Wu FEI – A Distant Youth
(Forrest Hill Records)
Comme tant d'autres artistes chinoises sorties du conservatoire et bardées de diplômes, Wu FEI aurait pu se contenter de déployer son talent en jouant de la stricte musique chinoise traditionnelle. Après tout, son instrument, le guzheng, est pour le moins chargé d'histoire et de tradition, puisque ses origines remontent à quelque 3000 ans. Cette « harpe-cithare » a subi au cours des âges plusieurs évolutions, notamment relatives à son nombre de cordes (on en comptait une douzaine avant les grandes dynasties chinoises, et il en existe aujourd'hui à 24, voire 26 cordes). De même, s'il était à l'origine intégré à des ensembles de musiques de cour, le guzheng est depuis le XIXe siècle joué en instrument soliste, doté d'un large répertoire et d'une technique de jeu à la complexité accrue. Bref, c'est un instrument archétypal de la musique traditionnelle chinoise, et dont on trouve du reste des dérivés dans d'autres cultures extrême-orientales, notamment le koto au Japon, le kayageum en Corée ou le dan-tranh au Viet-Nam.
C'est toutefois dans une autre voie que Wu FEI s'est engagée avec son guzheng puisque, parmi les nombreux projets musicaux dans lesquelles elle s'est impliquée, elle a joué avec Elliott SHARP, Meredith MONK, Ikue MORI, Cécil TAYLOR, Joëlle LEANDRE, ou encore Fred FRITH, soit des personnalités évoluant plutôt dans le champ des musiques contemporaines et improvisées européennes. Elle a ainsi révélé toute l'étendue des possibilités de son instrument dans un domaine où on ne l'attendait pas.
Le premier CD de Wu FEI, A Distant Youth, ne ressemble donc en rien aux usuelles productions de musique traditionnelle chinoise. Son disque ne contient du reste qu'une seule pièce issue du répertoire traditionnel, les autres faisant davantage montre de ses talents de compositrice et d'improvisatrice. C'est dans une optique contemporaine qu'elle donne à (re)découvrir son instrument ancestral, développant des techniques de jeu et des trouvailles sonores inattendues qui élargissent le champ d'expression du guzheng. A la sérénité et à la jovialité des paysages orientaux habituellement dépeints dans les pièces traditionnelles se juxtaposent ici des horizons plus ambigus, voire franchement âpres.
De plus, Wu FEI ne s'exprime pas uniquement en solo puisqu'elle a invité sur de nombreuses pièces des artistes occidentaux évoluant dans le réseau des musiques nouvelles, c'est-à-dire la violoniste Carla KIHLSTEDT et le guitariste Fred FRITH, compositeur et improvisateur renommé. Et on peut compter sur ces deux-là pour tirer la couverture dans le sens de l'inédit, ou en l'occurrence de l'inouï. Ainsi les histoires de cordes que nous racontent les trois musiciens cultivent-elles un atypisme irréductible, et un goût pour l'expérimentation sonore qui emmène l'auditeur dans des contrées qu'il n'a dû guère visiter jusqu'à présent.
A Distant Youth ne se réduit pas pour autant à une session de musique improvisée mettant en valeur un instrument exotique. Au contraire, les pièces enregistrées, écrites ou improvisées, sont relativement courtes, et chacune possède son climat propre, ce qui donne un disque assez diversifié, ne serait-ce que par les différentes combinaisons sonores qui se font entendre : guzheng-violon, guzheng-guitare acoustique, guzheng-guitare électrique, ou encore guzheng-violon-guitare, ou même guzheng-percussions. (Helge A. NORBAKKEN, ancien membre du groupe de Mari BOINE, intervient sur un morceau.) Enfin, Wu FEI fait même entendre de temps à autres son superbe timbre de voix, allant même jusqu'à superposer plusieurs couches vocales sur un morceau.
L'expérimentation est donc à chaque coin de rue, et ouvre sur des horizons envoûtants, qu'ils soient contemplatifs, tendus ou heurtés. Qu'il soit ou non familier du guzheng, l'auditeur est assuré de faire avec A Distant Youth une découverte de premier ordre dont les résonances le hanteront pour un bout de temps.
Site : www.wufeimusic.org
Label : www.forresthillrecords.com
Stéphane Fougère