MALIETES
Un entre-deux méditerranéen
Le groupe MALIETES a beau provenir d'Alsace, il est composé de musiciens pèlerins qui ont tous rencontré dans leurs parcours les cultures méditerranéennes et moyen-orientales et certains sont même des descendants d'émigrés en quête de leurs racines. Tous se sont aussi investis dans d'autres formations comme LE GRAND ENSEMBLE DE LA MEDITERRANEE et son alter-ego ELECTRIK GEM, L'HIJÂZ'CAR, BOYA, SHEZAR ou PLACE KLEZMER, des émanations de l'Assoce Pikante sise à Strasbourg et dévouée, comme on peut s'en douter, aux cultures du bassin méditerranéen.
Pour sa part, MALIETES a concentré son propos sur les musiques de Grèce et de Turquie, deux pays voisins dont les cultures se sont métissées depuis fort longtemps. Le répertoire redécouvert par MALIETES traîne l'auditeur des tavernes grecques aux cabarets turcs, des campagnes de Thrace aux haut-plateaux d'Anatolie, enivrant son esprit de mélodies, de rythmes et de mélopées qui évoquent la Grèce antique comme l'Asie mineure.
2009 a été une année faste pour MALIETES puisqu'il a sorti son second album et a donné parallèlement naissance à une nouvelle création scénique prometteuse. Il fallait bien qu'ETHNOTEMPOS fasse parler les membres du groupe...
MALIÉTÊS – #2
(Maliétès / L'Assoce Pikante /
L'Autre Distribution)
Quand un musicien grec rencontre un musicien turc, qu'est-ce qu'ils se jouent ? Avec un peu de chance, la même chose, ou bien des choses semblables, différenciées seulement par quelques nuances... Leurs deux cultures proviennent en effet d'un même creuset, lequel renvoie à l'époque de l'Empire ottoman, où Turcs et Grecs de l'Ouest de l'Anatolie ont engendré une culture commune. À la faveur du cosmopolitisme de grandes villes comme Constantinople (ex-Istanbul) et Smyrne (ex-Izmir), divers groupes ethniques grecs, turcs, perses, juifs, slaves, arméniens et arabes ont nourri et façonné une tradition musicale propre à l'Asie mineure qui n'a rien à envier à la culture occidentale.
Ce n'est que durant les premières décennies du XXe siècle que cette activité interculturelle a été stoppée par de sombres événements géopolitiques, notamment la Grande Catastrophe de 1922 qui a expulsé les Grecs d'Anatolie, les obligeant à migrer en territoire hellénique, autrement dit dans des lieux dont les us et coutumes leurs échappaient totalement. Les musiciens furent les plus mal lotis, d'autant que la bonne société grecque, de plus en plus fascinée par un Occident fantasmé, ne goûtait guère les influences orientales que ces musiciens traînaient encore avec eux. On en vint même à essayer d'interdire toute forme d'orientalisme dans la musique grecque, et la Turquie elle-même, sous la houlette d'Atatürk, a tourné le dos à son passé ottoman et s'est occidentalisée...
On n'en finirait pas d'évoquer toute la complexité des cultures musicales qui se sont développées autour de la Mer Egée. C'est cette profusion que MALIÉTÈS s'est mis en tête de restituer, avec pour point névralgique le carrefour cosmopolite stanbouliote.
Le multi-instrumentisme professé par chacun des membres s'avère un atout majeur pour raviver les couleurs de cet entre-deux gréco-turc musical du début du XXe siècle.
Avec accordéon, oud, violon, kanun, daf, contrebasse, saz, cümbüs, zarb, baglama, derbouka, tarhu, rek, zila et tapan, les musiciens de MALIÉTÈS réadaptent des danses grecques (karsilama, antikristos, tsamikos) ou bien anatoliennes (zeybek) ou encore balkaniques (hora), se fendent de taksim (improvisations instrumentales) affûtés et rayonnants et explorent même le répertoire classique ottoman, s'autorisant des relectures raffinées et inventives de pièces instrumentales provenant de suites (saz semai, longa).
Les voix, elles, chantent en grec, en turc et en ladino la douleur de l'exil, les bagarres sanglantes, le désespoir embué dans le hashich, les amours difficiles, les envies d'ailleurs... autant de thèmes liés à la mythologie du rebetiko, ce genre de chanson-blues qui, avant de se socialiser dans les années 1940, faisait l'apologie des bas-fonds auxquels étaient assignés ces réfugiés micrasiates arrachés à leur Terre anatolienne.
On retrouve ainsi trace, dans ce second album de MALIÉTÈS, de chansons interprétées par de grands noms du rebetiko, comme Roza ESKENAZI, Kostas ROUKOUNAS ou Vassilis TSITANIS, revues et réarrangées avec l'instrumentarium propre au groupe, qui officie dans ce disque en sextet (Yves BERAUD, Lior BLINDERMANN, Etienne GRUEL et Nicolas BECK étant complétés par Emmanuel HOSEYN DURING et Cem GÜNER, qui ont depuis pris le large).
Dans les vapeurs de son café-aman reconstitué à travers la consultation studieuse et passionnée d'archives sonores et repensé avec les inflexions permises par la pratique de l'improvisation et des musiques actuelles, MALIÉTÈS ouvre un horizon panoramique impressionnant, allant des portes sur les Balkans jusqu'aux plateaux du Moyen-Orient, des îles de la Mer Egée aux rives de la Mer noire. Ce n'est plus un entre-deux, c'est une voie royale qui réconcilie Occident et Orient en rappelant les richesses interculturelles du versant est du bassin méditerranéen.
Site : www.myspace.com/malietes
Stéphane Fougère
ENTRETIEN AVEC MALIÉTÈS
Qu'est-ce qui vous a motivés à monter ce groupe ? Comment vous êtes-êtes retrouvés tous les quatre autour de ces musiques-là ?
Lior BLINDERMANN (oud, chant) : MALIÉTÈS existe depuis huit ans, et même un peu plus. On a fait notre premier concert en 2001 et ça faisait déjà une bonne année qu'on travaillait.
En fait, c'est une envie de Yves BERAUD, l'accordéoniste, et de moi-même. On avait eu une rencontre musicale assez chouette autour des musiques orientales à l'occasion d'un stage et on est partis tous les deux l'été suivant en Grèce et en Turquie avec nos instruments. Lui avait son accordéon, moi je jouais à peine du oud à l'époque, et on a commencé par faire de la musique irlandaise ensemble.
De retour en France, on a eu un groupe de musique irlandaise ensemble pendant deux ans, et puis une fois cette aventure finie, on s'est dit « Voilà, maintenant on peut vraiment faire ce qu'on avait envie de faire il y a deux ans », et on a monté MALIÉTÈS. Au même moment, on a rencontrés Emmanuel DURING, le violoniste, et Etienne GRUEL à la percussion. Un peu plus tard, on a rencontrés Cem GÜNER qui était le joueur de kanun, et puis ensuite Nicolas BECK, qu'on connaissait déjà mais qui a rejoint le groupe après le premier disque. Entre-temps, Emmanuel est parti à New-York, donc il ne joue plus avec nous, et Cem poursuit d'autres aventures.
Sur le premier album, la mouture était un quintet (sans Nicolas), sur le second un sextet et, depuis un peu moins d'un an, c'est un quartet.
L'idée de départ était donc d'explorer ce répertoire gréco-turc ?
LB : Oui. L'entre-deux Grèce-Turquie, c'est vraiment ce qui nous passionnait. Parce que de nos oreilles, avec nos kilomètres de recul, il y avait en fait quelque chose qui sonnait similaire des deux côtés et avec des spécificités. On a eu très envie de plonger là-dedans. En plus, Yves est un peu l'hellènophile du groupe et moi un peu plus turcophile, donc on avait chacun nos dadas qu'on faisait découvrir à l'autre et on a amené le répertoire comme ça.
Ce projet d'être sur la frontière s'est imposé naturellement, c'est un état d'esprit qui nous convient bien.
C'est une frontière flottante, du reste...
LB : Voilà, parce que c'est assez mouvant et qu'on n'avait pas envie de se déterminer.
Et donc tous les musiciens avaient aussi un bagage prémilimaire par rapport à ces musiques-là ?
Nicolas BECK (contrebasse, tarhu) : Je pense qu'on peut dire ça. Tous les musiciens se sont dirigés vers les musiques « traditionnelles » du Bassin méditerranéen. Quand vous travaillez sur ces musiques, c'est très difficile de ne pas passer par la Turquie, la Grèce et cette aire géographique du sud des Balkans, le nord de la Méditerranée. Musicalement, c'est une culture tellement forte ! Même sur le plan technique, c'est toujours de très bons musiciens, avec une histoire très importante. Travailler sur ces musiques traditionnelles du Bassin méditerranéen est un passage un peu obligé. En tout cas, c'est important musicalement.
Je tiens à dire aussi que, par rapport au contexte gréco-turc, pour agrémenter ce que disait Lior, c'est qu'on a tendance à avoir des clichés en séparant bien la Grèce et la Turquie, parce que eux ont l'habitude de bien se séparer les uns les autres pour des raisons qui sont évidemment politiques. Mais à y regarder de plus près, il y a énormément de choses en commun, et même plus qu'en commun...
Quand on joue ces musiques-là, souvent il y a des Grecs qui disent « c'est notre musique que vous jouez » et quand on joue les mêmes morceaux devant des Turcs, ils disent « c'est notre musique que vous jouez ». On se rend compte qu'elles sont à la fois très différentes et très proches...
LB : Ce sont des musiques cousines. Il y a un creuset culturel semblable et qui est fort. Ce qui est assez amusant, c'est que dernièrement – on n'était pas conscients de ça à l'époque où on a créé MALIÉTÈS –, on est allés en Crête faire des stages chez Ross DALY, et on s'est aperçus qu'on était assez nombreux avec des musiciens du cru, des Grecs et des Turcs, à connaître assez bien le répertoire du voisin et que finalement... enfin c'est vraiment leur musique ! On s'est intégrés dans cette tradition de manière assez naturelle, mais sans le savoir en fait.
Ces musiques ont tout de même des différences également ?
LB : Il y en a aussi. Ce qui est vraiment intéressant, c'est le répertoire. C'est une aire culturelle où les répertoires sont très territorialisés. Quand on joue de la musique du Péloponnèse, par exemple, on ne peut pas trouver d'équivalent forcément en Turquie, mais en revanche dès qu'on se rapproche de la frontière, dans l'entre-deux Mer Egée, il y a beaucoup d'airs en commun. Après, il y a des spécificités assez fortes sur un plan musical qui proviennent évidemment du fait que, jusqu'à Istanbul, l'influence est vraiment européenne, occidentale, et qu'à partir d'Istanbul c'est l'influence orientale qui joue.
C'est ce qui distingue tout le côté thrace du côté anatolien ?
LB : Oui, en gros c'est ça. Et puis Istanbul c'est une espèce de cheville autour de ces répertoires-là.
A partir de là, il y a eu aussi sur le plan technique des modifications apportées aux instruments ?
LB : Exactement, comme dans toute transformation, l'instrumentarium a suivi. Les Grecs ont transformé leur bouzouki avec le temps, ils ont mis des frettes fixes, ils ont tempéré leurs échelles modales. Rythmiquement aussi, ils ont fait des choses beaucoup plus carrées. Tandis que chez les Turcs, les intervalles sont plus lâches, plus distants ; il y a le quart de ton, il y a une approche vraiment microtonale, qui commence là et qui va jusqu'aux confins de la Chine.
Et il y a l'héritage du makam...
LB : Du makam, etc. Et sur le plan rythmique, il y a aussi une espèce de souplesse qui a été un peu perdue de l'autre côté. Donc on peut trouver le même air joué avec le style grec et joué avec le style turc.
Vous avez donc enregistré deux albums avec une formation un peu différente. Est-ce que vous envisagez d'intégrer d'autres instruments ?
LB : Les histoires de groupes, c'est un peu comme les histoires de couples. Quand on arrive à une certaine forme de stabilité, on a un peu envie de la préserver. Et récemment, on a une nouvelle stabilité qu'on a envie de préserver telle quelle. Donc pour l'instant le quartet va rester ce qu'il est.
Par ailleurs, on a fait une création au mois de janvier 2009 qui s'appelle Dans les ruelles d'Istanbul, en hommage à la ville d'Istanbul avec une relecture très personnelle de ces répertoires-là qui intègre toutes nos influences de musiques actuelles, d'improvisations de jazz qui arrivent à vivre là et, pour ce faire, on a invité deux chanteuses, Hacer TORUK, qui est Turque, et Xanthoula DAKOVANOU, qui est Grecque. Ce sont les voix qui portent ces répertoires-là et qui sont un retour à nos premiers amours finalement parce qu'on est rentrés dans ces répertoires par les chants des femmes surtout. On a eu donc envie de s'adjoindre des voix féminines pour porter ce projet-là.
C'est la première fois que vous travaillez avec des voix extérieures aux vôtres ?
LB : Oui, à part des invitations ponctuelles. Monter un vrai projet avec des chanteuses, c'est la première fois. Et puis on avait envie aussi de travailler sur la présentation de ces répertoires-là au public, donc on a réfléchi beaucoup à l'aspect scénique, on a intégré aussi une structure, un objet vidéo avec une création de Franck MAMOUDIAN, qui est vidéaste. En même temps qu'on joue la musique, il y a des projections vidéo un peu abstraites qui sont en fait notre touche contemporaine occidentale qu'on avait envie d'amener.
J'imagine que ce projet, étant donnée sa logistique, ne peut pas se donner partout...
LB : Il faut des salles appropriées, on est assez nombreux, six sur scène plus trois techniciens. C'est un projet d'ampleur qui a été créé à Strasbourg dans une très jolie salle de Pôle Sud, qui nous ont soutenus en co-production sur ce projet-là. On a joué à la Maison de la Musique de Nanterre au mois de mars, on rejouera de nouveau le mois prochain à Strasbourg, et au mois de novembre dans le cadre de Strasbourg-Méditerranée, le festival de cultures méditerranéennes. C'est un festival bi-annuel, pluridisciplinaire, musique, théâtre, danse, gastronomie, avec des débats, des conférences... Et on ira aussi faire une date à Dunkerque au Bâteau Feu, une scène nationale de Dunkerque. C'est un projet parallèle à celui de MALIÉTÈS et qui a son autonomie, sa vie propre.
Envisagez-vous de garder une trace discographique ou même visuelle de cette création ?
LB : On a de la vidéo déjà. On a fait un montage vidéo de six minutes à peu près qui est visible sur youtube. En tapant « MALIÉTÈS », on tombe dessus. L'enregistrement n'est pas en projet pour l'instant, mais il n'est pas exclu que ça ait lieu. D'abord on va peut-être faire un album à quatre pour entériner ce nouvel équilibre. Et puis on verra comment est suivi ce gros projet qui est évidemment moins facile à faire tourner. Avant d'aller en studio, il est judicieux de faire pas mal de scène ; pour la musique c'est vraiment bien.
Votre dernier album présente un choix de morceaux du versant thrace et du versant anatolien de Turquie, de Grèce, et des îles aussi. Pourquoi n'y avez-vous pas inclus de thèmes crétois ?
NB : C'est encore autre chose. C'est un choix et pas un choix dans le sens où ça aurait pu. Pourquoi pas à un moment donné reprendre quelques morceaux du répertoire crétois ? Après c'est vrai que le groupe se focalise beaucoup aussi sur Istanbul. Il n'y a pas que Istanbul, mais c'est une partie importante du répertoire. Et on doit dire que la musique crétoise est encore un style vraiment bien à part et que peut-être simplement on ne s'y est pas encore vraiment intéressés parce qu'on n'a pas eu le temps ou parce qu'on n'est pas tombés sur les bons morceaux. La relecture des archives – qui est une tâche toujours très importante – fait qu'à un moment donné on écoute des choses et on tombe sur une perle musicale et on se dit : « Ça, on va faire ! » Pour l'instant le hasard a fait qu'on n'est pas tombés sur une perle crétoise qui nous intéressait. Mais pourquoi pas... Je pense que ce n'est pas quelque chose d'impossible.
LB : De même, on ne prend pas vraiment beaucoup de morceaux purement anatoliens. La musique turque, avec saz, etc., ne fait pas vraiment partie de notre répertoire. On est partis sur la relecture des archives enregistrées à partir du début du XXe siècle, donc c'est forcément de la musique urbanisée même si elle a des origines plus campagnardes. Cette musique urbanisée fut enregistrée à Istanbul, à Athènes ou aux États-Unis d'ailleurs, par les communautés exilées. Chaque répertoire rural a ses spécificités, un style défini. Notre démarche, c'est aussi de bien apprendre ça. Si on voulait faire de la musique crétoise, il faudrait quand même qu'on plonge vraiment dedans, qu'on commence à travailler en profondeur sur le style traditionnel de Crète pour pouvoir le réadapter, le restituer avec notre propre lecture.
On a un exemple sur le deuxième disque, c'est le tsamikos (ndlr : danse traditionnelle turque en ¾). C'est un des morceaux qui sort un peu de ce qu'on faisait d'habitude. Ce ne sont pas forcément les répertoires les plus évidents pour nous parce que on n'est pas du cru, donc il faut beaucoup de temps pour intégrer les éléments stylistiques...
NB : Ils sont très typés. Aussi, intégrer une forme aussi typée n'est jamais évident. Cela demande un travail différent. Il y a des instruments très liés à des répertoires, des instruments qui ont des sonorités tellement particulières que, pour les « imiter » ou pour arriver à quelque chose avec nos instruments, ça demanderait un travail encore différent qu'on n'a pas encore décidé de faire ou bien on n'a pas eu l'occasion de le faire. Mais vous avez raison, ça participe largement de ça.
Pour ce qui est des sources de votre répertoire, vous avez surtout travaillé à partir d'archives ou vous avez eu l'occasion de rencontrer des musiciens sur place ?
LB : Les deux en fait. A la base, tout au début du projet, on était assez férus de ces vieux enregistrements avec le son des 78 tours, on allait plonger là-dedans. Après, quand on a rencontré des musiciens grecs ou turcs, ça les intéressait vraiment et ils nous ont demandé « mais où est-ce que vous avez trouvé ces airs ? ». Par exemple, il y a des chansons qu'on fait qui ne sont plus chantées actuellement. Ce sont vraiment de très vieilles chansons. Les Turcs disent « c'est du répertoire de ma grand-mère ! ». Et nous on se plaît à réactualiser ça et on prend conscience au fur et à mesure aussi de l'impact que ça peut avoir pour les gens du cru.
Et puis on est allés assez souvent en Grèce et en Turquie, nous avons également un peu baigné dans les standards. Cela dit, on a envie aussi de se démarquer de ça, de ne pas jouer que des standards. On les connaît, mais ce n'est pas forcément ceux qu'on sert sur scène ou sur nos CD.
En revanche vous avez travaillé plusieurs thèmes liés au rebetiko, plutôt celui des années 20-30, je suppose ?
Yves BERAUD (accordéon, chant) : J'ai découvert le rebetiko en allant là-bas en Grèce, mais j'ai écouté aussi des enregistrements d'archives des années 1930. Et après j'ai acheté des disques et j'ai découvert Roza ESKENAZY, etc. J'ai vraiment commencé par ça.
LB : On travaille autant le style café-aman, le style smyrniote qui est très proche du style stanbouliote aussi par l'instrumentarium (en rapport avec ce qu'on disait sur les intervalles et sur le rythme), que ce que les Grecs appellent vraiment le rebetiko, guitare-bouzouki-baglama, mais qu'on réadapte avec notre instrumentarium.
Et en ce moment on se pose beaucoup de questions relatives aux textes des chansons. Je pense que c'est très important qu'on arrive à trouver aussi des textes qu'on puisse porter et qui nous correspondent. On est dans cette recherche-là aussi. Parce que les textes du rebetiko sont assez... pas irrespectueux mais difficilement présentables ; ça parle tout de même beaucoup de la drogue, d'une forme, pas de déchéance forcément, mais de souffrance. C'était un peu des parias, les Rebétès.
Au fond, vous n'avez que l'embarras du choix pour faire évoluer votre répertoire en fait ?
LB : C'est monstrueux ! Les répertoires sont vraiment très riches.
YB : Rien que pour le rebetiko il y a des milliers de titres qui ont été édités ces dernières années. Ce sont des 78 tours d'époque, qui ont d'abord été réédités en 33 tours dans les années 1980 et puis maintenant on les trouve en CD. Ça se chiffre en milliers de chansons. Il y a eu une production énorme dans les années 1920 et 1930.
LB : Chaque style traditionnel ou bien ces musiques plus rurales sont aussi de fantastiques corpus de musiques. Donc à chaque fois, on échantillonne. Un morceau qui nous paraît assez représentatif ou qui nous touche tout simplement, on l'intègre au répertoire et on pourrait presque faire sur chaque type de morceau tout un répertoire de concert ou un disque spécifiquement. A un moment, on a eu envie de ce genre de projet, de focaliser sur un style particulier et de ne travailler que là-dessus.
Vous n'avez donc pas encore exploré tout le côté anatolien et moyen oriental, mais c'est quelque chose qui vous tenterait aussi ?
LB : Oui, tout à fait. Dans le cadre du projet Dans les ruelles d'Istanbul, on a intégré quelques morceaux justement plus anatoliens qui font en fait partie du répertoire de Hacer, cette chanteuse turque qui est une vraie connaisseuse aussi de ces répertoires populaires turcs. On se les réapproprie assez librement.
Dans le dernier album il y a un morceau plus proche de la musique classique ottomane aussi. Ça aussi, c'est un peu nouveau ?
LB : Ça faisait partie des ces répertoires qu'on ne peut pas ignorer. Chaque musicien finalement apporte ses affinités avec tel ou tel type de répertoire. A l'époque, avec Manu au violon et Cem au kanun, on avait envie de proposer notre interprétation de quelques morceaux de musique ottomane. Mais là encore, c'est un répertoire extrêmement exigeant avec des spécificités très fortes, et qui exige une grande connaissance savante. Donc on y est allés assez modestement. Manu n'étant plus avec nous et Cem non plus, il n'y a pas, pour l'instant en tout cas, la possibilité d'aller plus loin dans ce domaine.
Mais moi, je suis toujours très attaché à ce répertoire-là ; j'ai des propositions pour que ça fasse quand même toujours partie du répertoire de MALIÉTÈS. En plus, comme toute musique savante, elle a une espèce de... pas de prévalence, mais elle explique et irradie sur un plan un peu théorique toutes les musiques qui sont là. C'est le makam, c'est la musique modale. C'est important pour moi et c'est lié à mon instrument aussi. Donc ça va continuer, bien sûr.
Propos recueillis et retranscrits par Stéphane Fougère et Sylvie Hamon