ARTÙS – Ors

ARTÙS – Ors
(Pagans)

Pour son nouvel et cinquième album, ARTÙS a décidé… de se mettre à poils ! Hiiiiiiiiii !!!!!!! Du calme, les filles… Ce n’est pas la peine de se précipiter sur le livret, vous n’y trouverez aucune photo compromettante. En revanche, vous y trouverez des clichés pris dans des forêts humides et touffues (!) où l’ombre se mêle à la lumière. C’est dans cet environnement sauvage et primitif que sévit l’ours, archétype de la nature bestiale. Ce plantigrade est le centre tant névralgique que thématique du nouvel opus d’ARTÙS, et il est représenté sur la pochette de ce disque en position de pelote qui met en valeur, graphiquement stylisée, son épaisse fourrure. Voilà donc ARTÙS devenu une bête à poils…

Mais n’allez pas croire que les « Artùsans » aient décidé de jouer un remake du Clan de la caverne des ours ! Ce serait faire peu de cas du sens profond de la démarche de ces « Gascons en opposition » dont le propos musical va de pair avec un engagement vis-à-vis du fonds culturel occitan qu’il interroge, valorise tout en le métamorphosant, prouvant ainsi son aptitude à rester une matière vivante.

Plus que jamais, et au risque d’en fatiguer certains, l’adage artùsien « Nous jouons ce que nous sommes » trouve une fois de plus sa pleine, entière et intègre expression. Car « Artùs » provient du mot celtique « Arzh » qui signifie « Ours ». Et Ours, en occitan, se dit.. Ors ! La boucle est bouclée. En rendant hommage à l’ours, ARTÙS ne fait que se retrouver lui-même, dans un processus d’acceptation de sa part bestiale symbolisée par cet ursidé. Comme l’écrit Jean SOUST : « Parce qu’être homme, se civiliser, n’est pas s’affranchir de l’animal mais assumer et transcender l’animal qui est en soi. »

Souvent chassé, diabolisé par la bien-pensance civilisée trop imbue de ses refoulements bornés, l’ours a pourtant toujours fait partie du monde pyrénéen, dans sa réalité comme dans son imaginaire, et est même une source d’inspiration pour une partie de la littérature béarnaise. C’est ce corpus qu’ARTÙS a exploré afin de générer un nouveau répertoire de cinq compositions sur l’ours, sa vie, son œuvre… pardon, son mythe, palliant ainsi à une lacune constatée en matière de chants consacrés à cet animal.

ARTÙS s’est immergé en profondeur dans la dimension culturelle de l’ours aussi bien que dans son environnement naturel. C’est-à-dire que les six Artùsans se sont bel et bien mis à hiberner pour concevoir Ors. C’est donc en toute logique que le premier morceau, Desvelh, évoque le réveil de l’ours après son hibernation. Et c’est d’un réveil forcément brutal qu’il s’agit, où la démarche pataude et l’étirement des muscles rouillés est somptueusement reproduit par les idées de composition des frères BAUDOIN (Roman, Mateù et Tomàs) et de leurs complices (Roman « Pairbon » COLAUTTI, Nicolas « Shape 2 » GODIN et Alexis TOUSSAINT).

Combinant comme à son habitude instrumentation actuelle et lutherie antique boostée (sonsaina, vriulon, baisha, tamborin…), le groupe déploie un ethno-rock-noise dense et alambiqué, frustre et sophistiqué tout à la fois, et chaque composition prend la forme d’une histoire, d’un conte déployé en plusieurs chapitres, manifestés par des cassures, des mutations climatiques et rythmiques, des lignes de mire mélodiques qui s’effacent au profit d’excursions soniques dans des zones en friche.

On a beau être, à priori, loin de la musique traditionnelle dansante, celle-ci fait cependant partie de l’ADN d’ARTÙS et ressurgit sous une forme libertaire le temps d’une Chasse Party narrant une traque tripartite (un sanglier, un ours, l’homme) qui démarre avec un thème dansant pétri de hargne tribale avant d’évoluer dans une dimension plus ambient-sombre pas moins inquiétante, puis se faisant à nouveau féroce et secouée. La hōla est l’archétype du morceau dont l’humeur, d’abord maussade et recueillie, évolue progressivement en manifestation d’ivresse âcre et râpeuse. L’histoire qui y est racontée est du reste troublante, celle d’une femme qui aurait vécue parmi les ours après avoir été maltraitée par les hommes, et qui, supportant très mal son retour à la civilisation, préfère se laisser mourir. L’atmosphère n’est pas plus engageante dans Auròst, qui n’est rien moins qu’une oraison funèbre à l’adresse d’une mère ours abattue. La composition recèle cependant des passages nourris d’aigreur et de rage.

L’album se clôt sur ce qui semble être la seule chanson traditionnelle existante consacrée à l’ours. L’Ors Dominique offre l’occasion à ARTÙS d’illustrer une fois encore son entreprise de réappropriation d’un matériau trad’, qu’il a découpé, amputé, puis refaçonné en une pièce épique garnie de tous les assaisonnements soniques propres au groupe.

Sans doute pourra-t-on dire, sur le plan purement esthétique, que la musique d’ARTÙS n’a pas réellement changé par rapport à son opus précédent, là où les premiers albums témoignaient d’une insatiable volonté de renouvellement à des influences différentes et cependant habilement fusionnées. Avec Ors, ARTÙS n’a pas tant cherché à rénover son propre son qu’à en confirmer la validité et la pertinence par rapport au fond thématique. On parle d’un animal sauvage mais intelligent, il fallait une musique à la fois indomptable et sagace, qui ne se digère pas d’un coup de cuillère à pot mais qui entraîne l’auditeur dans un univers homérique mêlant mystères, colères, effrois et méditations.

Pas de renouvellement donc, mais pas de concessions non plus (et surtout pas d’assagissement ni d’affadissement), et de l’inspiration toujours. Vous ne croyiez tout de même pas pouvoir vendre la peau de l’Ors avant qu’elle vous ait tué ?

Site : www.familha-artus.com

Label : http://pagansmusica.net

Stéphane Fougère

Laisser un commentaire