Ana ALCAIDE – La Cantiga Del Fuego

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Ana ALCAIDE – La Cantiga Del Fuego
(ARC Music)

ana-alcaide-la-cantiga-del-fuegoAu chapitre des réconciliations entre cultures du Nord et cultures du Sud, Ana ALCAIDE paraît être une ambassadrice attitrée puisqu’elle a introduit un instrument archaïque scandinave dans une tradition musicale qui a ses sources dans la péninsule ibérique. Cette Madrilène d’origine a en effet abandonné ses études de biologie et de botanique pour se consacrer à la musique, suite à sa découverte, en Suède, du nyckelharpa, un instrument médiéval à cordes frottées de la même famille que la vielle à roue, et qui peut justement se traduire par « vièle à clavier ».

Au début des années 2000, Ana a ainsi passé son temps alternativement entre l’Université de Lund, en Suède, où elle a perfectionné son jeu au nyckelharpa, et Tolède (dans la communauté de Castille-la-Manche, dans le Centre de l’Espagne), où on pouvait la voir jouer de cet instrument – pour le coup très exotique ! – dans les rues. Du reste, elle y vit toujours… (à Tolède, pas dans la rue !).

A travers ses deux albums précédents, Ana ALCAIDE avait témoigné à la fois de sa maîtrise du nyckelharpa et de sa prédilection pour un répertoire méditerranéen, et à vrai dire très ancré dans la culture de la communauté judéo-espagnole, dont on sait qu’elle a été, dans l’Espagne de 1492 (fin de la « Reconquista »), la victime d’une forme antique d’épuration ethnique de la part des monarques catholiques en place.

Cet attachement au répertoire séfarade, Ana ALCAIDE l’a de plus entériné en enregistrant en 2009 un DVD dans la somptueuse synagogue El Tránsito (datée du XIVe siècle) de Tolède, ville qui, rappelons-le, est restée connue pour la tolérance religieuse dont elle a fait preuve durant l’époque Al-Andalus, où les trois communautés chrétienne, juive et musulmane cohabitaient en paix.

Et c’est une fois encore l’histoire et les légendes de la capitale de la communauté de Castille-la-Manche, ainsi que les chants traditionnels séfarades provenant des régions balkaniques et méditerranéennes où se sont exilés les Séfaradim après leur expulsion de la péninsule ibérique, qui fournissent la matière littéraire et musicale de ce troisième CD, La Cantiga del Fuego (le chant du feu).

Ana ALCAIDE y chante en espagnol et en ladino (langue espagnole-hébraïque) les histoires d’une jeune fille juive qui, forcée de quitter sa maison, se fait guider par la lune, d’un beau jeune homme qui a « poussé » dans les jardins de la Reine, d’un serpent volant qui enlève une fille, d’un incendie qui ravage toute une ville, d’un amour tragique entre un chrétien et une juive, les événements survenus sous le règne de la reine Esther, etc. Airs de danse, ballades intimistes ou complaintes religieuses se côtoient ainsi pour circonscrire un univers qui emprunte autant à l’Histoire authentique qu’à la Légende.

La production entière est le fait d’Ana ALCAIDE, qui a opté pour des paysages sonores aux couleurs « world », impliquant plusieurs musiciens qui l’accompagnent régulièrement au psaltérion et santour, aux guitares acoustique et espagnole, à la basse et aux percussions. Des timbres supplémentaires ont été ajoutés pour souligner ou évoquer l’origine de telle ou telle pièce, comme une clarinette, un ney turc, une mandole, un accordéon chromatique, une vîna, un oud, une gaida, un pandero, une moraharpa, une furulya hongroise, etc. C’est dire si un soin tout particulier a été pris pour que chaque thème se pare d’effluves reflétant des échos d’un passé onirique ou douloureux. Et sur le thème final (Mikdash, qui signifie prière en hébreux), Ana invite une voix masculine à prendre les devants, celle du musicien iranien Reza SHAYESTEH, féru de musique persane.

La Cantiga del Fuego s’avère passionnant et envoûtant d’un bout à l’autre. La musicienne et chanteuse tolédane a cherché à rendre son monde accessible même à des auditeurs non spécialistes en tradition séfarade, sans jamais sacrifier la dimension poétique, voire sacrée, de ses pièces.

S’il fallait situer la démarche d’Ana ALCAIDE dans le vaste champ de la world music, on pourrait dire qu’elle est en quelque sorte une version judéo-espagnole de Loreena McKENNITT (rapprochement d’autant plus induit par le fait qu’Ana ALCAIDE joue aussi occasionnellement de la harpe celtique).

Cet album est son premier à bénéficier d’une diffusion internationale. Il ne faut pas rater cette occasion de découvrir une artiste singulière qui mérite bien plus qu’un succès confidentiel.

Site : http://www.anaalcaide.com/

Label : www.arcmusic.co.uk

Stéphane Fougère

 

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