ÉLÉPHANT TÔK – Tôk 1

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ÉLÉPHANT TÔK – Tôk 1
(Soleil Mutant)

Compte tenu de la référence à peine déguisée dans le nom du groupe, on aurait pu croire qu’il s’agissait d’un énième « tribute band » dédié à KING CRIMSON. Mais ça n’aurait à l’heure actuelle aucun intérêt, vu que ce dernier est devenu son propre tribute-band. C’est de tout autre chose dont il est question avec ÉLÉPHANT TÔK, même si KING CRIMSON n’est pas forcément très loin, mais nullement cité ou rejoué.

Derrière ÉLÉPHANT TÔK, il y a Daniel JEAND’HEUR, le batteur et compositeur que l’on a déjà eu l’occasion d’entendre dans ONE SHOT, PIENZA ETHNORKESTRA, B12 QUARTET et SNAKE OIL, bref des groupes français (récents, défunts, toujours actifs ou momentanément arrêtés selon les cas et les opportunités) avidement nourris de certaines formes de jazz et de rock issues des années 1970 et qui ont peu ou prou flirté avec la zeuhl initiée par MAGMA.

ÉLÉPHANT TÔK est né trio sax / basse / batterie en 2012, explorant une forme musicale utilisant des riffs et des rythmiques simples comme support à des improvisations, et s’est peu à peu mué en septette… + 1 ! Instrumentalement parlant, ÉLÉPHANT TÔK affiche une configuration assez similaire à celle de SNAKE OIL : un saxophoniste ténor (Gilles WOLFF), un trompettiste (Aymeric AVICE), un autre saxophoniste ténor et soprano (Boris BLANCHET), un claviériste (Romain NASSINI), un guitariste (Philippe MEUNIER), un bassiste (David FONTAINE), et bien sûr un batteur/percussionniste (Daniel JEAND’HEUR).

C’est dire si ÉLÉPHANT TÔK a la configuration et les armes nécessaires pour restituer la puissance de son des Tony WILLIAMS LIFETIME, WEATHER REPORT et les échos cuivrés de la Tamla de Detroit et de la soul afro-américaine, tout en y injectant l’énergie sauvage et savante d’un KING CRIMSON ou le foisonnement harmonique et rythmique d’un MAGMA.

Daniel JEAND’HEUR est le compositeur en chef d’ÉLÉPHANT TÔK. Si ses inspirations musicales sont ancrées dans le jazz et le rock des 70’s, elles ne se limitent certes pas à cette frontière temporelle finalement très floue. Mais il est clair que le son de ces musiques, dense et raffiné, ont donné à ce musicien le goût de l’improvisation et de l’aventure, et l’envie de croisements audacieux.

C’est là qu’il convient de citer le huitième élément à l’œuvre, à savoir Sébastien MORIN, alias ONAN, rappeur et slammeur de son état. Non, non, vous n’avez pas sauté de ligne, ni de chronique, ni de page web, on parle toujours de ce projet de Daniel JEAND’HEUR nommé ÉLÉPHANT TÔK, et sa spécificité est bel et bien de jouer une musique au croisement d’un jazz électrique et d’un rock fiévreux tout en les confrontant au « street talk » des zones urbaines d’aujourd’hui.

Et il suffit d’écouter le morceau d’ouverture, Mammouth, pour réaliser combien cette rencontre, surréaliste voire contre-nature sur la papier, fonctionne diablement bien ! La sauce prend derechef une saveur d’autant plus forte que personne, tant du côté des musiciens que du vocaliste, ne fait de concessions. Chacun joue ce qu’il est, et tout ce beau monde a su s’aménager des espaces de rencontre, de dialogue, de discussion à travers les compositions à tiroir de Daniel JEAND’HEUR, lesquelles, on le sait, peuvent s’avérer très généreuses en termes de durée.

Le cœur de l’album est du reste dominé par Ghost, une pièce montée d’un quart d’heure précédée d’une Introduction de plus de sept minutes, ce qui lui confère une durée totale équivalent à une face de bon vieux vinyle, ménageant force chorus vindicatifs et soli possédés, ponctués de couplets et de thèmes grisants et obsédants. Le tchatcheur et comédien ONAN y prend sa part et improvise comme les autres. Il projette ses tirades slammées et rappées multi-linguistes (il rappe en anglais, français et espagnol, s’il vous plaît !) dans les espaces modulables et extensibles des compositions de Daniel JEAND’HEUR, rappelant au passage que le rap est moins une mode mercantile qu’un mode d’expression vocal fondé sur l’improvisation et qui, partant, peut s’intégrer dans d’autres formes musicales aux structures un tant soi peu ouvertes et faisant montre d’une rage pas moins domesticable.

Plus resserrée que Ghost, I Don’t Look in my Back pourrait presque sonner comme l’hymne du groupe, tant les coups de boutoir vocaux se marient à merveille avec les assauts guitaristiques, les hallali rythmiques et les cavalcades claviéristiques. Cette pièce fait en tout cas une carte de visite tout à fait adéquate pour ceux que les pièces trop étendues rebutent de prime abord.

L’ébullition est quasi-constante d’un bout à l’autre du disque, et c’est tout juste si les premières minutes de Thrace (le vent a balayé nos traces) diffusent une accalmie aux relents perfides, à la tension insidieuse, chauffée à blanc, et qui se métamorphose en un climat d’abord pesant puis plus nerveux et haletant. Bref, il faut se méfier de la colère qui dort, elle fait toujours semblant.

Conjuguer les musiques populaires urbaines d’hier et d’aujourd’hui, déployer leur cri en leur faisant passer outre les carcans stylistiques, les ghettos culturels et sociaux, c’est l’idée qui anime ÉLÉPHANT TÔK,dont l’appel à la quête de liberté s’épanouit dans des trames musicales qui renvoient l’écho des colères d’hier et qui s’avèrent toujours d’actualité.

Tôk 1 lance sur orbite une fusion de couleurs et de cris transgénérationnels qui explosent les barrières mentales entre formes savantes et populaires. Nul doute que ce projet devrait réveiller les consciences de publics tentés par le rapprochement, le dialogue et la conjonction des forces contestataires. C’est une lutte finale qui ne fait que commencer…

Stéphane Fougère

Label : www.soleilzeuhl.com/

 

 

 

 

 

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