Dan AR BRAZ – Entretien

DAN AR BRAZ

Dan AR BRAZ a fait paraitre en 2015 un nouvel album instrumental dans lequel ses guitares ont la part belle. Une séance de dédicaces dans le magasin COOP BREIZH de Lorient a été l’occasion d’aller à sa rencontre afin de parler bien sûr de cet album, de ses projets et aussi de son importante carrière qui, même si Dan a déclaré ne plus vouloir faire d’albums sous son nom, est loin d’être terminée.

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Entretien avec Dan AR BRAZ

Ton actualité est ce nouvel album Cornouailles Soundtrack. Peux-tu nous en expliquer la genèse ?

Hou là, c’est compliqué ! C’est ce que j’explique dans l’album en deux pages. C’est mon dernier album instrumental et peut-être mon dernier album aussi. L’idée venait de la fin des années 80. Il a été à chaque fois bousculé par d’autres projets et n’a jamais pu voir le jour. Au moment où il voit le jour, il n’est plus ce qu’il devait être au départ. Il y a eu des évènements qui ont fait que, dans ma vie, des choses ont changé. Cet album, c’est vraiment la bande son de ma vie. C’est le grand frère de Musiques pour les silences à venir, Septembre bleu et La Mémoire des volets blancs. S’il fallait mettre ces quatre albums ensemble, celui-là en serait le boitier, la couverture. C’est l’aboutissement d’une épopée guitaristique instrumentale que j’ai toujours essayé d’imposer. Il est ce que je suis aujourd’hui. C’est l’album qui me ressemble le plus, je pense !

Le titre de l’album peut se traduire par « La bande originale des Cornouailles ». Est-il facile de définir un lieu où un endroit simplement en musique, sans y mettre des mots ?

Absolument ! C’est ce que faisait Miles DAVIS. C’est ce que font Keith JARRET ou Jan GARBAREK. Quand on écoute la musique de ce dernier, on voit le nord, on voit la Norvège. Un copain italien m’avait dit, quand il avait écouté Septembre bleu, qu’au début il ne comprenait pas trop d’où venait mon inspiration parce qu’il sentait que la musique n’était pas typée bretonne. Quand il est venu ici et qu’il a vu la Bretagne, il a compris d’où venait ma musique. Il n’a pas eu besoin de plus d’explications.

La Cornouaille, c’est là où je suis né, c’est Quimper, c’est Douarnenez, c’est Beg-Meil, Concarneau, le Cap Sizun, c’est tous ces lieux magnifiques dans lesquelles j’ai vécu mon enfance. J’ai vécu des choses biens, des choses moins biens. C’est mon terrain de jeu, mon terrain de vie.

Je suis inspiré de toutes les musiques du monde. Mais quand on écoute ces musiques et qu’on le fait en Bretagne, ce n’est pas pareil. On peut les écouter à Bruxelles, à Varsovie, à Berlin, à Rome ou à Milan. La Bretagne est un écrin pour tout ce que l’on vit. Ce n’est pas ma Cornouaille. J’ai mis un « s » pour que chacun y trouve son compte. C’est ma vision des choses. D’autres peuvent entendre quelque chose de différent et pourraient mettre des musiques totalement différentes sur ces paysages-là. C’est mon aventure, le livre de ma vie. Chacun le ressent ou pas. C’est à chacun de trouver son imaginaire. Mais apparemment je ne suis pas le seul à ressentir ça. Il y a quelques personnes qui ressentent la même chose que moi. Il faut stimuler, donner une piste aux gens et après ça va tout seul.

Tu dis qu’il s’agit peut-être de ton dernier album. Cela signifie-t-il que tu comptes raccrocher tes guitares ?

Certainement pas. J’ai vingt albums au compteur. J’ai plein de morceaux qui n’ont jamais été joués. Donc je vais m’occuper de ma musique maintenant. Je n’ai pas besoin de faire des albums. On sait très bien comment se trouve le marché du CD. Dans quelques années, je ne sais même pas s’il y en aura encore.

Je suis sous totale perfusion musicale. J’achète des nouvelles guitares, j’ai bien envie de jouer. Mais faire des albums, comme j’ai pu le faire avant, comme Cornwall Soundtracks ou Celebration, sans doute pas. Ou alors en duo, dans des projets précis. J’ai l’impression d’avoir tout dit. Je n’ai pas dit que ce serait le dernier pour faire le buzz. Et puis les gens s’en fichent, il y a de la musique partout.

J’ai vraiment l’intention de m’occuper de ma musique. J’ai joué avec l’orchestre philarmonique de Bretagne au mois de décembre. On a joué des morceaux qui n’ont jamais été joués sur scène. Un morceau de Musiques pour les silences à venir, La Véranda des jours sans soleil, n’avait jamais été joué. Maintenant on va le faire. Donc, c’est super, je vais essayer de trouver des projets comme cela dans lesquels certains morceaux de mon répertoire n’ont jamais eu un espace pour être exposés. Et puis le téléphone sonne, il y a des projets divers, je me laisse un peu porter.

Faire des albums, c’est un gros chantier et je n’ai peut-être plus envie de ça. Là, j’ai l’impression que je suis arrivé au bout. Il ne faut jamais dire « Je ne ferai plus ! ». En tout cas, je n’en ressens pas du tout l’envie. J’ai plutôt envie de me laisser porter par la musique et par les appels téléphoniques des uns et des autres, des gens qui vont me solliciter pour participer comme la tournée des vingt-deux concerts Autour de la guitare avec Jean-Félix LALANNE. Il y a des projets qui me sont proposés comme cela et c’est super. Je me laisserai porter par ce qu’on me proposera. Après, je ne suis pas prêt de tout accepter.

L’HÉRITAGE DES CELTES a plus de vingt ans. Quel regard portes-tu aujourd’hui sur cette aventure qui a permis déjà de te faire connaitre du grand public et aussi de faire connaitre la musique de Bretagne à un grand nombre de personnes ?

C’était extraordinaire et c’est passé maintenant ! Ce n’est pas que c’est du passé, mais c’est comme tout. C’est redevenu un petit peu une mode dans les années 90, comme c’était le cas dans les années 70 avec Alan STIVELL. Donc, quand quelque chose devient une mode, ça peut disparaitre un peu. Il y a des gens qui ne se souviennent pas de L’HÉRITAGE DES CELTES. Il y en a plein qui ne l’ont pas connu. Le temps passe très vite. Vingt ans, c’est beaucoup !

Voilà, c’était extraordinaire et puis maintenant je suis passé à autre chose. Je suis content d’avoir vécu cette grande fédération dont je suis un petit peu le responsable parce que j’ai essayé de faire de mon mieux pour fédérer tout le monde dans cette aventure ou il n’y avait pas de calife. Personne ne voulait être calife à la place d’un calife qui n’existait pas. J’ai essayé de faire en sorte que chacun puisse s’exprimer comme il le fallait.

Cela m’a aussi permis de vivre mieux, de poser mes valises, d’arrêter de galérer à l’autre bout de la planète comme je n’avais plus envie de le faire. Donc, ça tombait bien. Je suis reconnaissant au public de m’avoir permis de respirer un peu, de souffler et de pouvoir continuer à faire ce que je veux si je veux et avec qui je veux. J’ai toujours été libre et L’HÉRITAGE DES CELTES m’a permis de peaufiner cette liberté artistique. Les gens m’en parlent tous les jours, mais je n’ai pas de nostalgie. J’avais tout prévu sauf ça ! Autant ce nouvel album, je l’ai prévu depuis trente ans, autant L’HÉRITAGE DES CELTES, je ne l’avais pas du tout prévu. Je ne l’avais pas vu venir. J’en avais rêvé, mais je ne pensais pas que ça puisse un jour se faire. Merci à Jacques BERNARD, le producteur, d’avoir permis à cette aventure d’exister.

Quel regard portes-tu sur l’ensemble de ta carrière ? As-tu le sentiment d’avoir apporté une pierre à l’édifice de la musique en Bretagne ? Tu as une carrière riche depuis quarante-cinq ans !

C’est au public de le dire, pas à moi ! J’ai toujours fait ce que je voulais, je n’ai pas fait de compromis. J’ai été récompensé. Je n’en reviens pas de faire de la musique depuis plus de quarante ans, d’être toujours là avec un nouvel album, avec des projets, avec des concerts. Je ne m’habitue à rien, donc le regard que je porte, c’est que je me demande comment cela a pu se faire sur autant d’années. J’ai peut-être fait quelque chose d’artistiquement cohérent, donc les gens m’ont suivi. Je porte un regard attendri sur tout ça. Je sais que le temps passe et que les choses changent.

Je suis toujours là. Je regarde donc avec une certaine tendresse ces années-là, les années de galère, ensuite les années de succès et puis maintenant ce sont des années plus tranquilles. Je suis peinard, je fais ce que j’aime, personne ne m’embête. Les gens viennent me dire un mot gentil de temps en temps. On fait des concerts, il y a du monde. J’ai tout le bon côté de l’aventure musicale. Je n’ai pas les paillettes, l’éphémère. Je suis un artiste libre. C’est quelque chose d’extraordinaire. Si je suis libre, je le dois d’abord à Alan STIVELL qui m’a permis de devenir musicien et je le dois à tous ces gens qui achètent les disques, qui me remercient. C’est formidable. Je ne suis pas demandeur d’une vie trépidante. Je veux continuer la musique, mais je ne veux pas que la musique soit tout. Je veux aussi avoir ma vie tranquille. C’est exactement ce qui se passe, aussi je ne vais pas me plaindre.

Que penses-tu des successeurs potentiels ?

Il y a de tout, dans tous les styles. La Bretagne est une terre de musiques, depuis toujours. En citer un serait en oublier d’autres. Je suis sidéré de voir la capacité artistique que la Bretagne peut avoir. C’est dommage que la Bretagne ne soit pas une région comme l’Écosse et le Pays de Galles. Cela nous aurait permis de développer sans avoir besoin de faire appel au pays qui se trouve à côté, qui s’appelle la France, avec ses médias nationaux qui font un peu ce qu’ils veulent et quand ils veulent. Nous, on est un peu à la traine. Pour faire la promotion de mon album dans l’hexagone, c’est très compliqué. Autant on est gâté en Bretagne avec la presse locale. On a cette chance-là. C’est dommage que la Bretagne ne puisse pas promouvoir davantage, d’une façon plus indépendante, ses artistes.

Donc, je regarde ça. Je vois des groupes qui tournent de partout. Je me demande par contre comment ils vont faire pour vivre, avec le marché du CD et avec les difficultés actuelles. C’est plutôt ça que je vois. Il y a toujours eu, à tout moment, des artistes et des groupes de talent. Il y en a encore plein. Il n’y a que l’embarras du choix et c’est hallucinant de voir comment les jeunes jouent. Je ne suis pas inquiet pour le développement de la culture en Bretagne. Par contre, il y a des questions à poser qui sont plus techniques et financières et le marché de la culture est un autre débat.

A vrai dire, je n’arrive pas à suivre. J’écoute moins de musique qu’avant. J’écoute beaucoup le silence, j’en ai besoin. Mais j’hallucine de voir, dans les pages artistiques des journaux bretons, le nombre de CD qui sortent par mois. Je ne sais pas combien il y en a. Dans le marché du disque, la Bretagne représente cinquante ou soixante pour cent de tout ce qui sort dans l’hexagone. C’est vraiment énorme. Donc, il n’y a que l’embarras du choix.

Tu parlais tout à l’heure des médias nationaux. Leur regard a-t-il changé à ton égard ou existe-t-il encore de la condescendance ?

Ils m’ignorent ! On a envoyé des CD et je n’ai eu aucune réponse. Seul PPDA m’a répondu et il va peut-être faire quelque chose. Mais toutes les radios que l‘on paye avec nos impôts, France Inter, France Infos, pas un mot ! Je ne demande pas à faire la une. Je demanderais juste qu’il y ait le moyen d’annoncer que j’ai sorti un nouveau CD. Pour Celebration, on avait envoyé dix CD à France Inter et ils trouvaient ça trop typé. Merci ! Trop typé, c’est le tiroir ! Celui-ci est instrumental, donc… tiroir ! C’est un peu énervant, mais c’est comme ça.

On ne les intéresse pas vraiment ou alors il faut faire le buzz. Il faut dire du mal de quelqu’un ou il faut dire une « connerie » pour faire parler de soi. Comme malheureusement beaucoup de gens en Bretagne écoutent ces radios-là, pour se faire connaitre ici il faut passer par le national. C’est un peu humiliant des fois. Enfin, il y a des artistes en France qui ont le même problème. Disons que c’est vraiment compliqué d’avoir la moindre petite fenêtre pour parler d’un album qui vaut le peine qu’on en parle, je trouve. Mais bon, ça ne les intéresse pas.

Pour en revenir à l’album, tu comptes le défendre sur scène.

On est en train de travailler sur la vente de ce nouveau concept. On verra bien s’il y a des gens que ça intéresse. Avec une agence, on va essayer de promouvoir ce spectacle en espérant que les gens en auront envie.

Les titres de tes précédents albums seront réactualisés pour correspondre au climat ?

Je vais chanter un petit peu. Je ne chante pas sur l’album mais dans les concerts, c’est moi qui suis sur le devant de la scène. Je chante quelques chansons, on joue les morceaux des anciens albums. C’est un melting-pot avec les morceaux du nouvel album et je me réapproprie mon répertoire.

Le public te connait surtout grâce aux grands spectacles interceltiques. Il n’est pas un peu déboussolé avec des albums plus intimistes, plus « guitares ».

Il n’a pas l’air. Au Quartz à Brest, il n’avait pas l’air. Au contraire ! J’ai même dit aux gens que c’était quelque chose de nouveau. Peut-être que les gens qui sont intéressés par les bagadou ne viennent pas voir ce spectacle. Avant un concert, je fais en sorte de bien expliquer aux gens ce qu’ils vont voi … ou ce qu’ils ne vont pas voir. Celebration est toujours sur la route. De toute façon, quand les gens veulent quelque chose de plus typé celtique, on vient avec Celebration. Là, ce qu’on essaye de « vendre », c’est Cornouailles Soundtrack. Donc, on prévient les gens et en général, ça se passe bien.

Tu alternes quand même les deux spectacles.

Quand les gens nous appellent, on leur demande ce qu’ils veulent. Celebration ou Cornouailles Soundtrack, on propose les deux. Il y a aussi le duo avec Clarisse LAVANANT. Si c’est pour un festival comme quand on va aller à Strasbourg, là c’est clair on va jouer avec le Bagad de Strasbourg. C’est un truc typé. Cela ne m’empêchera pas de jouer les morceaux de celui-là. Mais il faut quand même qu’on vienne avec les cornemuses parce que c’est ce que les gens veulent entendre. On propose et les gens choisissent.

Didier Le Goff

Site : http://www.danarbraz.com

Un grand merci à Yvonig et Anna, de la COOP BREIZH de Lorient, pour leur accueil.

Lire la chronique du CD, Cornouailles Soundtrack

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