Danses du Tibet

Danses du Tibet

A l’occasion de la venue à Paris de Sa Sainteté le Dalaï-Lama durant une semaine au mois d’octobre 2003, l’association Spheric, qui s’est donnée pour vocation de promouvoir des «cultures artistiques traditionnelles sacrées grâce à des événements d’exception» a organisé la venue d’une troupe de moines artistes tibétains dont la prestation a permis de lever le voile sur toute une tradition religieuse méconnue, voire ignorée, le Bön, et notamment sur ses danses sacrées. Le «spectacle» donné dans la capitale a même laissé un peu de place à des danses profanes. Retour sur un événement scénique peu commun.

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Une tradition méconnue

De la culture tibétaine, nous connaissons principalement ses formes liées au Bouddhisme. De la musique tibétaine, la plupart des disques disponibles nous font pareillement connaître en priorité ces rituels bouddhistes aux chants fascinants et sépulcraux (dont on a hélas trop vanté les vertus «relaxantes»)… C’est oublier (et faire oublier) que le bouddhisme n’est pas l’unique religion au Tibet, et encore moins la première. Il existe aussi un ensemble de croyances, une autre religion bien antérieure en fait au Bouddhisme que l’on nomme «Bön». Le bouddhisme n’est en effet apparu qu’au VIe siècle après J.C., là où le Bön remonte à des temps nettement plus anciens. On a ainsi retrouvé des textes datant d’environ 3 000 ans écrits dans la langue du royaume du Zhang Zhoung (Tibet occidental), soit une langue archaïque qui fut plus tard supplantée par le tibétain, lorsque le Zhang Zhoung fut annexé au Tibet. De plus, le Bouddhisme tibétain se réfère à l’Inde et à la figure historique du bouddha Sakyamuni, tandis que le Bön serait lié à l’ancien pays Tazig (ni plus ni moins la Perse), d’où serait originaire le mythique Maître Tönpa Shenrab, à qui les pratiquants du Bön, les «Bönpos», attribuent leur doctrine.

Pour un occidental moyen, il n’est sans doute pas facile de distinguer le Bön du Bouddhisme, d’autant que les deux systèmes possèdent quand même des points doctrinaux communs, notamment les concepts de «renoncement» et de «vacuité du Samsara, ou monde phénoménal», de l’«impermanence» et de l’«éveil», un état de transcendance atteint par des séances assidues de méditation et de nombreuse pratiques rituelles et yogiques. Mais les divinités bön diffèrent des divinités bouddhiques, le système de la réincarnation n’est pas établi de la même façon dans les deux religions, et le Bön a une histoire différente du Bouddhisme. Ainsi, lorsque le maître fondateur Tönpa Shenrab s’est rendu au Tibet pour y prodiguer son enseignement, il s’est très certainement inspiré de certaines des croyances chamaniques préexistantes, comme l’exorcisme. Mais l’arrivée au VIIe siècle du Bouddhisme, officiellement adopté par le roi du Tibet, a eu pour effet d’abolir certaines pratiques du Bön. D’autres ont cependant survécu, du fait de leur conformation aux préceptes bouddhistes. Au long de l’histoire du Tibet, le Bön n’en a pas moins été victime d’ostracisme, et son existence en a même été remise en cause.

Aujourd’hui, si quelques monastères bön subsistent dans les régions de l’Est du Tibet (l’Amdo et le Kham), le Bön a lui aussi subi les préjudices de l’invasion chinoise en 1959 et les Bönpos ont été forcés de s’exiler dans le Nord de l’inde, où le maître Lopön Tenzin Namdak a fondé un monastère, puis un autre encore au Népal, à Katmandou. On distingue actuellement trois grands types de Bön : le Bön autochtone d’essence chamanique, le Bön «nouveau» fortement teinté de bouddhisme tibétain, et le Bön originaire du Zhang Zhoung, encore appelé Yungdrung Bön.

Danses sacrées

C’est à celui-ci que se réfèrent les Danses sacrées qui furent présentées en octobre 2003 en France à l’initiative de l’association Spheric, avec en point d’orgue deux représentations aux Arènes de Lutèce de Paris (les 18 et 19 octobre), à l’occasion de la venue de Sa Sainteté le Dalaï-Lama, venu dispenser ses enseignements pendant une semaine. La Troupe Bönpo Tibétaine (TBT) ’CHAM était constituée de six moines musiciens aux trompes, hautbois, tambours, tambourins, cymbales et clochettes, et de six moines danseurs masqués et vêtus de somptueux costumes de brocarts multicolores. Les trois danses exécutées ont toutes été reconstituées à patir d’autres danses par le maître Lonugtok Tenpei Nyima, fondateur du centre monastique bönpo en Inde et grand érudit en matière de danse sacré puisqu’il fut responsable de cette discipline pendant six ans dans son ancien monastère de l’Amdo.

Chaque chorégraphie comprenait divers mouvements (pas et sauts) et nombre de gestes symboliques («les «moudras») susceptibles de revitaliser les énergies spirituelles. Tous étaient exécutés au sein d’un mandala (représentation symbolique du monde) tracé par terre qui, peu à peu, disparaissait sous les pas des danseurs. (Il est en effet dans la nature même du mandala, si richement détaillé soit-il, d’être détruit à la fin d’un rituel, de manière à marquer l’impermanence des choses.)

La première danse, «Shenrab yungdrung dgu ’cham», présentait la déesse-mère Sridpa Gyalmo sous son aspect courroucé, accompagnée de différents protecteurs bönpos.

«Magyu tsok ’cham», la deuxième danse, émanait d’un ensemble de rituels bönpos destinés à la réalisation spirituelle et n’était donc pas à l’origine conçue pour être donnée en public. On aura remarqué pendant cette danse le port par chaque danseur d’une coiffe noire dont l’origine reste méconnue.

Pour la troisième danse, «Zemadou ’cham», relative à la théorie de «l’oeuf cosmique» de la cosmogonie bön, chaque moine danseur portait un masque représentant un animal différent, dragon, serpent, lion, tigre, makara (sorte de crocodile) ou garouda (oiseau mythique), tous brandissant des objets ou figurines symboliques.

Danses profanes

Entre deux de ces danses sacrées, nous eûmes le privilège d’assister également à deux danses traditionnelles inédites en France, mais non liées au Bön et représentatives pour leur part de la culture tibétaine profane. De par leur caractère moins sentencieux et plus divertissant, la «danse du lion» et la «danse du yack», initiées et rythmées par le chanteur et multi-intrumentiste Tshering WANGDU, secondé par trois complices dont deux grimés, ont ainsi permis au public d’oublier un peu le froid climat du magnifique cadre des Arènes de Lutèce.

Le soir de la première représentation des Danses sacrées de la TBT ’CHAM, le même Tshering WANGDU a présenté au Centre Mandapa un superbe récital de chants folkloriques tibétains en s’accompagnant au luth, au tympanon et à la flûte ; et les impressionnantes et sémillantes danses du lion et du yack étaient également au programme. A l’instar de son compatriote Tenzin GÖNPO, Tshering WANGDU, installé en France depuis 2000, s’est voué à la promotion de tout un aspect encore trop peu connu de la culture du Tibet, sa musique traditionnelle non rituelle, tout en lui assurant un nouvel élan au travers de compositions. Ce samedi 18 octobre était décidément une journée bénie pour tout amoureux de la culture tibétaine, qu’elle soit sacrée ou profane. Souhaitons que d’autres manifestations de ce genre puissent avoir lieu et fassent prendre conscience de la valeur de ces traditions hélas toujours menacées.

Pour en savoir plus sur la musique bön :

CD : TIBET : Traditions rituelles des Bonpos (1993, Ocora)
CD : Musique traditionnelle Bön (1997, Ngakpa)

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Stéphane Fougère

 

 

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