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ARTICLES et PHOTOS > ARTICLES > Joyaux ravivés du Tibet exilé

Joyaux ravivés du Tibet exilé

Publié par ethnotempos sur 21/02/2010 (508 lectures)

JOYAUX RAVIVES DU TIBET EXILE

    Que reste-t-il de la civilisation et de la culture tibétaine au Tibet ? Dès lors que cette question refait surface, un silence coupable nous envahit tandis que la vérité tente de forcer le barrage de nos grincements de dents. Alors, autant le dire : sans doute rien ! Rien que des fragments épars qui, de toute façon, se consument indéfiniment... Après environ cinquante ans de génocide humain, culturel et spirituel ourdi par le gouvernement chinois sous de fallacieux prétextes de légitimité territoriale, il ne peut guère en être autrement.

    C'est donc dans l'exil en Inde, au Népal, aux États-Unis et en Europe que les Tibétains tentent de faire survivre leur civilisation tout en s'adaptant à celles qui les ont adoptés. Aujourd'hui, en France, de nombreux monastères tibétains se sont implantés, et la pratique du bouddhisme tibétain n'est absolument plus regardée comme une anomalie d'un sombre malaise existentiel. Manifestement, cette religion a beaucoup à nous apporter... Mais il a fallu pour cela que les bouddhistes tibétains modulent leur enseignement, leur message et surtout leurs pratiques culturelles en fonction de la manière de penser et d'agir des occidentaux ; c'est-à-dire qu'il leur a fallu extraire de leur doctrine son noyau universel, de façon à établir un partage. On ne s'étonnera pas dans ce cas de voir l'expression artistique et religieuse tibétaine planter des germes dans les champs créatifs de l'Occident afin d'en faire surgir des affinités inattendues. Que cela soit au départ le fait des occidentaux ou celui des Tibétains importe peu ; c'est cette recherche d'une Terre d'échanges entre les deux mondes qui doit retenir l'attention.

    Dans le domaine musical, on se souvient que le premier coup d'éclat retentissant fut la rencontre d'un lama tibétain, le Lama GYOURME, et d'un claviériste à l'esprit ouvert, Jean-Philippe RYKIEL. Jamais en effet un disque de chant tibétain n'avait connu une telle promotion médiatique (un de ces chants a même accompagné un spot TV !)... Il a fallu pour cela qu'on y ajoute des synthétiseurs ! Les arrangements, souvent beaux au demeurant, versaient volontiers dans un symphonisme grandiloquent et pathétique, mais qu'importe : la preuve était faite que la musique tibétaine pouvait capter l'attention du public occidental via le new-age et l'ambiant, tâtonnements et maladresses inclus !

Il convient ici de signaler que d'autres expériences plus matures ont été tentées. Ce fut le cas récemment avec le CD Chö, qui atteste de la singulière rencontre entre une moniale du monastère himalayen Nagi Gompa, Choying DROLMA, et un guitariste rompu aux expériences de haut vol après un parcours ô combien sinueux, Steve TIBBETTS, passé du rock progressif au jazz contemporain (quelques disques sur ECM) pour se retrouver à tester de nouvelles sonorités sur le toit du monde.

La trame de cet album repose sur la pratique yogique du Chö, issu de la tradition mahayaniste (l'un des trois "véhicules" du bouddhisme tibétain) du Prajnaparamita, ou "connaissance transcendantale". Dans le Chö, le Yogin offre mentalement son corps à une divinité en guise de détachement par rapport à sa réalité physique, "égotique", qui n'est qu'illusion, comme chacun sait...

Les chants que contient ce CD ont donc été composés pour la pratique de la méditation. Ils y sont interprétés par Choying DROLMA et une dizaine de religieuses de Nagi Gompa, qui les ont appris du Lama Tulku Urgyen RINPOCHE et de sa femme Kunzang DECHEN, qui a beaucoup encouragé les autres femmes tibétaines à s'adonner à la pratique spirituelle.

Avec guitares traitées, bouzouki et percussions, Steve TIBBETTS, secondé par son fidèle percussionniste Marc ANDERSON, s'est évertué à tisser des masses sonores susceptibles de mettre en évidence l'essence subtile de ces chants. C'est du reste avec une grande discrétion (ou une grande humilité) qu'il dépeint ses couches d'immatérialité, son souci ayant visiblement été de trouver un accompagnement dont la teneur ne doive pas alourdir l'optique contemplative des mantras de Choying DROLMA (on imagine mal quiconque se mettre à méditer après trois cuites de vodka...). Viole de gambe, cello, violon et basse électrique font aussi partie du décor instrumental, à charge pour chacun de savoir où...

On regrette d'autant que la brièveté des premiers morceaux ne permette pas à l'auditeur de s'imprégner suffisamment des nuances fugaces de cette dimension éthérique. L'impression d'écouter des bouts d'essais est de plus renforcée par le temps de pause alloué entre chaque morceau. Mais toute intronisation à une cérémonie rituelle exige de la patience. Peu à peu, l'envoûtement finit par agir. Le minimalisme expérimental dont fait preuve Steve TIBBETTS ne nuit certes pas à la fonction rituelle de ces chants, mais on pourrait juger cette "esthétisation" surfétatoire ou au moins vélléitaire. Cela dit, fallait-il trahir pour renouveler ? Eu égard au contexte, c'eût été malséant.

Les disques de musique sacrée tibétaine ne nous avaient pas trop habitués jusqu'ici à entendre des voix de femmes. Par l'un de ces hasards dont la matérialisation répond aussi à un voeu subjectif inconscient, un autre CD est apparu à la même époque que Chö qui a permis de découvrir les étonnantes qualités vocales d'une chanteuse tibétaine, Yungchen LHAMO.

Son nom, donné par un lama tibétain, a manifestement déterminé son karma, puisqu'il signifie la "Divinité de la chanson". A 25 ans, elle prit les routes escarpées de l'Himalaya pour aller recevoir la bénédiction de sa Sainteté le Dalaï-Lama, exilé en Inde. Depuis, elle n'a jamais été autorisée à revenir dans son pays natal. (Du reste, il ne vaut mieux pas...) Réfugiée en Grande-Bretagne, elle cherche à sensibiliser le public européen à l'immense pouvoir dévotionnel des chants profanes et sacrés du Tibet. C'est de ces incantations qu'est constitué son album solo. Recueil de chants traditionnels tibétains, de mantras sacrés (on y trouve une adaptation très personnelle du célèbre Om Mani Padme Hung) et de dédicaces à l'adresse des lamas qui ont initié Yungchen, Tibet, Tibet jouit d'une production qui a opté pour l'épure et la mise en espace favorable de la voix a capella.

Cependant, Yungchen est parfois accompagnée ou précédée des chants rituels des moines des monastères de Drepung et de Gyoto et, sur certains titres, ses vocalises ondulées et ses syllabes alanguies sont soutenues par un dranyem (instrument à cordes tibétain), une mandoline ou une percussion. La sauce "fusion" dont Real World arrose souvent ses productions fait ici preuve d'une retenue assez inspirée et, surtout, respectueuse de la densité spirituelle des interprétations de Yungchen. Seul le dernier morceau fait intervenir une instrumentation synthétique qui, malgré tout, relève du bon goût. Cette chanson, qui appelle un peuple brimé et aveuglé par d'obscures puissances à recouvrer la foi en le retour d'un rayon de soleil dans son destin, pourrait presque passer à la radio. Pourquoi pas ? Écouter Yungchen LHAMO, c'est pénétrer au coeur des mystères de la ferveur spirituelle, sous condition de fermer les écoutilles de la machine mentale.

Où l'on voit, à travers ces deux CD, que la meilleure façon de "fusionner" avec la musique tibétaine est d'en laisser la respiration intacte ; la technologie ne pouvant servir qu'à lui offrir de nouveaux atours en guise de bienvenue sur notre continent. L'hospitalité est la moindre des choses...

Stéphane Fougère

Choying DROLMA & Steve TIBBETTS : Chö (Hannibal / Rykodisc)
Yungchen LHAMO : Tibet, Tibet (Real World / Virgin)



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