WIMME – Mun
(Rockadillo / L'Autre Distribution)
Après six ans d'abstinence, voici que revient l'un des artistes-phares de la world music scandinave, et plus particulièrement de la culture sami (lapone)! Son dernier disque remontant à 2004, on croyait en effet que WIMME avait pris sa retraite artistique. Que nenni, le revoilà sans crier gare avec Mun, autrement dit « Moi ». Avec ce titre pour le moins nombriliste, on penserait avoir affaire à une rétrospective ou un « best of ». Fausse route, c'est bien un nouvel album.
Qu'on se rassure, le joik (chant traditionnel sami) est et reste évidemment l'élément central de l'art de WIMME, et il le maîtrise et en étend les techniques avec toujours autant de brio. Sa voix, rocailleuse et lancinante, pouvant passer du baryton au fausset et aimant à s'inspirer du chant de gorge comme des cris animaliers, a gardé son attrait fascinant. Avec ce nouvel album – illustré par ses propres peintures –, c'est toutefois moins une mise à nu de son chant que WIMME met en scène (il l'a déjà fait avec Instinct, qui était entièrement a capella) qu'un nouveau virage qu'il fait prendre à sa démarche artistique.
Par exemple, les paysages sonores électro-ethno-ambiant ciselés auparavant par RINNERADIO ont disparu. « Out » les synthétiseurs et séquencers ! Cette fois, c'est le tout-acoustique (ou presque) qui prévaut. Et pourtant, deux membres du groupe finnois, Tapani RINNE et Juuso HANNUKAINEN, sont toujours présents sur Mun. Le premier cité tient les clarinettes et le saxophone ténor, tandis que le second fait entendre une pléiade de percussions: tom tom, dun dun, maracas, cloches, cajon, caxixi, cymbales, frame drum, gargaba, shekere, pompe à vélo... Les guitare, bagalama (luth turc), charango et ukulélé sont quant à eux toujours joués par le fidèle Matti WALLENIUS.
Cette combinaison des vents, des cordes et des peaux sied à ravir aux joiks composés par WIMME. D'autres couleurs tout aussi rustiques s'ajoutent ici et là, comme un violon, une harpe, un harmonium, la basse de Pekka LEHTI (ex-VARTTINA) ou encore l'igil (vièle-cheval de la République de Touva) d'Imre PEEMOT, un artiste finlandais également spécialiste du chant de gorge et qu'on a vu jouer avec SAINKHO.
De plus, WIMME a invité sur plusieurs morceaux sa compatriote chanteuse Ulla PIRTTIJÄRVI, une autre éminence de la scène sami et dont le timbre, lui aussi très enraciné et parfois proche de celui de Mari BOINE, contraste merveilleusement avec le ton éraillé de notre maître-joiker.
D'entrée de jeu, une atmosphère pour le moins étrange se dégage de Birch Smoke, qui combine le joik de WIMME, des murmures passés en boucle et le chant rustique d'Ulla PIRTTIJÄRVI avec clarinette, igil et percussions, et auxquels s'ajoutent de non moins curieuses et ludiques interférences bruitistes extraterrestres. L'occasion est en tout cas donnée de remarquer que les manipulations électroniques n'ont pas complètement disparu...
Elles contribuent même à enrichir de plein de menus détails signifiants le cachet nordique des horizons ici évoqués. C'est ainsi une entêtante rythmique de locomotive, alliée à une clarinette basse nasillarde, qui plante un décor inquiétant sur Calm. Sur Don't, la rythmique est lancée par une boucle vocale syllabique de WIMME hachée menue et passée au mixer. Et Dawn est ponctué par des bruissements de pas dans la neige, plus des cloches...
Le fond de tribalité immanent à toute expression musicale à forts relents de chamanisme est de même présent dans des morceaux plus relevés tels que Iron ou Family. Une pause contemplative est marquée avec Birds, où WIMME use d'un registre vocal étonamment aigu, genre complainte du chien-loup, tandis qu'Ulla PIRTTIJÄRVI égrène quelques suaves murmures entre les notes enchanteresses de la harpe d'Iro HAARLA. Ailleurs, WIMME traîne sa nonchalance vocale un brin éméchée sur une sorte de valse brinquebalante (It's Not You), quand il ne verse pas dans le joik à consonance plus exotique, avec ce clin d'œil au musette sur le justement nommé Paris.
Enfin, sur Storehouse, WIMME fait taire sa voix de longues minutes pour laisser vagabonder à loisir les clarinettes décidément polyvalentes de Tapani RINNE et l'harmonium grisant d'Eero GRUNDSTRÖM. On ne sait plus trop si la nuit est tombée ou si l'aube est imminente, c'est toute la magie de la région boréale européenne qui opère et que nous quittons sur la pointe des pieds, non sans avoir fait le plein de sérénité souriante.
Sans céder aux facilités « globales », WIMME effectue avec ce disque un retour en bonne forme. Avec son « Moi », il se montre égal à lui-même tout en étant un peu « autre ». Il signe en tout cas un portrait musical (ce qu'est en somme un joik) qui fait valoir son identité de Sami d'aujourd'hui, conjuguant inlassablement tradition et innovation.
Site : www.rockadillo.fi/wimme
Stéphane Fougère