NOSTOC – Voyage de la poussière au paradis
(Autoproduction / TroisQuatre!)
Un trio de musiciens aux parcours très variés et qui jouent sur des instruments peu courants, pour la plupart extra-européens, une musique distillant des parfums sonores évoquant les musiques du monde mais construite comme des compositions de jazz, ça ne vous rappelle rien ? Et pourtant ce n'est pas du HADOUK TRIO dont on parle, ni du trio Michel PORTAL / Stephen KENT / Mino CINELU. Ce trio nous vient d'Aquitaine et répond à l'étrange nom de NOSTOC qui, en botanique, désigne une cyanobactérie que l'on appelle en termes plus profanes mais non moins poétiques « crachat de lune ».
A cette définition, NOSTOC en ajoute une autre, plus musicologique, qui désigne une « musique hybride née de la vibration du bois et du cuivre ». Du reste, le trio avait déjà réalisé en 2008 un premier album autoproduit dont le titre était en soi tout un programme, Be-bop thaïlandais contemplatif !
Rien à voir cependant avec les musiques psyché-pop-rock du continent asiatique des années 1960-70 exhumées par des labels comme Sublime Frequencies. Et pour lever toute ambiguïté, NOSTOC a choisi pour son nouveau CD – présenté dans un élégant et peu épais digipack – un titre qui, cette fois, abandonne la connotation « étiquette de genre », si saugrenue soit-elle, pour poursuivre dans une veine poétique, Voyage de la poussière au paradis. Ce n'est plus un programme, c'est quasiment un concept, ou un conte transculturel.
NOSTOC y pratique une musique acoustique dont la palette instrumentale est effectivement constituée de bois et de cuivres : on y décèle une clarinette basse et un saxophone alto, alternativement joués par Emmanuel COMMENGES, un didgeridoo et un khène (orgue à bouche du Laos) pratiqués par Guillaume DUPUY, qui tâte également du cajon, de cloches et de bols, et des percussions de diverses origines (zarb, udu, daf...) frappées ou caressées par Luc GIRARDEAU.
La poly-instrumentalité professée par les trois musiciens les autorise à tenter diverses combinaisons faisant valoir une belle variété de timbres. Chaque composition/improvisation est alimentée d'influences larges, non point juxtaposées mais véritablement amalgamées, fusionnées en un son impressionniste assez singulier. Les phrasés des cuivres renvoient certes des échos de Thélonious MONK ou de Charlie MINGUS, mais on peut tout aussi bien penser aux modes des musiques traditionnelles indiennes, hindoustanie ou carnatique. Quant aux spirales et circonvolutions hypnotiques créées par le souffle continu du didgeridoo ou du khène, elles tirent aussi la couverture vers la grammaire minimaliste d'un Steve REICH, ou laisse échapper quelque lapsus lorgnant vers URBAN SAX. La diversité des percussions achève d'ouvrir grandes les fenêtres pour laisser entrer de généreuses bouffées d'expressions extatiques proches de celles que l'on trouve dans les univers gnawa, soufi ou dans les musiques de gamelan indonésien.
Et de temps à autres, la voix humaine (celle d'Emmanuel COMMENGES), nourrie de tradition indienne dhrupad ou de butô japonais, s'invite à ce florilège de baguenauderies musicales alchimiques, ajoutant quelques grammes supplémentaires d'exotisme transfiguré, malaxé et réapproprié. La voix étant finalement traitée comme un instrument, même quand elle s'exprime, c'est toujours des histoires sans paroles que raconte NOSTOC.
Constamment, l'auditeur se perd en conjectures à savoir s'il écoute du jazz tenté par les mirages asiatiques ou s'il goûte une mixture extrême-orientale cuite aux vapeurs jazzistiques en liberté. De même, le flou est savamment entretenu entre ce qui relève de l'écriture harmonique finement tracée et élaborée et de l'impulsion instantanée qui pousse à rouler hors des rails. Mais n'est-ce point le propre des musiques-derviches ? Ce qui importe est d'avoir transporté l'oreille disponible dans un état d'enivrement ponctué de danses méditatives. Et en l'occurrence, NOSTOC n'aura aucun mal à gagner la confiance des amateurs de musiques transfrontalières.
Site : www.myspace.com/nostoc2
Stéphane Fougère