoue les liens et l’évolution d’APSARA vers ALTAÏS d’un côté et vers SHUB NIGGURATH de l’autre côté, cette dernière évolution ayant été rendue possible par l’existence, en amont, d’un autre combo, GORGONUS, qui n’a lui non plus rien légué à la postérité (à moins que…).

Bref, c’est une de ces histoires filandreuses (donc, oui, c’est l’embrouille !) qui montre que le monde de la mouvance post-zeuhl française des années 1980 était décidément petit, mais que son activité était animée par un souffle volontariste qu’il aurait été dommage de vouer à l’oubli total.
Voilà donc une archive à double tête que tout partisan du pluralisme zeuhlien se doit d’acquérir, d’autant que Soleil Zeuhl la présente sous une forme inédite. Les deux CD sont effectivement glissés dans une pochette plastique et se présentent sous la sympathique forme Mini-Vinyl Replica, comme le marché japonais sait les faire, reproduisant à l’identique le Maxi-45 Tours d’ALTAÏS et offrant à APSARA, en édition posthume, son premier vrai-faux album.

Label : www.soleilzeuhl.com

Stéphane Fougère

 

 

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