TRI YANN : la mer qu'on voit chanter...
Publié par Ethnotempos le 2/5/2007 (864 lus)
TRI YANN
La Mer qu'on voit chanter...
Après avoir fêté il y a 2 ans leur 30 ans de carrière avec ce faste ébouriffant qu’on leur connaît, les TRI YANN n’ont visiblement pas l’intention de rester à terre en attendant leur 40 ans ! Leur nouvel album, «sûrement le plus mystérieux» selon Yann QUEFFELEC, s’intitule Marines et les voit se transformer en matelots et prendre le large. Toujours armés de leur folk-rock bariolé, les bardes nantais racontent la mer, thème bretonnant et celtique par excellence, et les histoires de ceux et de celles qui ont vécu avec. Entre deux escales, le capitaine Jean-Louis JOSSIC a bien voulu nous faire part de leur plan de voyage présent et à venir, tout en évoquant d’autres aventures et en livrant ses réflexions panoramiques sur la culture bretonne.
Entretien avec Jean-Louis JOSSIC
L’actualité de TRI YANN, c’est l’album Marines, qui suit Le Pélegrin. Peut-on le considérer comme une prolongation de ce dernier, puisque le thème du voyage y est aussi présent ?
Jean-Louis JOSSIC : La seule prolongation, c’est que Marines est un nouvel album à thème. Depuis des années, on ne fait plus que des albums à thème, parce que pour moi, la grande référence culturelle, c’est le livre qui, généralement, raconte une belle histoire.
Pourquoi alors le thème de la mer ?
JLJ : On a peu abordé le thème de la mer. On a chanté contre les marées noires, une chanson dans un album en passant, parce qu’on est des gars de l’intérieur peut-être. Il n’empêche que la mer représente largement la moitié de la vie de la Bretagne, ouverte sur les 3/4 de son pourtour sur le monde. On met les pieds dans l’eau, et on est déjà rendu en Inde ou en Amérique symboliquement.
Et puis, qu’est-ce qui se fait sur la mer en Bretagne ? Surtout des chansons de marins, avec reprise de tous les standards. Alors on a mis quelques de chansons de marins, qu’on a composées, et on a parlé d'autres choses, parfois de grandes épopées : c’est l’histoire du Belem qui manque de se faire couler à cause de l’éruption de la Montagne Pelée en 1902 ; c’est l’histoire d’un type qui part au Mexique faire campagne sous Napoléon III et sa bien-aimée qui périt dans un naufrage ; c’est l’histoire des pêcheurs de l'île de Sein qui, après l’appel du 18 juin, rejoignent le Général De GAULLE à 130... Ça nous paraît utile de chanter ces sujets pour se rappeler, contrairement à ce qu’écrivent des gens comme Françoise MORVAN, que durant la seconde guerre mondiale les militants bretons n’étaient pas tous des fachos. Les pêcheurs de l’île de Sein parlaient breton et français ; on ne s’interrogeait pas pour savoir si leur langue était une langue de fachos. C’étaient des gens de la liberté.
Dans cet album, on prend des faits, des gens, des éléments sur la mer qu’on a envie de faire reconnaître. Je raconte un an de la vie de mon arrière grand-père, parce qu’il a été apprenti mousse à bord du vaisseau «La Bretagne» en rade de Brest en 1880, un bateau qu’on appelait «le bagne flottant». La vie des matelots à bord y était épouvantable, à un tel point que mon grand-père, qui essayait d’échapper à la misère, a préféré devenir tailleur de pierres, un métier très dur. J’ai eu envie de chanter ça.
face=Bangle size=3>De Marines et de ses dessous
Qui s’est occupé des compositions de Marines ?
JLJ : Déjà, nous avons plus de traditionnels que d’habitude dans cet album, alors que le prochain CD aura davantage de compositions personnelles. Il y a en revanche des compositions collectives. J’ai écrit les textes, et les arrangements sont pour une grande part Christophe PELOIL, le violoniste, et aussi Freddy BOURGEOIS, le claviériste ; les bases rythmiques, c’est plutôt Gégé.
En fait, c’est très collégial : lorsqu’un morceau est choisi par l’ensemble du groupe, il faut absolument que la totalité du groupe y adhère pour qu’il soit choisi. Imposer à un musicien de travailler sur un titre qu’il n'aime pas en disant qu’on choisit à la majorité, c’est de la politique, ce n’est pas de la musique. Il faut que tout le monde ait envie d’intervenir dans le morceau. Donc, ça fait déjà un bel écrémage. A l’arrivée, il faut que tout le monde soit enthousiaste ou alors on remet les choses en cause.
Vous avez fait appel à quelques invités pour ce nouveau disque, notamment à une fanfare dans Whisky, Whisky...
JLJ : Ce n’est pas tout à fait une fanfare, c’est un jazz-band. On leur a demandé de faire la fanfare, ils ont accepté. On voulait un ensemble amateur pour garder un côté spontané. On a préféré prendre des gens du jazz justement pour qu’ils ne soient pas tout à fait à l’aise dans la fanfare.
Seriez-vous tentés de faire, ou refaire, des albums dits «conceptuels», où toutes les chansons se suivent pour raconter une histoire, comme dans Le Vaisseau de Pierre ?
JLJ : On l’a fait davantage dans Le Pélegrin, où c’est un type qui voyage. On ne peut pas trop parler de ce qu’on fera dans 4 ou 5 ans, mais c’est vrai qu’on a déjà le thème du prochain album.
Marines est le premier volet d’un diptyque : en réalité, c’est la moitié du sujet. Il y a un second univers qu’on ne voit pas, c’est le fond de la mer. Les seuls qui y ont vu quelque chose, ce sont paraît-il les plongeurs. Lorsqu’ils ont plongé, ils ont ramassé deux-trois vieilles godasses du Titanic (rires), ils n’ont jamais retrouvé la ville d’Ys mais ils ont rencontré le Capitaine NEMO. Cet espèce de monde magique nous intéresse beaucoup et on a envie dans deux ans de sortir le second volet de Marines, soit l’album Sous-Marines, qui sera un univers légendaire, un univers «vernien».
Pour ce second volet, y a-t-il déjà des morceaux prêts ?
JLJ : Non, il y a juste des idées, un ou deux textes que j’ai mis de côté. On va composer beaucoup plus, on n’a pas énormément de pistes sur des traditionnels pour l’instant, mais il y en aura peut-être. Je ne sais pas si ça aboutira, mais il pourrait y avoir une chanson comme Suzanne de Léonard COHEN, qui a été chantée en français par Graeme ALLWRIGHT ; je trouve que sur le thème de la sirène, plus de la morgane que de la sirène d’ailleurs, qui attire sous les ondes, on se trouve dans un contexte celtique intéressant. Et faire une version de Suzanne de COHEN en langue bretonne, ça m’intéresserait. Faire une reprise en anglais, non, l’auteur l’a fait très bien ! Il y aura forcément une rencontre avec Jules VERNE dans cet album. On ne peut pas être Nantais et faire un album sur le fond de la mer sans qu’il y ait la pieuvre du capitaine NEMO qui vienne se promener un moment...
De l’innovation scénique
Va-t-il y avoir un spectacle lié à la mer ?
JLJ : En partie seulement, parce qu’en spectacle on n’introduit jamais plus d’un tiers de nouveaux morceaux. Avec uniquement de la nouveauté, le public décroche. Le public a besoin de repères, alors il faut toujours trouver ce juste milieu, cette rencontre entre des morceaux-repères, des morceaux que nous avons envie de faire et d’imposer, et les morceaux que le public veut entendre. C’est faisable parfois en transformant des morceaux. On a fait pour la première fois La Jument de Michao en 1976 avec La Découverte ou l’Ignorance, puis elle a évolué et, en scène, elle n’a plus grand-chose à voir avec la première version. Nous sentons la nécessité, pour nous surprendre et rester sincères, de la transformer parce qu’on la trouve routinière.
Pensez-vous que c’est plus risqué d’essayer d’innover à la fois en terme de répertoire de spectacle ? Est-ce plus difficile aujourd’hui que ça ne l’a été à l’époque du Vaisseau de Pierre par exemple ?
JLJ : Je ne crois pas qu’il y ait de gros changements de ce côté-là. Plus difficile ? Non. La difficulté, si elle existe, est d’arriver à ne pas faire que répondre à un faux souhait du public, dans le sens où les gens à la fin du concert, nous disent toujours «pourquoi vous n’avez pas fait telle chanson ?». On fait déjà 2h15 de concert, si on répondait à toutes ces demandes, il faudrait qu’on fasse plus de trois heures de concert ! Nous voulons aussi mêler de nouveaux morceaux aux anciens. Mais si quelqu’un vient voir un concert dans lequel il a ce qu’il attend, il n’a aucune surprise. S’il va voir un concert dans lequel il a une partie de son attente et une partie de surprises, il a un rêve nouveau quand il sort de la salle, un sujet d’échange avec les autres, il a envie de revenir et continue à adhérer à la démarche. Il ne faut pas croire que le public est routinier. Le public s’attend à ce qu’on lui amène quelque chose qu’il ne pouvait pas imaginer.
face=Bangle size=3>De l’illustration visuelle
Comment sont choisis les costumes pour la scène ?
JLJ : C’est rigolo, parce qu’au début on ne parlait pas trop des costumes. Maintenant à chaque fois on m'en parle ! Les costumes ne sont pas là pour faire exotiques. Ils doivent être l’illustration visuelle de l’album. C'est un plus qui surligne au feutre fluo. La musique de TRI YANN, est une musique bretonne, celtique, très mâtinée de musique baroque européenne voire quelquefois d’arrangements style Renaissance, contemporain, anachronique, déjanté, à contre-courant. Le costume doit représenter tout ça. Il doit avoir des influences bretonnes, et on part des gravures anciennes de Hippolyte LALESSE, on part de CRESTON sur le costume breton. Il doit s’inspirer du spectacle baroque, donc on part de costumes de Jean BÉRAIN, qui étaient ceux que portait Louis XIV par exemple quand il dansait, ou qui s’inspirent de personnages mythologiques mis en scène dans le théâtre baroque, qu’on peut retrouver dans la Comedia del Arte pourquoi pas, des personnages comme ça. Plus le côté contemporain déjanté, donc des matières étranges.
Puisqu’on sort un album sur la mer, j’ai tout bouleversé dans les costumes. Nous sommes des personnages de la mer, de l’imaginaire enfantin par exemple, Rakham le Rouge, Corto Maltese, Le Goéland, parce qu’on veut un animal de mer, un corsaire, un gratteur de plages bénévole (rires)... Il y aura toujours cette recherche de personnages, aussi bien actuels qu’anciens.
Y aura-t-il une sirène aussi ?
JLJ : Ah ! On verra. S’il y a des sirènes, ce sera pour le monde sous-marin. Ça viendra dans une autre vie...
Vous comptez jouer sous l’eau pour Sous-marines ?
JLJ : Je ne sais pas encore comment on fera, mais j’ai envie que, dans deux ans, on ait l’impression que la scène est sous la mer. Il faudrait des poissons qui se baladent... Mais on parle des délires qu’on ne réalise pas toujours.
Comment s’est fait le choix de la pochette de l’album ?
JLJ : On n’a pas voulu mettre la gueule des TRI YANN sur l’album cette fois-ci. Pourtant, il paraît que commercialement c’est plus vendeur. La pochette est en noir et blanc. C’est une très belle photo de 1952 d'Anita CONTI, «la Dame de la mer» comme on l’appelle, écolo avant la lettre, une femme remarquable et une extraordinaire photographe. A mon avis, elle est à la mer ce que DOISNEAU est à la ville.
La pochette résume bien l’album parce qu’elle est hors du temps. Cette photo est intéressante du fait qu’on aperçoit un petit coin du bateau en bas à gauche, donc on sait qu’on est sur le bateau, mais c’est la mer qu’on voit. Et on a une espèce de nuée d’oiseaux qui tournent parce que tout à coup, au milieu de l’Atlantique, il y a quelque chose de vivant qui apparaît, sous un ciel extrêmement lourd. On a l’impression que c’est vraiment une masse compacte, et qu’on est très petit à côté. Comme le costume pour la scène, la photo doit être le reflet de la musique.
Des rencontres musicales
Vous parliez tout à l’heure de la nécessité regardant le répertoire scénique d’éviter la routine interprétative. Justement, l’album avec l’Orchestre national des Pays de la Loire s’inscrivait dans cette volonté de vouloir renouveler les arrangements de vos morceaux classiques et aussi de proposer des morceaux que vous n’aviez pas forcément faits sur scène. Globalement, comment a été l’accueil ?
JLJ : Ça a été une surprise que l’ONPL nous le propose, d’abord. Mais Hubert SOUDANT est un chef d'orchestre très ouvert ; c’est un Hollandais qui trouve que la musique classique a peut-être trop d’oeillères. Il pense qu’aux concerts de musique classique, il devrait y avoir des éclairages de toutes les couleurs, comme on le fait justement avec TRI YANN, pour souligner des atmosphères. Lorsqu’on a dit oui, on a été surpris d’abord par les musiciens de l’orchestre, qui sont des gens très ouverts à toutes formes de musiques et d’instruments. Ça a été non seulement une rencontre musicale, mais une vraie rencontre'humaine. On a beaucoup partagé avec eux et je revois le dernier concert, Hubert SOUDANT dirigeant l’orchestre avec un T-shirt TRI YANN ; jamais l’orchestre n’avait vu le chef autrement qu’avec son nœud papillon !
Et puis, c’était également intéressant de revisiter des morceaux, et même jouer sur scène des morceaux qu’on n’avait jamais faits. On s’est dit qu’avec un orchestre, c’était l’occasion non pas de faire La Jument de Michao – ce serait pompeux et lourd – mais d’aller à la recherche de Silvestrig, qu’on n’avait jamais monté.
Nous avons aussi trouvé l’occasion de présenter au public des compositeurs classiques bretons dont il ne connaissait pas l’existence, des gens merveilleux, comme Paul LADMIRAULT, ROPARTZ, Paul Le FLEM, Jeff Le PENVEN, des musiciens classiques comme BARTOK, et qui ont écrit des musiques en s’inspirant de La Brière, de l’Ile de Groix. On a demandé à Hubert SOUDANT et à l’orchestre de jouer quelques morceaux de ces compositeurs.
L’expérience sera-t-elle poursuivie ?
Pour nous, ça été vraiment une belle aventure, à tel point qu’on va la reconduire. Hubert SOUDANT quitte l'orchestre fin 2004, et avant de partir, il voudrait faire son concert d’adieux avec les TRI YANN. C’est fantastique ! Il est quand même le chef de l’orchestre philharmonique des Pays-de-La Loire, financé majoritairement par cette région qui sait tout le bien qu’on pense d’elle, et on ne se cache pas pour le dire ! C’est un homme éclairé, qui fait abstraction de tout le problème politique, et qui joue le Bro gozh ma zadou avec un orchestre !
Et du coup on a prévu dans Marines certains arrangements avec beaucoup de cordes, en pensant au concert avec l’orchestre. Marie-Jeanne Gabrielle tel qu’on le fait en scène actuellement n’est pas parfait parce qu’on utilise un synthétiseur à la place des cordes mais, lorsqu’on a enregistré l’album, on l’a fait avec un vrai octuor à cordes, de vrais instruments, et Christophe a composé l’arrangement en prévoyant la version avec l’orchestre : les partitions de cuivres sont écrites, tout est prêt et porté à Hubert SOUDANT et cette belle version sur scène de Marie-Jeanne Gabrielle sera dans le concert de clôture avec l’ONPL.
Est-ce que vous seriez tentés, comme avec l’orchestre philharmonique, par une collaboration encore plus poussée avec d’autres ensembles ?
JLJ : C’est possible à partir du moment où ce sont des rencontres qu’on ressent par rapport à un mode musical et pas la recherche de l’exotisme. Je n’ai pas envie que tout à coup on se mette à faire un spectacle avec des Japonais par exemple.
J’aime bien un ensemble comme TAYFA, qui fait de la musique celtique avec des Berbères, des Kabyles. A cette époque, il y a eu des rencontres authentiques entre des musiques qui se ressemblent et qui peuvent s’assembler. Mais ce que je n’aime pas, c’est la mode où tout à coup il faut que tout le monde aille dans une même direction.
Il y a quarante ans en Bretagne, il y a eu la mode de l’«écossite», c’est-à-dire que la musique bretonne n'avait pas grâce aux yeux des modernistes, et où le fin du fin de la musique celtique, c’était les pipe bands. Et puis ensuite, il y a eu l’«irlandite» : si tu ne sonnais pas irlandais, c’était la catastrophe ! Et puis maintenant, il y a ce que j’appelle un peu la «bulgarite» qui consiste à faire des rencontres avec l’Europe de l’Est. C’est très bien, mais si ça devient une mode et qu’on ne jure plus que par la rencontre bretonne-tzigane, ça ne m’intéresse pas. Faisons attention de ne pas vouloir systématiquement rechercher l'exotisme. Il y a deux directions dans lesquelles il ne faut pas aller : d’abord, s’enfermer sur soi, faire breton, breton, breton et enfin, partir dans n’importe quelle direction pourvu que ce soit nouveau et que ça chatouille les oreilles profanes avec un côté exotique. Alors, pour TRI YANN, les Japonais, je ne le sens pas du tout ! (rires) Je n’ai pas envie qu’on soit le premier groupe à rencontrer un groupe japonais.
En revanche, lorsqu’on rencontre les copains de I MUVRINI, POLETTI avec les chœurs d’hommes de Sardaigne, ça fait un moment qu’on a envie de faire avec eux un ou deux morceaux, et pourquoi pas un spectacle en commun.
face=Bangle size=3>De l’usage modéré du métissage
Y a-t-il d’autres projets de «fusions» que vous trouvez réussis ?
JLJ : Oh oui, il y en a ! Je prends un exemple relativement récent : le disque O’Stravaganza, qui est un croisement entre la musique de O’CAROLAN et de VIVALDI. Cette rencontre met en lumière d’une façon évidente que O’CAROLAN, qu’on a pensé pendant longtemps comme étant un compositeur de folklore trad’ irlandais, était en réalité un compositeur savant influencé par la musique européenne, comme BARTOK n'aurait jamais écrit ses musiques s’il n’avait été Hongrois inspiré de traditions hongroises, comme MOZART n’aurait peut-être pas fait ce qu’il a fait s’il n’avait eu vent d’un folklore autrichien, comme LADMIRAULT s’est inspiré de la tradition bretonne. Ce sont des fusions qui me plaisent, parce qu’elles sont logiques, évidentes.
Vous n’avez pas encore succombé à la mode de l’électro ?
JLJ : Non, l’électro pour l’électro ne nous intéresse pas. Ça fait deux fois depuis ce matin qu’on entend des trucs très gonflants qui passent dans les bistros, très répétitifs. Attention, tout n’est pas mauvais ! La tradition en Bretagne a toujours été d’adopter la culture de l’autre, l’instrument de l’autre, d’aller chercher le violon qui n’est pas breton, l’accordéon qui n’est pas breton, la bombarde qui n’est pas bretonne, et la harpe (rires), évidemment qu’elle n’est pas bretonne non plus. Mais là encore, si c’est une recherche d’exotisme qui devient un but, ça ne m’intéresse pas. Si c’est tout à coup l’envie profonde d’un chanteur qui s’appelle par exemple Denez PRIGENT, bravo ! Moi j’aime ça ! Tout dépend de ce qu’on veut en faire.
Dans Marines, vous avez inséré des scratches.
JLJ : Oui, dans Marines, on a mis des platines avec du scratch. Il n’y en a pas beaucoup mais on avait envie de le faire. A un moment, on a utilisé des effets avec un trucage sur la guitare qui fait penser au chant des mouettes. Ça avait un sens de sentir un bateau sur l’océan, les oiseaux affamés qui se rassemblent autour du bateau de façon à récupérer ce qui est rejeté à la mer. Dans l’histoire du Belem, l’instrumental est une respiration parce que, d’après le texte, on comprend que le bateau est en train de traverser l’Atlantique. Non seulement il traverse et il y a un chorus de guitare, mais on a eu envie de suggérer cet environnement où apparaît dans le ciel une nuée d’oiseaux qui tournent autour du bateau. On fait des trucages avec un but, ce n’est pas simplement parachuté.
Le problème, c’est de le faire en scène. Nous sommes assez parcimonieux avec les effets ajoutés, parce qu’un morceau fait sur disque avec 90 pistes, si nous qui sommes huit et avons donc huit pistes dans les mains, on n’est pas capables de le reproduire sans le dégénérer, il y a un problème. Et, dans un album, il y a souvent des morceaux qu’on écrit en disant «celui-là on le mettra en scène», et d’autres qu’on fait en disant que c’est un morceau de disque, qu’il n’est pas reproductible en scène, mais on le fait pour le plaisir. Ce qui n’empêche qu’on peut aussi le faire avec l’ONPL à un autre moment.
J’imagine qu’il n’y aura jamais de disque de remix de TRI YANN ?
JLJ : Non, pas sur des morceaux déjà existants. Mais qu’on réenregistre avec d’autres arrangements, oui, pourquoi pas !
face=Bangle size=3>De l’usage prudent de la langue bretonne
Pourquoi ne chantez-vous pas davantage en breton ?
JLJ : Tout d’abord nous sommes des gars de la ville de Nantes, et traditionnellement Rennes et Nantes ne sont pas des villes bretonnantes. Nous n’avons pas été élevés en breton et nous n’avons pas envie d'esquinter le breton en chantant n’importe quoi n’importe comment. Symboliquement il nous paraît important, puisque nous ne sommes pas réputés chanteurs de Haute-Bretagne mais chanteurs de Bretagne, de faire dans chaque album un ou plusieurs titres en breton. Simplement on essaie de faire attention : si c’est une chanson traditionnelle du Vannetais, on la chante en vannetais ; si c’est une chanson traditionnelle ancienne en cornouaillais, on la chante en cornouaillais ; si c’est une chanson d'aujourd’hui, elle peut être en breton unifié. Lorsqu’on a demandé à Gilles SERVAT de nous faire l'adaptation de La Mer est immense (The Water is wide), il l’a faite en breton unifié parce que c’est une chanson nouvelle d’une époque nouvelle.
Pour en revenir à un combat de spécialistes, mais ça peut intéresser quelques lecteurs, je ne suis pas d'accord par exemple avec Per DENEZ, qui affirme qu’«aujourd’hui on parle un breton unifié, il faut publier LUZEL en breton unifié». A partir du moment où un texte de François-Marie LUZEL du XIXe siècle existe en breton vannetais, je ne comprends absolument pas pourquoi on ne peut pas faire les deux ! Nom de nom ! On a quand même la possibilité aujourd’hui de publier un texte en breton contemporain et de mettre en note au bas de la page la totalité du même texte en breton vannetais s’il a été écrit à l’origine en vannetais. Lorsqu’on étudie VILLON, quelle difficulté y a-t-il de publier le texte tel qu’il l’a écrit dans sa taule et de le publier également en français contemporain, pour garder toute la poésie qu’il peut y avoir dans l’expression de VILLON ? Ce sont des choses qui sont possibles et que, hélas, on ne fait pas. Donc, il faut respecter à la fois la nécessité d’un breton unique aujourd’hui et les textes anciens écrits dans des dialectes magnifiques.
Le fait de chanter le Bro gozh ma zadou à chaque concert, ça part d’une envie militante, ou c’est simplement pour la chanson ?
JLJ : C’est un très bel hymne, un hymne européen. J’aime bien le considérer ainsi, parce que les hymnes nationaux sont toujours exclusifs. C’est la première fois en Europe que deux pays, le Pays de Galles et la Bretagne, ont un même hymne. On dit beaucoup de mal de cet hymne, on dit qu’il est nationaliste. En tout cas, il ne fait couler le sang de personne... Et puis, c’est une très belle musique et on a eu envie de l'affirmer avec des paroles d’ouverture par rapport aux autres, et de le faire autrement qu’en hymne raide et militant. Ça peut faire chier les nationalistes extrémistes et, comme GAINSBOURG a maltraité La Marseillaise aux yeux de certains, on a peut-être maltraité le Bro gozh ma zadou aux yeux d’autres. Nous on s’en tape ! On fait découvrir un beau morceau, sans arrière-pensée politique, à un vaste public. Et puis on se fait plaisir parce qu’on aime bien ce morceau. Je n’ai pas envie de le voir chanté le poing levé dans une manif nationalo... à la con ! J’ai envie de l’entendre sur une scène, et pourquoi pas après un match de foot de l’équipe de Rennes.
face=Bangle size=3>De l’évolution de la matière bretonne
Pensez-vous qu’il y ait dans la «matière» bretonne des aspects qui n’ont pas encore été exploités ?
JLJ : Tous les univers musicaux évoluant, il y a sans arrêt de nouvelles matières à trouver, soit qui n’ont pas encore été inventées, soit des thèmes qui n’ont pas encore été traités, ou bien qu’on n’imagine pas. Il y a seulement quelques années, on n’imaginait pas qu’il existait une musique qu’on va appeler classique, savante bretonne du Moyen-Age, jusqu’au jour où René MARTIN à Nantes a retrouvé des partitions sur le voyage de funérailles d’Anne De BRETAGNE. Celle-ci a été balladée à travers la France dans chacune des grandes villes où elle avait vécu, comme le voulait la coutume à cette époque, et on a joué des messes. René MARTIN a monté sur plusieurs villes des messes de funérailles d’Anne De BRETAGNE, et le spectacle a tourné un peu en Bretagne. C’est comme l’archéologie, la musique ! On gratte pour faire une autoroute, et on trouve des vestiges gallo-romains. On a retrouvé des partitions d’ABELARD, qui est né au Palais en Loire-Atlantique, à la bibliothèque du Vatican ; il y a quinze ans, personne en Bretagne ne le savait. Alors on va trouver soit dans le futur, soit dans le passé, forcément de nouvelles pistes.
Est-ce que le fait que des instruments finissent par être intégrés à une tradition, ça ne fait pas redécouvrir des choses ?
JLJ : Certainement. Prenons l’exemple du bagad. Autrefois, c’est le pipe band écossais qui a donné le bagad breton ; les Bretons ont ajouté la bombarde. Dans l’esprit des gens, la musique de cornemuses c'était le pipe band. Aujourd’hui, le pipe band est devenu extrêmement patrimonial. Ce n’est pas faire injure à sa qualité de dire que dans le fond il n’y a pas eu de grande remise en question de la part des Écossais équivalente à celle qu’on connaît en Bretagne, où on compose de nouveaux airs, et où on fait évoluer les instruments.
A la fin du XXe siècle et au début du XXIe siècle, on reprend la bombarde, instrument traditionnel du Proche-Orient venu en Bretagne. Cet instrument, conservé en Bretagne pendant au moins 400 ans, reste un ancêtre du hautbois, qui a connu une évolution classique dans l’orchestre et une permanence rustique en Bretagne ; sauf qu’on lui donne une nouvelle évolution, où il devient une bombarde chromatique. Avant, la bombarde ne jouait pas les dièses et les bémols ; elle n’avait que huit notes. Maintenant, sur la bombarde, on ajoute des clefs, on double pratiquement les notes. Simplement, en faisant évoluer cet instrument et en lui donnant d’autres possibilités musicales, on fait évoluer la musique. Il y a des gens en Bretagne qui peuvent écrire dans un style traditionnel, mais au lieu d’employer huit notes vont en employer quinze.
J’utile sur scène un psaltérion, instrument triangulaire, paraît-il inventé pour accompagner les psaumes dans les abbayes autrefois. Mais cet instrument existait jusqu’à présent dans une certaine tessiture, c’était un instrument aigu. J’ai eu envie d’avoir un psaltérion grave, pour avoir plus de notes. Je suis allé voir un Hollandais dans le Sud de la France, je lui ai demandé s’il pouvait construire un psaltérion-basse. Il m’a fait un grand psaltérion, qui a beaucoup plus de coffre, et je descends huit notes en dessous du psaltérion normal.
Trop c’est trop, vie de matelot
Certains membres du groupe vont avoir soixante ans dans une dizaine d’années. Comment vous imaginez-vous vieillir au sein de TRI YANN ?
JLJ : Quand on ne pourra plus sauter sur la scène, on fera peut-être quelque chose de plus poétique, je n'en sais rien (rires). Franchement, je suis beaucoup plus fatigué à la fin d’un concert aujourd’hui que quand j’avais 25 ans. Mais ce n’est pas une performance physique, le but est de créer une émotion scénique. Actuellement, nous la créons avec un spectacle assez remuant, peut-être que par la suite ce sera plus statique. Nous arrêterons peut-être parce que physiquement nous serons crevés. Mais je ne me vois pas arrêter pour une raison pareille.
Propos recueillis en août 2003 par : Stéphane Fougère,
Didier Le Goff, Sylvie Hamon
Site officiel : http://www.triyann.com (extraits en écoute, CDs et DVDs en vente sur le site)
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