Ensemble BARAMGOT
Au Festival de l'Imaginaire,
Auditorium du Musée Guimet, Paris, les 12 et 13 mars 2010
Les fidèles suiveurs du Festival de l'Imaginaire amateurs de musiques extrême-orientales se souviennent sans doute que BARAMGOT s'était déjà illustré l'an passé au Festival de l'Imaginaire en accompagnant le danseur Yong-bu HA (Trésor national vivant) dans sa création les Danses de l'homme. Cette année la formation instrumentale, reconnue comme l'une des plus importantes de la musique coréenne, est revenue, en « vedette » cette fois, présenter son propre répertoire. Ce dernier se distingue de celui des autres ensembles traditionnels par son orientation nettement contemporaine et ouverte aux sons d'ailleurs.
Créé en 2004 sous l'égide du percussionniste, flûtiste, compositeur et interprète Wong IL, qui a également fondé le groupe de percussions PURI, l'Ensemble BARAMGOT a construit sa réputation en repensant et en réinterprétant les instruments les plus emblématiques de la tradition coréenne, au timbre déjà unique, comme la cithare à 12 cordes gayageum (ou kayagum), la cithare à 6 cordes et frettes Geomungo (ou komungo), la flûte traversière en bambou daegeum (ou taegeum), le hautbois de bambou piri et le tambour biface en sablier janggu (ou changgo).
La première partie du concert donné par l'Ensemble BARAMGOT au Musée Guimet a permis de souligner sa profonde imprégnation des formes musicales traditionnelles. Répertoire le plus important de la musique de cour et des lettrés (le « jeongak »), le Pungnyu, qui renvoie aux dimensions artistique, méditative et de « l'interprétation du goût », a mis en résonance la flûte daegum de Lee A RAM et la cithare geomungo de Park Woo JAE. Puis les deux musiciens se sont esquivés pour céder la place à Park Sun A, joueuse de cithare gayageum à 12 cordes (elle est aussi spécialiste du gayageum à 25 cordes), qui a interprété une pièce de « sanjo » (musique soliste) accompagnée par Won IL au tambour janggu. Le sanjo se caractérise par l'austérité, voire la rugosité de son rythme qui, très lent au début, s'accélère subrepticement jusqu'à la fin de la pièce, permettant au soliste d'exprimer sa créativité à travers des mélodies richement colorées qui nécessitent la maîtrise de plusieurs techniques de jeu sophistiquées.
Après une pause, les quatre musiciens, découverts deux par deux dans la première partie, sont revenus tous ensemble sur scène – habillés tout de blanc – augmentés par un cinquième convive, Park Jae ROCK, afin de présenter leur propre musique, de nature plus contemporaine et expérimentale. Tous se sont ainsi mis à jouer des percussions diverses (gong, tambour d'eau, bol...) sur Dalgut, une envoûtante pièce d'inspiration chamanique composée par Won IL et qui s'appuie sur une rythmique typiquement coréenne, le « childae ». Sur la fin, chaque musicien a quitté un par un la scène pour laisser Won IL seul, lequel a troqué son tambour contre un hautbois p'iri pour jouer une pièce soliste de sa composition, Gan, qui a bientôt pris la forme d'une complainte à orientation jazz. Les sons émis par Won IL exprimaient une effusion, un cri dont le lyrisme et l'intensité faisaient écho aux déchirures coltraniennes. A ce stade du spectacle, il était devenu clair pour chaque spectateur que la musique de BARAMGOT allait le mener bien au-delà des codifications traditionnelles. Ce subtil alliage de musique ancienne et contemporaine allait ensuite se doubler d'une ouverture à d'autres cultures. Écrit par Won IL et Park Woo JAE, Compass a donné l'occasion à l'invité, Park Jae ROCK, de donner la pleine mesure de ses talents au... sitar indien ! Cet instrument, de prime abord exogène à la culture coréenne, s'est montré particulièrement apte à voisiner avec ses homologues à cordes le gayageum et le geomungo, à moins que ce ne soient ceux-ci qui aient trouvé l'audace de se glisser au sein des talas indiens. Quant à la flûte en bambou daegum de Lee A RAM, elle n'a eu aucun mal à évoquer ce climat indien, même si son timbre pouvait de même rappeler le shakuhachi japonais.
Évidemment, quand une formation constituée d'un instrumentarium traditionnel coréen revendique une démarche de dialogue avec le monde qui l'entoure, on se serait attendu à ce qu'elle s'ouvre à des formes musicales de même famille, comme la Chine ou le Japon. Pensez donc, c'eût été trop facile ! Le rapprochement Corée-Inde n'est pas celui auquel on aurait pensé de prime abord. Et pourtant, avec Compass, c'est ni plus ni moins un « raga coréen » que jouait BARAMGOT. Et la même influence indienne pouvait se lire aussi dans Echo, pièce inspirée par la mythologie grecque et justement composée par le sitariste, à partir du Raga Charukeshi et du « gyemyeonjo » (mode en do) coréen. Il n'est pas inutile de préciser que Park Jae ROCK a appris le sitar auprès du maître indien renommé Ustad Shujaat Hussain KHAN et que le croisement entre musique coréenne et indienne est en quelque sorte son cheval de bataille artistique. Sa collaboration avec BARAMGOT était de fait évidente...
Chaeollim, une autre pièce écrite par Won IL, effectuait un retour à un contexte chamanique plus spécifiquement coréen, à partir d'un cycle rythmique à cinq temps, le « jangdan » dans lequel les musiciens naviguaient avec bonheur entre bordures traditionnelles et rivages plus modernes, sans doute pour rappeler que le patronyme de leur groupe, « baramgot », signifie quelque chose comme « le vent à l'endroit où la terre rencontre la mer », symbole fort de leur souci d'engendrer et de partager des sons libres propres à élargir l'horizon des possibles...
Et en guise de clôture, l'Ensemble BARAMGOT nous a servi son plat de résistance, un « sinawi » inpiré du conte populaire Le Formidable Voyage de la Princesse Bari, sorte d'écho coréen au mythe grec d'Orphée comme au Mahabharata du continent indien. Il n'est donc pas exagéré de dire que cette pièce, la première production de l'Ensemble BARAMGOT, conçue en 2006, donne tout son sens aux recherches et aux métissages esthétiques exposés par celui-ci tout au long de sa performance. Elle en est même la pierre d'achèvement. Traditionnellement, le sinawi est une musique improvisée d'essence rituelle chamanique dans laquelle chaque musicien improvise une mélodie sans se soucier de ce que joue son voisin ; ces couches s'entrelacent ou se chevauchent, engendrant de nouvelles formes mélodiques, créant une hétérophonie harmonieuse aux rebondissements épiques éloquents, comme l'a amplement démontré BARAMGOT.
Celui-ci n'avait plus qu'à cueillir sans modération les applaudissements nourris et enthousiastes qui lui ont été adressés par le public, lequel n'avait probablement jamais visité auparavant de tels paysages musicaux. On est fut d'autant plus contrarié de ne pouvoir en garder un souvenir matériel par le biais d'un CD ou d'un DVD. Peut-être bientôt ?
Site : www.baramgot.com
Réalisé par Stéphane Fougère
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