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Redécouvert grâce à la très médiatique poule aux oeufs d'or de Dan AR BRAZ, l'HÉRITAGE DES CELTES, l'intraitable "grande gueule" de Bretagne qu'est Gilles SERVAT n'a peut-être plus la même fibre guerrière qu'il y a 20 ou 30 ans, mais cela ne veut pas dire qu'il a rendu les armes. Son militantisme a pris une dimension plus culturelle, cédant volontiers la place à une imagerie poétique qui trouve sa source non plus seulement sur le rocher armoricain, mais aussi dans quelque comté gaélique.
Mais qu'une manoeuvre politique malheureuse vienne à heurter ce qui lui est cher, et SERVAT réagit avec véhémence et fermeté. Le racisme, le droit de parler breton restent ses chevaux de bataille, ce qui ne l'empêche pas non plus d'exercer sa plume pour édifier un imaginaire littéraire baigné de références celtiques.
Gilles SERVAT, entre réalisme et fantastique...
Gilles, votre public semble avoir rajeuni.
Gilles SERVAT : Oui. Ca ne me surprend pas trop. J'ai le même public un peu partout. C'est un public fait de plusieurs générations mélangées.
Il y a eu une transmission.
GS : Oui, c'est la tradition. Vous savez, tous les samedi soirs en Bretagne, il y a des fest-noz un peu partout et il y a plein de monde qui y va, des jeunes, des vieux, des riches, des pauvres, des femmes, des hommes, sans conflit de générations, sans clivages. Dans un monde fait de clivages, de rejets et de haine, quand on voit ça, on a l'impression d'être dans une bulle. L'avantage de la tradition, c'est qu'elle ne génère pas de conflits de générations. Bien sûr, quand des jeunes se sont mis à jouer les danses avec batterie, basse et guitare électrique, il y a des vieux qui ont grincé des dents, mais ça n'empêche personne de danser ensemble. Il n'y a pas de problème de compréhension. Dans la culture élitiste qu'on nous enseigne à l'école, dans les facs, etc., il y a des coupures. On va au conservatoire et on finit par jouer une musique qui emmerde les gens, parce qu'ils n'ont pas fait les mêmes études et ont du mal à saisir. Pour la peinture, l'art conceptuel, c'est pareil parce qu'il y a rupture avec les gens. Mais dans la culture traditionnelle, il n'y en a pas. C'est quand même bien, de temps en temps, de vivre sans clivages, de faire en sorte que les générations vivent ensemble sans se traiter de "vieux cons" et de "jeunes cons" !
Le droit à la langue
Votre dernier album s'intitule Comme je voudrai. A qui est destinée la chanson éponyme ?
GS : C'est un message à l'intention du ministre de l'intérieur (NDLR : l'ancien, celui qui était encore en service en juillet 2000) et à tous ceux qui pensent comme lui. Ils commencent à nous faire chier avec leur Troisième République ! Ça a été la période la plus colonialiste de la France. On a été faire chier des tas de pays dont on ne nous a jamais appris les langues, ce qui est quand même un scandale ! On a eu la chance d'avoir à notre disposition un tas de langues, de pouvoir les apprendre et de pouvoir découvrir le monde et la façon dont les gens rêvent et pensent. On n'en a rien fait. Et maintenant, on s'étonne d'avoir du racisme ! Si on nous avait appris à parler le berbère, on serait peut-être moins cons avec ces gens ! Seulement, on a préféré penser qu'on pouvait tout dire au monde en français. Ben c'est faux ! Quand on apprend d'autre langues, on se rend compte qu'il y a d'autres façons de voir les choses ; on découvre les subtilités de la pensée humaine. Chaque langue façonne la pensée des gens.
En plus, ils sont en train de nous bassiner avec la République des Droits de l'homme. Les Droits de l'homme ont été votés sous le Roi, signés par le Roi de France. Je suis désolé, ce n'était pas encore la République ! Quand la République est arrivée au pouvoir, elle s'est torchée le cul avec (passez-moi l'expression). Alors qu'ils arrêtent un peu de se gargariser avec leur République des Droits de l'homme ! Cela dit, je ne suis pas royaliste non plus !
C'est la rigidité des positions républicaines (la République est une et indivisible ; la seule langue de France est le français.) qui font perdre la face à l'Etat. On le voit avec la Corse. Je ne sais pas comment on va s'en sortir. Il faut changer la Constitution pour donner plus de pouvoir législatif aux régions.
C'est une espèce de malédiction. J'ai défilé avec les socialistes avant qu'ils soient au pouvoir pour gueuler contre le centralisme et maintenant qu'ils y sont, il n'y a pas pires qu'eux !
Culture babélique
Comment expliquer les faibles scores de l'extrême droite en Bretagne ?
GS : La Bretagne n'est pas un pays avec une forte immigration. Il y a un terreau traditionnel que le Front national croit favorable, mais il s'agit d'une tradition vivante. A partir du moment où une tradition est vivante, elle n'est plus figée. Il y a des gens qui, parce qu'ils ont entendu un thème musical joué au violon, pensent que ça doit toujours être joué au violon, ou encore que tel chant doit toujours chanté par une femme et jamais par un homme. J'appelle ça des "ayatollahs". C'est pas forcément des gens de droite, mais des gens qui sont dans un trip similaire de recherche de la "pureté". Et le Front national essaie de faire son beurre avec ça, mais en Bretagne il ne peut pas, car la tradition est vivante. L'électorat du Front national est fait de gens qui ne comprennent pas trop ce qui se passe, qui ont la trouille qu'on leur enlève ce à quoi ils sont accrochés, mais ce ne sont pas des théoriciens de l'extermination raciale. Dans le Front national, par contre, il y a des théoriciens, et ceux-là sont dangereux. C'est eux qu'il faut attaquer. Les autres, il faut les persuader de changer d'idées. Les gens ont besoin de voir qu'il n'y a pas de cultures supérieures à d'autres.
GS : Le nom du festival Babel est vachement bien choisi ! L'histoire de la Tour de Babel, c'est l'histoire de tas de gens parlant tous la même langue qui ont construit une tour et Dieu a dit : "Ah non, je ne leur ai pas fait apprendre plein de langues pour que ça s'arrête !" Si tout le monde avait parlé la même langue, est-ce qu'on aurait été aussi loin ? N'est-ce pas cette diversité de pensées et de langues qui a fait que plein de choses se sont passées ? C'est ça, le génie humain.
Et il est bon que les gens viennent à ce festival et se rendent compte de la diversité des cultures tout en faisant la fête. Il est bon que les gens puissent s'émouvoir en entendant des sons qu'ils ne connaissent pas. Par exemple, je pense sincèrement que ceux qui ont été émus par la chanson traditionnelle bretonne que j'ai chantée en rappel (Maro Eo Ma Mestrez) défendront beaucoup mieux la langue bretonne que si j'avais fait une chanson en français qui dit "il faut défendre la langue bretonne coûte que coûte". Moi, j'ai entendu des chansons gaéliques qui m'ont fait pleurer.
La Bretagne triomphante
Quel est votre sentiment par rapport au lancement de TV Breizh ?
GS : Je ne peux pas préjuger de ce que sera TV Breizh. J'espère que ce sera une bonne chaîne de télé. Déjà, c'est bénéfique puisque la télé nationale a lancé une nouvelle chaîne d'infos sur les régions. Ca prouve que la concurrence conduit à faire des efforts ! (rires)
L'économie bretonne est-elle redevable du succès de la culture bretonne ?
GS : Par rapport au mouvement culturel breton, on a longtemps prêché dans le désert. Mais le mouvement a tenu bon, avec des hauts et des bas. Il y a deux choses : la vitrine et l'arrière-salle. Un gros travail a été fait pour former les jeunes musiciens. Dans des cafés bretons, on peut entendre des sessions de musique bretonne, de la même façon qu'il y a des sessions de musique irlandaise dans les pubs irlandais. C'est le mouvement culturel qui a fait ça, malgré tous les bâtons qu'on lui a mis dans les roues. Il y a un certain temps, les entrepreneurs bretons avaient peur de l'image culturelle bretonne parce qu'ils pensaient que ça faisait "plouc". Maintenant, les Bretons n'ont plus honte de parler breton. C'est ce qui a permis à la musique d'évoluer, de se transformer. Du coup, les entrepreneurs se sont rendus compte que cette musique touchait les gens et qu'ils pouvaient se servir de son image. Grâce à cela, leurs produits ont eu une image forte. Et les politiciens, de ce fait, sont bien obligés de suivre. Mais ils suivent, ils ne précèdent pas. (rires)
Idem pour les écoles. Il y a des écoles bilingues dans le privé et dans le public. Mais ça suit à petits pas, en essayant de freiner, comme un âne qu'on traîne. Certains ne veulent pas que la langue bretonne se développe. Une école qui n'ouvre pas, c'est 15 enfants de moins susceptibles de ne pas pouvoir apprendre le breton.
On a peur que, si la langue bretonne se développe, la Bretagne ne soit plus française, ce qui est complètement débile. C'est en empêchant les gens de parler leur langue qu'on en fait des révolutionnaires.
L'horizon européen n'est-il pas susceptible de changer les choses ?
GS : Si, parce que la France est montrée du doigt.
L'histoire sans fin
Tout à fait autre chose : en même temps que votre dernier album est sorti un livre, un roman de science-fiction celtique. Il s'agit en fait du quatrième volet de ce qui devait être une trilogie, non ?
GS : Ben oui ! (rires) C'est la suite des Chroniques d'Arcturus, qui vont être traduites en allemand. Si ça vous intéresse de les lire en allemand.
Mais alors, vous avez prévu combien d'épisodes ?
GS : Je ne prévois plus rien parce que les personnages me dépassent ! J'écris une histoire que je ne connais pas.
Avez-vous songé à créer un spectacle à partir des Chroniques d'Arcturus ?
GS : J'aimerais bien en faire une bande dessinée ou un spectacle de marionnettes.
Est-ce par choix que vous avez fait apparaître le personnage principal seulement au troisième volume ?
GS : Non, il devait apparaître au deuxième, mais justement le deuxième volume ne devait être qu'un chapitre. Puis une femme est apparue qui était très bien et qui a duré une histoire entière !
Cela est-il fondé sur des légendes existantes ?
GS : Ce n'est pas fondé sur, c'est inspiré par. J'ai lu les textes irlandais anciens et il m'intéressait de mettre en situation des gens qui vivent comme ça pour que le lecteur découvre petit à petit la société de ces gens-là au fur et à mesure qu'ils la vivent. Il y a aussi une aventure, qui n'a rien à voir, et il y a des choses que j'ai ajoutées qui ne sont pas à proprement parler celtiques, mais qui pourraient l'être. Dans l'imagination, je pense que ça l'est.
Propos recueillis par Stéphane Fougère et Sylvie Hamon - Photos : Sylvie Hamon
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