Erik MARCHAND – Ukronia

Erik MARCHAND – Ukronia
(Innacor / L’Autre Distribution)

Après avoir ratissé de long en large les musiques balkaniques avec le TARAF DE CARANSEBES, les BALKANIKS et son quartet (cf. l’album Una, Daou, Tri, Chtar), le chanteur breton Erik MARCHAND, toujours en quête de formes novatrices mais profondément enracinées, vire de bord et revient plus à l’Ouest, soit en Bretagne. L’heure du retour au bercail aurait-elle sonné pour notre pélerin ? Pas exactement puisqu’au lieu de revenir à son usuel répertoire de Basse-Bretagne, Erik MARCHAND exploite désormais un répertoire de Haute-Bretagne, celui du pays Gallo, lequel, bien que situé à l’Ouest de l’Europe, n’en est pas moins situé à l’Est de la Bretagne ! Il n’y a donc pas à craindre de perdre le Nord…

Le choix d’un tel répertoire est évidemment stratégique eu égard au positionnement théorique de cette nouvelle création, dont le festival Île-de-France a eu la primeur en 2011. Car en pays Gallo, on parle à la fois le français et le gallo, une langue romane qui s’apparente au français littéraire et chanté. (C’est en quelque sorte du français qui se serait régionalisé…). Et bien sûr, le gallo comporte son lot de « faux amis », raison pour laquelle un lexique bien pratique a été inclus dans le livret de ce CD.

Mais surtout, cette langue romane et cette tradition orale de Haute-Bretagne ont forcément été plus perméables que la langue bretonne de Basse et de Centre-Bretagne à l’influence de la culture française dominante. Or, tout le propos d’Ukronia est précisément d’imaginer comment pourrait sonner une musique savante occidentale qui aurait par miracle échappé aux influences harmoniques du XIXe siècle et aurait ainsi conservé des traces de musique modale. On retrouve là la fameuse marotte d’Erik MARCHAND, qui ne pouvait pas mieux tomber avec la tradition chantée du pays Gallo, lequel a pu conserver son essence monodique et ses échelles inégalement tempérées, au contraire des capitales régionales, où s’est répandue la musique savante harmonisée.

C’est donc cette friction entre tradition populaire et musique savante, entre écriture et oralité, entre demi-tons, quarts de tons et micro-tons qui attise le feu créatif d’Ukronia. Dans cette perspective, le répertoire francophone de la « Bretagne de l’Est » fournit l’occasion inédite à Erik MARCHAND de s’entourer de musiciens experts en musiques anciennes remontant à la période pré-baroque, soit la Renaissance, période charnière s’il en est.

Inversement, l’opportunité, également assez unique en son genre, est fournie à l’auditeur d’écouter un répertoire chanté du pays Gallo – avec son lot de chants de marche, de chansons légères, de gaillardes, de complaintes et de danses (pilé menu, hanter dro, ridée…) – accompagné d’instruments peu communs dans ce contexte, comme le oud de Florian BARON (au parfum fatalement oriental), voire littéralement oubliés ou disparus, comme la violone (une basse de viole aux basses sympathiques) de Philippe LE CORF, le cornet à bouquin de Benjamin BEDOUIN et la lyra-viol (une ancêtre de la viole de gambe, avec aussi des cordes sympathiques) de Philippe FOULON. Enfin, les zarb, daf et davul de Pierre RIGOPOULOS parachèvent la connexion entre musiques anciennes et musiques orientales.

L’autre friction à l’œuvre dans Ukronia est celle entre des textes parfois très légers, voire humoristiques, et une ambiance générale plus proche de la musique de chambre que du fest-noz.

Cette nouvelle création d’Erik MARCHAND n’est certes pas aussi pétaradante et enlevée que celle avec le TARAF DE CARANSEBES, et incontestablement moins audacieusement électrifiée que celle qu’il avait concoctée avec Rodolphe BURGER, mais elle est au moins aussi « déphasante ». Elle relève en somme du folklore imaginaire, ou mieux, d’un folklore hypothétique, fondé sur le postulat : et si la musique savante occidentale avait conservé un tempérament modal ? En cela, Ukronia s’apparente à un retour vers un futur qui serait à refaire. C’est la musique d’une légende autant urbaine que rurale…

Label : www.innacor.com

Stéphane Fougère

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