BENT KNEE – Say So

BENT KNEE – Say So
(Cuneiform Records / Orkhêstra)

Ce n’est certes pas un scoop, mais les États-Unis regorgent d’artistes qui s’évertuent à construire, dans l’ombre, une œuvre qui ne ressemblent qu’à eux plutôt que de chercher à singer ce qui a déjà été fait. BENT KNEE est l’un de ces groupes qui cherche à transcender les influences trop (pré)visibles. Et s’il n’y avait le label Cuneiform Records pour nous les révéler au grand jour, on en aurait magistralement ignoré l’existence, tant la confidentialité de leur diffusion les font échapper à nos radars médiatiques. Non que Cuneiform soit un label particulièrement suivi par les médias « prime time », mais, dans la mesure où il bénéficie d’une distribution chez nous (merci Orkhêstra), au moins ses artistes sont-ils assurés de pouvoir trouver quand même quelque oreille avertie loin, très loin de chez eux.

Pour beaucoup d’entre nous, cet album de BENT KNEE risque donc d’être celui de la « première fois », bien que ce groupe n’en soit pas à son coup d’essai. Deux autres albums studio autoproduits – un premier disque éponyme, puis un second, Shiny Eyed Babies – et un enregistrement de concert (disponible en numérique), Live and Nearly Unplugged, ont précédé ce Say So. Mais à moins d’avoir de bons contacts dans les milieux autorisés de Boston (ville natale de BENT KNEE), pouvait-on même soupçonner son existence ? Car, même pour un auditeur fidèle des productions Cuneiform, BENT KNEE fera très certainement l’effet d’une révélation-surprise, car ne ressemblant en rien à ce que le label nous a fait connaître jusqu’ici.

Il serait bien sûr aisé d’appliquer l’étiquette « art-rock » sur la musique de BENT KNEE, sans pour autant qu’elle suffise à la circonscrire. Ce sextet réussit l’exploit de faire la jonction entre une certaine forme de pop music et un rock avant-gardiste orienté industriel avec quelques pointes de métal, d’indus, d’ambient et d’expérimental. C’était impensable ? BENT KNEE l’a fait.

Si les compositions de BENT KNEE sont le fruit d’un travail collectif, la première chose qui capte l’oreille est la voix haut perchée et vibrante, aux inflexions parfois björkiennes, de la claviériste Courtney SWAIN, qui cultive un goût immodéré pour les mélodies à la fois attractives et alambiquées, sinueuses, parfois sur le point de se déliter, mais en fait prompte à dériver dans les bas-côtés, les garde-fous, les sentiers buissonniers, avec une assurance qui a tôt fait d’envoûter l’auditeur.

On voit de toute façon mal comment Courtney SWAIN pourrait se complaire dans un chant « middle of the road », vu que ses textes nous font explorer les recoins obscurs de la psyché, narrant des situations de fragilité psychologique, les difficultés à interagir avec les éléments, avec les pressions environnantes, bref une forme de catharsis convulsive qui se déploie dans une écriture musicale pleine de reliefs, de lignes tordues, de contrastes soudains, ménageant tensions sourdes, ébullitions en sourdine, accès de fièvre schizoïde, accalmies endolories, tempêtes nonchalantes…

La guitare de Ben LEVIN sait jouer, parfois au sein d’une même séquence, les grands écarts entre un jeu mélodique envoûtant et des jets de dissonances. Le violon de Chris BAUM ajoute ce qu’il faut d’ambiances instables et flottantes, que les synthés de Vince WELCH renforcent en ornementations prenantes, tandis que la basse de Jessica KION et la batterie de Gavin WALLACE-AILSWORTH cultivent les « grooves » les plus retords et escarpés. Et parce que le fait de signer chez Cuneiform implique de mettre les bouchées doubles côté production, BENT KNEE a peaufiné ses arrangements en requérant le concours de plusieurs invités qui incrustent quelques touches subreptices de violoncelle, de trompette, de saxophone, de flûte, de clarinette, de voix chorales, etc. Le mixage pointu de Vince WELCH a fait le reste…

BENT KNEE captive par ce savant mélange d’ambiances rêveuses et chaotiques qui caractérise ses compositions, la plupart d’une durée moyenne oscillant entre 5 et 7 minutes. Il y a bien parfois quelques cassures percutantes au sein de certains morceaux (les soubresauts de Counselor, les tremblements acrimonieux d’Eve), mais sans pour autant confiner au hachage obsessionnel. Évitant tout systématisme de rupture, BENT KNEE préfère sculpter des climats aux contours ondoyants et ménager des transitions subtiles et ouvragées par glissements ou dérapages contrôlés.

Les effets de contraste sont surtout le fait d’enchaînements. Plusieurs compositions de Say So fonctionnent en effet en binôme. C’est ainsi que le disque démarre par le « diptyque de l’eau » (Black Tar Water / Leak Water) et que, plus loin, Eve (qui, du haut de ses 9 minutes, fonctionne déjà comme une saga à plusieurs chapitres) se fond dans un instrumental au titre idoine (Transition) qui lui-même prépare le terrain pour The Things You Love, dont l’introduction aux relents japonisants et aux chœurs martiaux débouche en fait sur un espace au registre plus feutré. Ensuite, c’est Nakami, aux effluves oniriques bien prégnantes, qui se trouve chahuté sans prévenir par le plus schizophrénique Commercial.

La fin de l’album s’étire dans des ambiances doucereuses. Si Hands Up est encore agité de refrains nerveux, Good Girl s’abîme dans des trames éthyliques pas moins anxiogènes. Mais si l’on en juge par le dessin de pochette, la lumière apparaît au bout de cette errance dans la sombre forêt des effrois existentiels…

Bref, BENT KNEE cultive les chausse-trappes émotionnelles avec une délicieuse perversion, de même qu’il fertilise les anamorphoses psycho-soniques avec délectation. C’est une musique déstabilisante et enveloppante à la fois, imprévisible et addictive, mais qui ne se délivre qu’à la faveur d’écoutes obstinées et répétées qui en révèlent tous les substrats, les reliefs, les ressacs, les profondeurs.

Site : www.bentkneemusic.com

Label : www.cuneiformrecords.com

Distribution : www.orkhestra.fr

Stéphane Fougère

 

 

 

 

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