CAN – The Lost Tapes

CAN – The Lost Tapes (3CD Box Set)
(Spoon / Mute)

Qui déménage souvent en a fait l’expérience : des cartons pleins sont parfois déposés en haut d’une étagère et n’en bougent plus avant le déménagement suivant. C’est à peu près le sort qu’ont subi les deux tiers des enregistrements de CAN publiés dans le coffret The Lost Tapes. C’est-à-dire ceux enregistrés avec  les chanteurs Malcom MOONEY et  Damo SUZUKI de 1968 jusqu’à la fin de l’année 1971.

En décembre 1971, CAN aménageait en effet son fameux Inner Space studio dans l’ancien cinéma de la bourgade de Weilerswist. Le geste du dépôt, de l’abandon quasi sacrilège, est à situer chronologiquement en ces jours de réinstallation. On peut surtout se dire que CAN était alors tourné vers l’avenir et se souciait peu de ses bandes enregistrées en grandes parties pour le cinéma et la télé. D’un point de vue archéologique, c’est donc une première strate d’archives qui est déposée sur cette étagère, une photo du cagibi atteste du lieu dans le beau et grand livret du coffret. À cette première strate vont venir s’en ajouter d’autres au fil du temps, jusqu’à la mise en sommeil du groupe en 1977.

L’exhumation a lieu lors du grand déménagement, au nouveau millénaire. L’Inner Space studio était resté intact. En 2004 le Rock’nPop Museum décide d’en faire l’acquisition et de le démonter intégralement pour le remonter dans ses locaux à Gronau en Allemagne, non loin de la frontière hollandaise. L’ensemble des archives de CAN sont alors redécouvertes. Les étiquettes apposées à l’époque par Hildegard SCHMIDT, manageuse en chef, ont résisté au temps.

Les titres enregistrées avec Malcom MOONEY constituent l’une des parties les plus intéressantes du coffret. On y découvre Deadly Doris, Blue Rap, dominé par un son de basse électrique, Graublau, près de 17 minutes d’une chevauchée motorik fantastique avec variations d’intensité et trifouillage de générateurs électroniques de sons. Il ne s’agit pas de versions alternatives, encore moins de chutes ou de faux départs, mais de morceaux complets enregistrés dans les conditions du live et retravaillés en studio.

On le sait, CAN capte et cherche des heures durant. Certains instrumentaux ont été élaborés pour des musiques de film ou de téléfilm mais n’ont pas été retenus au montage final. D’autres l’ont été, ce qui fait peu de différence, puisque l’on n’avait pas accès (au moins jusqu’à l’avènement de Youtube) à certains épisodes de séries policières allemandes (qui ne sont pas non plus d’un haut intérêt cinématographique). Parmi le lot, il y a un ce qui aurait largement pu faire un hit, Millionenspiel, morceau instrumental doté d’une rythmique à la James Bond et d’un riff de guitare aussi effrayant qu’une scie circulaire tranchant des troncs en cadence. La rythmique est combinée à un sax et à une flûte (celle de David JOHNSON, membre cofondateur de CAN qui préféra ensuite poursuivre son travail auprès de Karlheinz STOCKHAUSEN).

Les morceaux avec Damo SUZUKI à la voix (au sein du groupe de 1971 à 1974) sont à peine moins nombreux. The Lost Tapes nous gratifient de l’excellent Dead Pigeon Suite, de plus de 11 minutes, dont certains passages sont similaires à Vitamin C ; Abra Cada Braxas (de l’époque Tago Mago, enregistré en live) ; A Swan Is Born, morceau pop qui aurait pu trouver sa place sur Ege Bamyasi. Parmi les quelques morceaux en live apparaissant dans le coffret figure une version fleuve de Spoon de plus de 16 minutes, aux rebondissements multiples après un démarrage accompagné par les battements de mains en rythme du public. Chose pas si courante que cela pour un enregistrement en public de CAN, la prise de son est excellente.

Cela est précisé dans le livret, le troisième CD couvre la période 1975-1977, celle d’un relatif déclin du groupe. La plupart des morceaux sont instrumentaux, pas tous très réussis, mais quelques perles ressortent : Midnight Men, de l’époque Landed qui a, semble-t-il, subit un dépoussiérage acoustique ; Networks Forms, un live blues psychédélique de 12 minutes ; l’étonnant Private Nocturnal, pour le coup totalement inédit puisqu’il présente une facette de CAN presque inconnue jusque-là : guitare acoustique, nappe synthétique planante et voix douce.

Des 30 heures de bandes, Irmin SCHMIDT et Jono PODMORE (qui a remastérisé les albums de CAN lors des récentes rééditions) en ont retenu une sélection à peine trop longue de 3 heures et quart. Car The Lost Tapes dépasse largement l’intérêt, déjà grand, d’une opération archivistique et muséale. Ce sont beaucoup de perles que l’on retrouve et qu’il aurait été criminel de laisser au placard. Il n’y a que la dernière période, le troisième CD, qui aurait pu être allégée, quoique, entre conscience historique et qualité artistique, le cœur du fan balance, préférant toujours avoir tout plutôt que moins.

Site : www.spoonrecords.com

Eric Deshayes

(Chronique originale publiée dans
TRAVERSES n°33 – juin 2013)

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