Gurultu
GÜRÜLTÜ & Petko STEFANOV :
Le brouhaha boîteux de Bulgarie
Cinq ans après avoir cherché à nous rendre fous en nous faisant déguster quelque confiserie turque aux effets pervers (Le Halva qui rend fou), GÜRÜLTÜ, l’une des plus balkaniques formations du Berry (!), revient nous embarquer pour un nouveau voyage en Europe de l’Est, plus précisément en Bulgarie, en Macédoine et en Turquie. Mais que les consommateurs de cartes postales exotiques prennent garde, le parcours proposé est antitouristique au possible et comprend moult détours inattendus et singuliers ! Sofia - Bourges - Istanbul : vous en connaissez beaucoup, vous, des trains qui desserviraient un tel trajet ? A coup sûr, s’il n’y en a qu’un, c’est sûrement GÜRÜLTÜ qui le conduit !
Ce groupe est en effet issu de Hémisphère, un collectif de Bourges comprenant une vingtaine de musiciens rompus à la pratique de plusieurs domaines musicaux : le jazz, les musiques traditionnelles, les musiques du Moyen-Age comme celles du XXe siècle, voire du XXIe, etc. John CAGE, Steve LACY ou encore Talip ÖZKAN comptent parmi les maîtres à penser de ce collectif (d’où émane aussi le BALKAN BRASS BAND, que l’on pouvait entendre sur le premier opus de GÜRÜLTÜ). Friand de rencontres musicales et humaines, GÜRÜLTÜ s’est trouvé un guide de renom pour sa nouvelle expédition balkanique en la personne de Petko STEFANOV, dont la cornemuse bulgare (gaida) aux sonorités nasillardes ajoute un cachet rustique qui s’accommode fort bien des excentricités compositionnelles de GÜRÜLTÜ. En route pour une migration unique en son genre d’un bout à l’autre de l’Europe !
Entretien avec GÜRÜLTÜ
et Petko STEFANOV
Depuis combien de temps existe GÜRÜLTÜ ?
Cyrille AUCHAPT : Ça fait en gros dix ans. Pour information, il y a des trémas sur les «u» de GÜRÜLTÜ, ce qui signifie qu’il faut prononcer... «u», en turc comme dans plein de langues en fait ! GÜRÜLTÜ, ça veut dire quelque chose comme «bruit», «brouhaha». Ça traduit aussi l’esprit du groupe. Au départ, quand on a commencé ce groupe-là, on avait quelques thèmes traditionnels, surtout de Turquie. Et avec le peu de connaissances que l’on avait des instruments et de la musique, on a fait de la création à notre sauce, sachant que certains venaient du jazz, de la musique médiévale et qu’on n’a pas hésité à jouer de la musique contemporaine. C’est ainsi que se sont formés les passages typiquement «gürültüesques».
Vous n’aviez donc pas au départ une forte assise traditionnelle ?
CA : Absolument pas. La seule chose qui nous a intéressé au départ c’était ce qu’on rencontrait sur place, en touristes, sur le plan architectural, comme sur le plan de la tradition, des instruments. On en a ainsi ramenés, tout comme des partitions et beaucoup de disques, afin de s’imprégner de la chose. Petit à petit, c’est devenu un groupe pouvant prétendre jouer la musique traditionnelle du coin et de ces régions-là, parce qu’on a aussi élargi notre curiosité à la musique des Balkans, de Bulgarie, de Macédoine et d’Albanie, mais toujours avec un aspect créatif. Cela signifie qu’on ne joue pas du tout de manière traditionnelle. On n’enfile pas des thèmes et des textes comme c’est le cas avec les grandes mélopées des chanteurs de Turquie ou de Macédoine, qui racontent des histoires pastorales ou montagnardes relativement longues. Nous, on ne connaît pas forcément bien ces langues, donc on ne raconte pas d’histoires aussi longues. En revanche, sur les thèmes comme sur les chants qu’on présente, on a des copains qui viennent, on a une ligne mélodique qui se suit, on fait des arrangements, on ajoute des cuivres... Donc on ne travaille pas forcément sur les tenants de la musique traditionnelle classique.
En revanche, vous travaillez aussi sur des bases free jazz...
Michel BARBIER : On a inséré des improvisations dans cette musique. Comme nous sommes aussi des jazzmen, il y a des couleurs jazz, free jazz et même de la musique contemporaine, le tout sur une instrumentation pas forcément traditionnelle. Le trombone, par exemple, ne se trouve quasiment pas dans les Balkans. La clarinette, oui, mais le sax, beaucoup moins. Les cuivres sont rarement présents.
Avez-vous eu l’occasion lors de vos voyages dans ces pays de rencontrer des musiciens traditonnels ?
Georges ANDRES : Aussi souvent que possible. Le plus simple est de les rencontrer en France, bien sûr, d’autant qu’il y a beaucoup de musiciens turcs en France, de très bons musiciens, certains connus, d’autres pas du tout qu’on rencontre au détour d’un concert dans une association turque. Et on en a rencontrés bien entendu dans nos voyages ; toutes les rencontres sont bonnes à prendre.
CA : Notre nouveau projet résulte d’une rencontre particulière avec le musicien turc Petko STEFANOV. On l’a rencontré, on a fait des stages ensemble, et hop !, on a monté un projet. Georges (ANDRES) a écrit beaucoup de musiques autour des thèmes de Petko. D’un autre côté, GÜRÜLTÜ est une formation ouverte à plein de démarches différentes, même si c’est globalement la même. Tant qu’on peut rencontrer des musiciens avec lesquels on peut jouer, ça avance...
Avez-vous eu l’opportunité de jouer en Turquie ou dans les Balkans ?
CA : On a fait deux tournées dans ces pays-là. La première était je crois en 1999 en Turquie, dans trois endroits différents : Istanbul, Izmir et Ankara. Deux ans après, on a fait une tournée dans les Balkans et de nouveau en Turquie. Là, Georges a plus d’éléments que moi, je ne me souviens plus très bien... On a bu beaucoup de raka (rires)...
GA : Oui, ça fait aussi partie du travail : il faut s’imprégner des habitudes alimentaires, pas seulement musicales... On est passés par l’Albanie, la Yougoslavie, la Macédoine et on a fini en Turquie. C’était la tournée des centres culturels français...
Comment les publics de ces divers endroits ont-ils accueilli votre démarche ?
GA : C’est un peu difficile à évaluer parce que les situations étaient chaque fois différentes. A Belgrade, c’était un public très jeune et très enthousiaste. A certains endroits, il y a eu sans doute davantage un public plus âgé et porté sur les musiques traditionnelles. On peut surtout parler de l’accueil qu’on a eu en Turquie, vu qu’on a beaucoup de rapports avec des Turcs en France comme en Turquie. Et quand nous, Français, on est arrivés pour jouer de la musique turque, la première réaction fut l’incrédulité. La seconde réaction, c’est souvent l’enthousiasme.
Ça veut donc dire que ce public a également «autorisé» vos dérapages vers le free jaz...
GA : Disons qu’ON se les autorise... (rires)
MB : Mais ça ne dérange pas du tout, au contraire. Ils sont habitués à jouer leur musique sous certaines formes instrumentales. Le fait qu’on ait bousculé un peu tout ça les a bouleversés et ils ont été étonnés du résultat, à savoir que ça fonctionne avec d’autres instruments. On a fracassé des portes, mais ça les a agréablement surpris.
D’autant qu’il vous arrive aussi, je suppose, d’improviser sur des instruments réputés traditionels, comme la kemencé, la zurna...
CA : Ca se fait dans les deux sens. Il y a toute la culture, tous les instruments contemporains qui vont chercher une manière de faire pour interpréter ces musiques traditionnelles, souvent vieilles de 200, 300 ans. Et il y a l’inverse : des instruments de type traditionnels, conçus par des luthiers ou autres pour faire une musique précise, et que nous sortons de leur contexte de manière à nous emmener vers une autre musique dite contemporaine.
Avez-vous rencontré là-bas des musiciens qui bouleversaient eux aussi les habitudes ?
GA : La démarche qu’on a est assez rare, que ce soit ici ou là-bas. Là-bas, tout le monde a les yeux tournés vers l’Occident. Même les musiciens traditionnels ont tendance à aller vers les musiques amplifiées, vers la batterie, vers le synthé... Alors que nous, on a fait le choix dès le départ de ne jouer que des instruments acoustiques. La fusion avec des instruments exclusivement acoustiques commence à exister, mais c’est encore une chose qui ne se développe que lentement.
CA : Il y a une star qui a développé cela depuis quelques années quand même, c’est Okay TEMIZ. Ça fait longtemps qu’il essaie d’avoir des démarches particulières par rapport aux musiques traditionnelles, mais c’est à ma connaissance le seul à être resté dans ce cadre de démarches contemporaines avec des pratiques acoustiques. En général, on a plutôt affaire à des pratiques de studio, avec les remix, etc.
Quelle est votre approche de la composition ?
GA : Comme on ne se voit pas si souvent, on a tendance à préparer les choses avant. En particulier avec Petko, on avait quand même pas mal de choses prêtes. Petko lit la musique, ce qui n’est pas toujours le cas des musiciens traditionnels, et parle français ; donc on est vraiment tombés sur quelqu’un d’extraordinaire ! On lui a envoyés des bandes. Les morceaux de son répertoire, lui, il les connaît et les joue à sa façon.
Quel est son regard sur votre démarche ? A priori, je suppose qu’il accepte ça très bien...
CA : Ça, je crois qu’il faudrait lui en parler. Petko ! Est-ce que tu peux venir nous rejoindre ? On a besoin de tes lumières ; on ne sait pas tout ce qui se passe dans ta tête... Est-ce que tu nous aimes ?
Petko STEFANOV : Je vous aime beaucoup, vous êtes de très bons copains.
Petko, quel est votre regard sur un groupe qui bouscule les règles traditionnelles des musiques balkaniques ?
PS : Si j’ai bien compris votre question, vous me demandez pourquoi je joue avec ce groupe ? (rires) Il y a à peu près cinq ans que j’ai fait connaissance avec mon ami Georges ANDRES, qui était alors en Bulgarie. Il a compris que je parlais un peu français et que j’étais musicien professionnel, et ce depuis trente-quatre ans. Je joue avec GÜRÜLTÜ depuis environ quatre ans, et je trouve que ce sont d’excellents musiciens, en même temps que de bons amis.
Aviez-vous eu l’occasion auparavant de jouer avec des musiciens non traditionnels ?
PS : Non. Il y a une dizaine d’années, j’ai fait pendant quatre ans le stage de gaida bulgare à Lorient avec Jean-Luc LE MOIGN, Patrick MOLARD, etc. Nous avons préparé trois-quatre morceaux pour cinq ou six gaida bulgares.
Quelle est la caractéristique principale de la gaida bulgare, par rapport aux cornemuses celtiques ?
PS : Il y a une grande différence en raison de sa possibilité de trouver des demi-tons. Il y a un petit trou avec lequel on peut trouver presque tous les demi-tons.
Votre répertoire comprend des compositions et des thèmes traditionnels. Vous autorisez-vous autant de libertés avec eux qu’avec les compos ?
GA : On bouscule tout, mais on garde la mélodie.
MB : Il y a quelques titres qu’on fait dans la tradition, mais en règle générale il y a toujours un petit truc qui fait que c’est bousculé. Et quand c’est bousculé, ça peut être à droite, à gauche, ça peut être retourné, renversé... Notre but n’est pas de faire de la musique traditionnelle dans la tradition de ces pays. Pour nous, il n’y a pas d’intérêt à faire cela puisqu’on n’est pas des musiciens traditionnels. Mais les supports sont traditionnels.
J’imagine que les fameux rythmes nommés «aksak» ont été à l’origine de votre fascination pour ces musiques.
CA : Bien sûr. C’est un peu notre démarche de départ. Si ces musiques nous ont tellement plu, c’est parce qu’elles sont liées à cette forme de danse, de gestion du temps un peu particulière. C’est ce qui m’a marqué personnellement, mais aussi bon nombre de camarades musiciens.
GA : C’est ce qui nous a mis le doigt dans l’engrenage. On était interessés par ces rythmes, et le seul endroit où les trouver dans le monde, ce sont les Balkans. Cyrille ne sera peut-être pas d’accord avec moi, mais on a un peu traité ces musiques comme des musiciens de jazz, à savoir qu’on a pris des thèmes et qu’on en a fait ce qu’on voulait. Ca aurait aussi bien pu être Le Temps des cerises ou Les Feuilles mortes...
Béla BARTOK doit faire partie de vos références, je suppose ?
GA : Pour nous, c’est quelqu’un de très important puisqu’il a travaillé sur la tradition et qu’il a produit une musique extrêmement moderne. Sinon, nos autres références, ce sont des gens comme Okay TEMIZ. C’est quelqu’un qu’on a découvert il y a assez longtemps et qui nous a beaucoup intéressés. Il a à la fois joué avec Don CHERRY et dans le cadre de la musique traditionnelle turque.
Dans votre deuxième album, Sofia-Bourges-Istanbul, vous n’avez pas hésité à intégrer un peu de musique traditionnelle française également...
GA : Il y a un petit bout de musique berrichonne, mais largement bousculé. On n’a pas été tendres avec celui-là... (rires) Mais sinon, nos morceaux traditionnels proviennent de Bulgarie, de Macédoine, parce que les répertoires sont très proches – je sais que Petko aime beaucoup la musique macédonienne –, il y a un morceau grec et des morceaux turcs, essentiellement. On pourrait évidemment poursuivre ces rencontres entre des thèmes balkaniques et des thèmes traditionnels français, on n’y est pas opposés à priori, mais on a été vraiment attirés par l’Orient. On a brûlé les étapes, on ne s’est pas arrêtés entre Bourges et Istanbul.
Envisagez-vous de pousser vers les musiques orientales ?
GA : Ce serait un peu plus difficile, étant donné qu’on n’a pas une connaissance de l’arabe qui nous permette vraiment de rentrer dedans. Au début, on a joué beaucoup de choses instrumentales parce que la voix est l’instrument à mon avis le plus difficile... Des chanteurs occidentaux qui chantent comme des chanteurs orientaux, c’est très, très rare, et c’est le travail d’une vie.
Parlez-vous les langues dans lesquelles vous chantez ?
GA : Un petit peu le turc. On a une prononciation acceptable, d’après nos amis turcs. Le bulgare, ça a l’air d’aller aussi, d’après Petko. Mais il est très indulgent avec nous !
Dans la composition Le Palais des rêves, il y a des textes qui n’ont pas l’air si traditionnels que ça, comme l’histoire de la contrebande de cigarettes entre deux pays...
GA : Tu as l’ouïe fine, parce qu’il n’est pas facile à attraper, celui-là... A la base, le morceau est évidemment inspiré du roman d’Ismail KADARE : le texte au début est en albanais, il est extrait du Palais des rêves ; l’essentiel de ce qu’on chante est en français, ce sont des extraits de ce roman, mais il y a aussi quelques interventions, des voix enregistrées à Istanbul, c’est une espèce de fresque avec plein d’éléments, plein de couleurs...
Comment vous-êtes vous retrouvés programmés au 34e Festival interceltique de Lorient ?
CA : Le lien avec la musique bretonne, c’est la cornemuse ; ça a parlé au programmateur. Et Petko est connu à Lorient ; ça fait dix ans qu’il vient.
PS : J’ai beaucoup d’amis ici. Ma première visite à Lorient remonte à 1989 ; c’était avec un groupe de quatre musiciens joueurs : gaida, flûte kaval doudouk, tambura. Je suis venu aussi avec un ensemble dans lequel je joue encore actuellement à Sofia. Puis il y a eu quatre années de suite ce stage de cornemuse bulgare dont j’ai parlé, avec Patrick MOLARD, Mick O’BRIAN, Fred MORRISSON et Xosé-Manuel BUDIÑO, avec lesquels on a donné un concert à Brest. On a du reste enregistré un CD, Maestros Solistas Europeos de Gaida, il y a six ans. Le groupe n’existe plus, mais je suis toujours en contact avec Patrick MOLARD.
Propos recueillis par Stéphane Fougère et Sylvie Hamon
DISCOGRAPHIE GÜRÜLTÜ :
– Le Halva qui rend fou (Le Petit Faucheux/AA, 1999)
– avec Petko STEFANOV : Sofia-Bourges-Istanbul (Buda Musique/ Mélodie, 2004)
DISCOGRAPHIE Petko STEFANOV :
– The Magic of Bulgarian Gaida (PolySound, 1999)
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Ethnotempos n° 16 de février 2005