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GRAND DERANGEMENT
Perturbations en provenance de la côte acadienne
GRAND DÉRANGEMENTest avec SUROÎT, BLOU ou VISHTEN un des groupes phares de la « nouvelle musique acadienne ». Beaucoup plus rock que d'autres, il séduit un public de plus en plus nombreux sur les scènes d'Amérique du nord et d'Europe en jouant la carte du métissage musical sans pour cela y perdre son âme.
Rencontre avec Daniel LEBLANC, violon et leader du groupe
Quelles sont vos origines musicales et quels sont les styles de musiques, les musiciens qui vous ont influencés ?
Daniel LEBLANC : Au départ je suis guitariste et diplômé du « Guitar Institute of Technology » de Californie.
Mes influences sont très variées. Cela va du rock au blues en passant, bien entendu, par les musiques celtiques et acadiennes pour le violon. J'écoutais de grands violonistes acadiens comme Kenneth SAULNIER, qui était dans le groupe SUROÎT, et Jean-Gabriel COMEAU, qui a joué avec BEAUSOLEIL BROUSSARD. Mes influences vont aussi vers des musiciens américains qui jouent du bluegrass, de la country, de la musique cajun, tous ces styles traditionnels. J'aime beaucoup aussi un groupe comme AFRO-CELT SOUND SYSTEM, qui propose un mélange vraiment intéressant de musiques traditionnelles et modernes.
Les débuts de GRAND DÉRANGEMENT se confondent avec votre album solo Le Djâble dans le corps ?
DL :C'est un album que j'ai fait en 1997. Le lancement du disque avait eu lieu à La Baie Sainte-Marie en Nouvelle-Écosse, avec plusieurs musiciens qui sont dans le groupe GRAND DÉRANGEMENTmaintenant. Avec un directeur artistique, on avait monté cela comme un vrai show avec des danseuses et des comédiens. La musique qui était jouée dans le spectacle était plus moderne et différente de ce que l'on jouait d'habitude. Le public a vraiment apprécié ce concept qui était plutôt rare en Acadie. Tout cela a donné un élan et le groupe GRAND DÉRANGEMENTest né de ce spectacle-là.
La musique cajun vous a t-elle influencé ?
DL :Bien sûr. La musique cajun est d'ailleurs en train de devenir très populaire en Acadie. Il y a beaucoup de musiciens de chez nous qui reprennent des chansons de la Louisiane. Inversement, beaucoup de musiciens sont venus de Louisiane en août 2004 pour Le Congrès mondial des acadiensetle 400e anniversaire de l'Acadie. Beaucoup d'Acadiens de Louisiane veulent connaître ce qui les unit aux Acadiens du New-Brunswick ou de La Nouvelle-Écosse et des liens très forts se sont créés depuis quelques années entre nous. Ce dernier congrès a été un grand moment. C'était deux semaines de fêtes, de retrouvailles, de réunions de famille.
Nous sommes déjà allés trois fois en Louisiane, nous avons participé à des festivals. Le public de là-bas a l'air de nous apprécier, d'être heureux de nous voir. On a l'impression de faire partie de la famille.
Pour revenir à GRAND DÉRANGEMENT, comment s'est faite la rencontre avec les musiciens, les danseuses ?
DL :Tout part de la rencontre avec Michel THIBAULT, que nous avons connu comme professeur d'art dramatique et de français. Personnellement, je jouais avec lui dans une pièce de théâtre qui s'appelait Evangeline. (Evangelineest un long poème-fiction écrit par l'Américain Henry WADSWORTH LONGFELLOW en 1847. C'est le récit tragique d'une jeune acadienne qui passa son existence à rechercher son fiancé dont elle avait été séparée la veille de leur mariage, au moment du « Grand Dérangement ». L'œuvre de LONGFELLOW donne de l'Acadie une image idyllique d'un paradis perdu qui renforcera l'intensité du drame à venir.)
On a sympathisé, on a beaucoup parlé ensemble, on s'est aperçu qu'on avait beaucoup de choses en commun. On s'est dit qu'il serait bien de travailler ensemble, de faire quelque chose de différent, quelque chose de plus professionnel.
Dans le premier spectacle du Djâble dans le corps, Michel avait écrit quatre chansons qui sont aussi maintenant des chansons de GRAND DÉRANGEMENT. Il est un peu la vision du groupe parce que c'est lui qui écrit les chansons, paroles et musiques. Nous, nous faisons les instrumentaux. Avec Michel et moi, il y avait aussi Briand MELANSON, batteur et chanteur principal qui est toujours dans le groupe, et Jacques COMEAU qui était aux claviers. Il est malheureusement décédé maintenant.
Les danseuses Christiane THÉRIAULT et Nathalie ROBICHAUD faisaient partie d'une troupe de danse folklorique, LA BAIE EN JOIE.
Avec des danseuses, une mise en scène, un vrai spectacle, on a pu vite « tourner » en Acadie, aux États-Unis et maintenant en Europe.
Aviez-vous dès le départ une vision « globale » du spectacle, ou cela est-il venu progressivement ?
DL :Dès le début, on savait qu'on voulait faire quelque chose de différent, mais on ne savait pas à quel niveau cela allait se dérouler. Le groupe et les spectacles de GRAND DÉRANGEMENTsont toujours en évolution.
Pouvez-vous nous parler de votre premier album, Tournons la page ?
DL : L'idée de ce disque est déjà dans le titre. Les Acadiens sont souvent attachés à leur histoire, aux moments de misère.
Dans ce premier album, il y a une chanson qui s'appelait Y'a jamais eu de Grand Dérangement (« Le Grand Dérangement » est le nom donné à la déportation des Acadiens par les Anglais en 1755). C'est de cette chanson qu'est venu le nom du groupe. Nous, on pense qu'il est temps d'accepter que la déportation a eu lieu, qu'il faut aller vers le futur sans nier la réalité d'aujourd'hui et se dire que le peuple acadien est toujours vivant. C'est une chanson d'espoir. C'est une manière de dire qu'il faut trouver un équilibre entre tradition et modernité, mémoire et ouverture.
Ce disque est-il plus « traditionnel » que les suivants ?
DL : Certainement. Les arrangements de ce disque se sont faits très vite.
Dans le disque suivant, Danse dans les flammes, on a essayé plus de sons différents, des boucles, des guitares électriques, des effets spéciaux... il y a des invités, des voix de femmes (parce que dans le groupe il n'y a pas de femme qui chante), des cornemuses, un saxophone, un quatuor à cordes...
Les deux disques suivants qui ne sont pas sortis en France vont dans le même sens.
Beaucoup de musiciens, de gens en général, pensent qu'on ne peut pas faire ceci ou cela. Nous essayons de ne jamais nous limiter. Notre philosophie est de faire quelque chose de personnel et de ne pas copier. C'est pour cette raison que je ne pense pas, par exemple, que GRAND DÉRANGEMENT a été influencé musicalement par des groupes acadiens « historiques » comme1755 ou BEAUSOLEIL BROUSSARD, même si ce sont des groupes que nous aimons beaucoup.
Les instrumentaux qui sont dans les disques et joués sur scène sont-ils composés par vous ou sont-ils traditionnels ?
DL : C'est Briand MELANSON et moi qui les composons.
On a toujours mélangé des chansons avec des instrumentaux sur disque et sur scène. Dans le spectacle, il y a beaucoup de musique avec de la danse mais aussi des chansons. C'est à la fois de la chanson acadienne, de la variété française, de la danse acadienne, des sons celtiques ou rock. C'est beaucoup de choses à la fois et c'est ce qu'on voulait faire dès le début.
Il y a plus d'influences celtiques dans des groupes acadiens comme SUROÎT, VISHTEN ou GRAND DÉRANGEMENT que dans des groupes québécois comme LA BOTTINE SOURIANTE !
DL : Je crois que c'est parce qu'en Nouvelle-Écosse, au New-Brunswick, on y joue plus de la musique écossaise et irlandaise. Il y a beaucoup de musiciens anglophones et cela revient finalement un peu dans notre culture.
Comment se porte la musique traditionnelle acadienne ?
DL : Il y en a toujours. Il y a toujours des groupes qui jouent ce style-là. Et puis il y en a qui font des choses un peu différentes, comme nous. C'est cette diversité qui est intéressante.
Existe-il des collaborations entre les différents groupes acadiens ?
DL :Oui, on a fait des spectacles avec VISHTEN, SUROÎT et d'autres qui sont des groupes plus traditionnels que nous.
On a fait beaucoup de festivals et on a joué souvent ensemble. Cela se passe bien parce qu'on est très amis même si nos musiques sont différentes. L'Acadie est un petit pays et tous les groupes se connaissent bien. C'est comme si on faisait la fête entre amis.
Avez-vous des contacts, des échanges avec des groupes, traditionnels ou non, québécois ?
DL :On en connaît quelques-uns. On a rencontré LA BOTTINE SOURIANTE, mais pas tant que cela parce qu'on ne tourne pas beaucoup au Québec. Les groupes acadiens se tournent plus vers les États-Unis et l'Europe.
Il y a une chanson dans Danse dans les flammes qui s'appelle Le Chasseur dans les bois. On pense à certains titres de Zachary RICHARD !
DL :Cela peut paraître bizarre, mais j'ai l'impression qu'avec GRAND DÉRANGEMENT, on peut se permettre de faire des choses comme ça. Dans le spectacle, il y a une chanson qui est un peu plus jazz, parfois c'est plus rock. Là, c'est juste de belles harmonies vocales, une guitare et des voix.
Vous avez composé la chanson du 400e anniversaire de l'Acadie ?
DL :Oui, cela s'appelle Je reviens au berceau de l'Acadie. C'est Michel qui a composé et écrit cette chanson. On la retrouve sur un disque de cinq titres (dont un instrumental) qui s'appelle 2004, un album fait pour célébrer le 400e anniversaire où on a repris trois chansons du premier disque, refaites, réarrangées pour l'occasion.
Il y a aussi Plane un aigle, chanson dédiée aux Amérindiens Mi'kmaqs, et C'est pas un pays, qui parle de l'Acadie comme d'un pays sans frontière et d'une culture sans pays vue à travers les yeux d'un voyageur.
Même si « on tourne la page », l'Acadie est donc toujours bien présente ?
DL : Oui, c'est même plus fort maintenant depuis ce 400e anniversaire. GRAND DÉRANGEMENT a participé à tous les grands évènements de cet anniversaire. On était partout.
Le 15 août, jour de la fête nationale des Acadiens, il y a eu un grand spectacle à Halifax, à l'extérieur. C'était un spectacle extraordinaire, avec une scène immense. Il y avait Zachary RICHARD, Marie-Jo THÉRIO, Edith BUTLER... et 10 000 spectateurs.
La culture acadienne va maintenant plutôt bien. Il faut que cela continue, oublier les misères passées mais rester attaché à cette fierté.
Comment ce message est-il reçu en Acadie ?
DL : Bien. Le « world beat », les différents sons du monde sont mieux acceptés. En Acadie, il y a même maintenant des groupes qui font du rap. Avant, il n'y avait pas ces choses-là. Les boucles, les guitares électriques représentent aussi le monde de maintenant.
Pouvez-vous nous parler du troisième disque « officiel » qui s'appelle Dérangé ?
DL :Il est dans la même veine que le précédent, il y a de l'énergie, les horizons musicaux vont encore plus loin. Il y a par exemple une chanson dans le style rap, chantée avec l'accent acadien « pur » de La Baie Sainte-Marie. Il y a des instrumentaux rock avec du violon. On a repris aussi, dans une version très énergique, la chanson de Michel FUGAIN, Tous les Acadiens. On rejoue certains de ces morceaux sur scène.
Vous aviez dit, il y a quelques années, que vous « aviez l'avantage de satisfaire aux critères de la consommation culturelle de masse sans que cela touche à l'intégrité artistique du groupe ». Jusqu'où peut-on aller comme ça ?
DB : Il n'y a rien de mal à avoir une maison de disques qui fait un plan de marketing, si elle nous laisse travailler de la façon désirée, si elle respecte notre travail, si elle ne nous dit pas de faire ceci ou cela.
Pour moi, si on fait quelque chose que l'on aime, si on considère que l'on a fait quelque chose de sincère, si on peut donner du plaisir à un public et si, en plus, on a du succès, tant mieux.
Les thèmes de vos chansons, écrites par Michel THIBAULT, sont universels. On y parle de la vie, de l'amour, de la mort, de l'identité culturelle, d'écologie... Est-ce que les autres membres du groupe auraient aussi envie d'écrire des textes ?
DL : Michel THIBAULT écrit bien et fait de belles mélodies. On le laisse faire cela. Si quelque chose ne nous plaît pas, on ne le fait pas. Par exemple, la chanson Les Ravageurs, dans l'album Danse dans les flammes, parle du massacre des forêts. Elle n'a pas été écrite parce qu'on fait de la politique. Pour nous c'est simplement un thème universel.
L'accueil des Européens et des Français en particulier est-il très différent de l'accueil des Acadiens ?
DL : En général, tous les publics sont contents de notre spectacle. On parle au public et on essaye de le faire participer, chanter, par exemple avec l'accent acadien. On essaye d'être simples, sympas, comiques parfois, on veut donner du plaisir à ceux qui viennent nous voir.
Pour nous, on veut vraiment faire quelque chose de bien et il nous semble que rien n'est impossible. On veut s'ouvrir sur le monde, ne pas se limiter.
Avez-vous des projets en solo en dehors de GRAND DÉRANGEMENT ? Un nouvel album, des concerts de musiques traditionnelles ?
DL :Pour le moment, la priorité est GRAND DÉRANGEMENT. On y a mis tellement de travail, tellement d'efforts depuis sept ans. C'est vraiment un travail d'équipe. Il y a tellement de gens impliqués qu'on ne peut pas s'arrêter comme cela.
GRAND DÉRANGEMENT – Dérangé (GD 0404)
D'une tonalité plus rock que les précédents, le troisième disque « officiel » de GRAND DÉRANGEMENT,qui a gagné un East Coast Music Awards2005, contient cependant aussi quelques ballades (le splendide Ne laisse-moi pas tomber aux senteurs louisianaises). On y retrouve donc huit chansons, toujours écrites par Michel THIBAULT, trois instrumentaux endiablés composés par Briand MELANSON et Daniel LEBLANC et une reprise en forme de clin d'oeil des Acadiens de Maurice VIDALIN et Michel FUGAIN.
Ce bel album confirme le chemin original pris par ce groupe acadien pas tout à fait les autres.
Le groupe sera cet été en France pour plusieurs dates, dont une au Festival Interceltique de Lorient avec la violoniste Dominique DUPUIS et Roland GAUVIN.
Propos recueillis par Frantz-Minh Raimbourg, en 2004
Sites : www.grandderangement.com - http://grandderangement.pictour.fr
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Ethnotempos n° 17 de juin 2005
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