CAMKYTIWA – Les Fleurs du Levant

CAMKYTIWA – Les Fleurs du Levant
(Buda Musique)

camkytiwa-les-fleurs-du-levantCAM-KY-TI-WA : un mot, quatre syllabes. Ces quatre syllabes sont autant de mots dans la langue vietnamienne désignant des pratiques artistiques (« cam » , la musique ; « ky », la stratégie au jeu d’échecs ; « thi » la poésie et « hoa » la peinture) que se doit de maîtriser une femme vietnamienne de haut rang.

A ces quatre arts répondent en miroir quatre femmes, quatre artistes réputées pour leur érudition et leur maîtrise musicales. Chacune d’elles provient d’un pays différent du continent asiatique. L’une est Vietnamienne (Huong THANH), l’une est Chinoise (Yan LI), une autre est Japonaise (Fumie HIHARA) et une autre encore est Coréenne (E’ JOUNG-JU). Hormis Huongh THANH qui est chanteuse, les trois autres sont musiciennes, et chacune joue d’un instrument archétypal de la tradition de son pays : la vièle à deux cordes « er-hu » pour LI, la cithare « geomungo » pour E’ JOUNG-JU, le luth « shamisen » et la cithare « koto » pour Fumie HIHARA.

Et histoire d’aller plus loin dans le jeu des correspondances, chaque pays d’origine de ces artistes est symbolisé par une fleur : le cerisier rose pour le Japon, le jasmin pour la Chine, l’hibiscus pour la Corée et le lotus pour le Viet-Nam.

Bienvenue donc dans un univers strictement extrême-oriental dans lequel les traditions représentées sont toutes liées l’une à l’autre, tant sur le plan historique que culturel. Même les instruments appartiennent peu ou prou à la même famille !

Cependant, le répertoire de CAMKYTIWA n’est pas aussi pan-asiatique que l’est sa formation. Nous n’avons pas ici affaire à une démarche de fusion des genres, ni à un dialogue entre cultures. Il faut rappeler que ce groupe est en fait l’un des projets créatifs initiés en 2010 par la chanteuse Huong THANH. C’est elle qui le dirige et qui en détermine le répertoire. Celui-ci provient principalement des trois régions du Viet-Nam : le Nord (surtout), le Sud (un peu) et le Centre (un seul morceau).

On ne trouvera aucune pièce instrumentale chez CAMKYTIWA, rien que des chansons. Et Huong THANH déploie une panoplie assez ample de l’art vocal vietnamien : chansons romantiques et poétiques (le style « Ly »), mais aussi chants de travail de type « hô » ou encore chant de mendicité provenant d’un répertoire apparenté au « Ca Trù », tous riches en images subtiles et en symboles raffinés.

Par conséquent, le rôle des trois musicienne chinoise, coréenne et japonaise (avec le concours sur quelques titres du percussionniste Alex TRAN) est de créer des arrangements pour le répertoire de THANH qui mettent en valeur à la fois le timbre de leurs instruments et les modes propres à leurs cultures. Des parties solistes sont ainsi intégrées aux chansons, mais de façon très mesurée. L’exercice n’était pas aisé, compte tenu que ce ne sont pas seulement quatre couleurs musicales qui s’expriment, mais avant tout quatre caractères différents : la nuance mélodique de la Vietnamienne, la volubilité virtuose de la Chinoise, la gravité et la solennité de la Coréenne, et l’épure et la tempérance chez la Japonaise.

Et toutes évoluent dans le cadre à priori étroit d’un répertoire issu des traditions propres au trois régions du Viet-Nam (le Tonkin, l’Annam et la Cochinchine). Seuls deux morceaux font exception et n’appartiennent pas à la culture vietnamienne : Arirang, une chanson populaire coréenne, et Sakura, un grand classique japonais. Huong THANH prouve ainsi sa curiosité et son ouverture envers les cultures de ses collègues, n’hésitant pas à faire l’effort d’apprendre à chanter en coréen et en japonais, avec sa propre tessiture. (Il ne lui reste plus qu’à apprendre une chanson chinoise !)

A défaut donc de fusion entre les quatre cultures asiatiques, CAMKYTIWA impose sa marque en réinventant un répertoire de chansons surtout vietnamiennes avec des timbres, couleurs et phrasés chinois, japonais et coréens. Aux usuels instruments vietnamiens (le luth monocorde dan baù, le zither dan tranh, la vièle dan nhi…) ont été substitués le er-hu, le koto, le shamisen et le geomungo. Autrement dit, c’est un Viet-Nam aux parures de l’Extrême-Orient qui nous est présenté.

Cette démarche pourrait paraître une évidence, voire une lapalissade pour les non-initiés, mais force est de constater qu’elle est en fait complètement inédite. On ne connaît aucun musicien en Chine, en Corée, au Japon ou au Viet-Nam qui aurait osé pareille collaboration avec ses voisins de palier, avec qui les relations, sur l’échiquier politique, sont généralement crispées. Mais à travers la musique, Huong THANH, E’ JOUNG-JU, Fumie HIHARA et Yan LI démontrent que, même au sein d’un répertoire orienté et partial, chacun peut exprimer sa propre voix et s’accorder à celle des autres.

Label : www.budamusique.com

Stéphane Fougère

 

 

 

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