Gamelan of Central Java – Vol. XIV: Ritual Sounds of Sekaten
(Yantra Productions / Felmay / Orkhêstra)
Les volumes de cette collection consacrée aux enregistrements de terrain effectués par John NOISE MANIS à Java-Centre vont souvent par paires. Ce Volume 14 fait ainsi écho (tardif) au Volume 2, Ceremonial Music, paru en 2002, et par corrélation au Volume 4, Spiritual Music, en ce qu'il présente de nouveaux exemples de musique religieuse et cérémonielle, cette fois liée à la fête de Sekaten.
Celle-ci est née au XVe siècle, époque où l'île de Java, jusqu'alors dominée par le Royaume de Majapahit, est marquée par une forte expansion de l'Islam (propagé par les commerçants chinois) et la prise de pouvoir des sultanats, d'abord sur les côtes puis à l'intérieur des terres. Pour autant, l'islamisation du pays n'a pas effacé l'empreinte laissée par l'hindouisme et le bouddhisme dans les structures religieuses, sociales et philosophiques javanaises durant les dix siècles précédents. Aussi les Wali Sanga (saints islamistes indonésiens) ont-ils cherché à sceller une alliance entre ce fond de royauté javanaise et l'Islam. Bien conscients de l'attachement des Javanais à leurs pratiques artistiques, ils ont ainsi organisé une fête à laquelle était invitée toute la population hindouiste et ont utilisé la musique de gamelan pour convertir cette population à la foi islamique. Parce que la musique devait avoir un fort pouvoir d'attraction, il était demandé aux joueurs de saron (métallophone à six ou sept lames) de frapper très fort sur le métal avec leurs maillets en bronze. Si d'aventure, l'un de ceux-ci se brisait, son possesseur se voyait dûment récompensé par le sultan !
Reliant le palais à la mosquée et célébrant l'anniversaire du Prophète Mohammed, le rituel Sekaten (terme dérivé de « shahada », qui désigne la première condition d'une conversion à la foi islamique) célèbre aujourd'hui, en dépit de ses racines islamiques, le multiculturalisme de Java. Ce rituel est célébré tous les ans pendant une semaine dans les plus grandes villes de l'île : Yogyakarta, Surakarta, Cirebon et Semarang. Cette manifestation est musicalement rythmée par les interventions successives de deux gamelans Sekaten (ou Sekati), ensembles cérémoniels composés d'instruments lourds et aux sons puissants et majestueux. Datant du XVIe siècle, ces gamelans sont préservés dans les kraton (palais royaux) de Yogyakarta et de Surakarta, ainsi qu'à Cirebon.
Accordé à l'échelle pelog (heptatonique à intervalles inégaux), le gamelan Sekaten a joué un rôle dans le développement de la musique de gamelan en ce qu'il a modifié la fonction du bonang (carillon de gongs fixés sur un cadre en bois) : d'instrument mélodique qu'il était dans les plus anciens ensembles Munggang et Kodok Ngorek, il est devenu l'instrument « lead », introduisant les compositions et annonçant l'entrée des saron.
Le répertoire des gamelans Sekaten est le plus ancien de la musique javanaise ; il est aussi très limité puisque il ne comprend que quatorze compositions. Et encore, on dit que seulement deux ont été spécifiquement écrites pour le gamelan Sekaten, Rambu et Rangkung. Ces compositions se caractérisent par leur extrême lenteur de tempo, duquel se dégage une atmosphère profondément mystique, avant un accelerando final.
Ce CD présente deux versions de la composition Rangkung, captées lors des célébrations du Sekaten de 2004 (avec bruitages extérieurs inclus dans le fond). La première est jouée par le Gamelan Sekati Guntur Madu (« Tonerre de miel ») du kraton de Surakarta et s'étale sur quatorze minutes. La seconde est jouée par le même type de gamelan, cette fois du kraton de Yogyakarta, et se distingue par sa durée supérieure, quasiment le double de la version précédente. Dans les deux cas, on est subjugués par le hiératisme de cette pièce ensorcelante ponctuée par les frappes lourdes du tambour bedhung. Son ambiance torpide, comme suspendue, qui intègre le silence dans la partition, favorise la méditation. La musique est toutefois bâtie sur un long crescendo qui dans un premier temps concentre l'énergie pour la libérer en bout de course avec une accélération et une amplification sonore phénoménales, jusqu'au coup de gong final.
Enregistrée à Surakarta, la troisième pièce incluse dans ce CD ne fait partie du répertoire du gamelan Sekaten, mais porte elle aussi une influence musulmane. Ce Gendhing Terbang se distingue par son introduction chantée faisant intervenir une voix d'homme qui remplit en quelque sorte le rôle de « muezzin », puis par son chœur vocal qui s'impose avec les métallophones, et par l'usage de percussions d'origine arabe (les terbang, ou rebana) représentées sur la pochette comme des volatiles au-dessus de l'océan, ce qui donne une bonne image du climat aérien de cette composition peu commune dans le monde du gamelan.
Site : www.gamelan.to
Label : www.felmay.it
Distributeur : www.orkhestra.fr
Stéphane Fougère