Roland BECKER – Immrama (Oyoun Muzik / Avel Ouest / Coop Breizh)
Album après album, le sonneur et compositeur Roland BECKER ne cesse de livrer une lecture toujours renouvelée du riche patrimoine breton, perçu chaque fois sous un angle différent. Bretagne réelle, Bretagne rêvée, Bretagne d'hier, Bretagne d'aujourd'hui et même Bretagne de demain, constamment son histoire et sa géographie sonores sont scrutées, fouillées, exhumées, dévoilées par Roland BECKER sous des dehors inattendus, aussi déconcertants que fascinants. Ici, chaque morceau (onze + un bonus caché) porte le nom d'un lieu, qui sont comme autant de places où le vécu et le rêvé échangent leurs frontières, les brouillent et les redéfinissent, creusant de nouvelles voies d'accès entre eux, des réseaux, comme on dit maintenant, des liens impalpables, virtuels, dont on n'est jamais sûr de de savoir où ils mènent, ou même s'ils mènent quelque part.
Mais qu'importe. Car ce sont ces liens, ces « couloirs » entre l'espace et le temps qui forgent la mémoire et la raison d'être de celui qui s'y engouffre. Ainsi fonctionne un « immram » (pluriel : immrama), terme gaélique qui peut se traduire par navigation, voyage, à l'instar de ceux entrepris par les héros des mythologies celtiques irlandaises, tel Bran, Snedgus, Mael Dúin..., dans l'Autre Monde des Celtes. Et ce qui découle de leurs aventures, c'est que le but d'un voyage importe finalement moins que son accomplissement. C'est au fond l'apologie du nomadisme, de la rencontre avec l'autre, l'ailleurs. C'est ainsi que les cultures se sont transformées, et par conséquent leurs musiques.
On ne trouvera pas dans Immrama une interprétation convenue et consensuelle de la matière musicale bretonne. Cette dernière prend dans ce disque une dimension cérémonielle, rituelle – voire chamanique – que l'on ne lui soupçonnait sans doute pas. Car Roland BECKER a créé cette musique à partir de sept échelles de tempérament inégal, préférant le quart de ton au demi-ton et en usant de mesures asymétriques à 5, 7, 11, 13 et 17 temps tels qu'on en trouve à foison dans les musiques est-européennes. Hérésie ? Non point puisque ces rythmes « boîteux » (nommés « aksak ») existent également dans les traditions musicales de Bretagne, notamment dans le « Bro Guened » (le pays vannetais), et Roland BECKER, natif dudit pays, ne s'est pas privé de s'inspirer de ces mélodies populaires de Basse Bretagne pour tracer ses immrama.
Ses bombardes, treujenn-gaol et clarinette croisent ainsi le fer avec les biniou et veuze de Lionel LE PAGE, la harpe celtique à quarts de ton de Lina BELLARD, la vielle à roue et le saz de Gurvan LIARD, et tous tourbillonnent sur des rythmes impairs soutenus par les tambours de Tangui BODIN et Gérald OLIVIER, auxquels s'ajoutent un défilé pléthorique de percussions (crotales, hochets, cymbales...) et d'instruments aussi diversifiés (harmonium, crécelle, flûte à bec, violon frappé, orgue, rebec...) qu'impensables (rhombe, flaouit, noisette siffleuse, chimta, pierre sonnante, caisse roulante, roue à carillon, sonnerie de bassin...). Chez Roland BECKER, chaque son est un poème et chaque disque est un film. En ce sens Immrama s'inscrit dans le prolongement direct des univers développés dans les précédents Jour de fête et fête de nuit et Er Roué Stevan.
Comme on s'en doute, ce onzième opus a fait, comme ses prédécesseurs l'objet d'un travail de fourmi et a bénéficié d'arrangements méticuleux, mettant en valeur des timbres foisonnants qui élargissent le pano(imm)rama de la musique bretonne et lui révèle des résonances aussi troublantes que chavirantes avec des musiques orientales, maghrébines, indonésiennes, médiévales, et libre à chacun d'en trouver d'autres... C'est toujours de musique vannetaise dont on parle, sauf qu'une fois l'écoute de ce disque achevée, on finit par douter de sa localisation sur une carte...
L'ici et l'ailleurs, l'hier et l'aujourd'hui, le familier et l'exotique encore et toujours s'entrelacent dans les créations initiatiques de Roland BECKER. Ébranlé dans vos convictions intellectuelles et musicologiques, vous vous sentez égaré à l'écoute d'Immrama ? C'est tout le mal que l'on peut vous souhaiter !
Sites : www.rolandbecker.com
www.myspace.com/rolandbecker
Stéphane Fougère
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