13 utilisateur(s) en ligne (9 membre(s) connecté(s) sur ARTICLES et PHOTOS)
Membre(s): 0
Invité(s): 13
Siberie : Les nouveaux sons chamaniques de Sakha (Yakoutie)
Persécuté au temps du communisme version staliniste, le chamanisme a survécu dans bon nombre de ces républiques sibériennes liées à la fédération russe, comme la République de Sakha (ancienne Yakoutie). Cette tradition ancestrale aux confins de la magie et de la spiritualité a toujours imprégné la culture des autochtones de Sibérie, notamment dans le domaine musical.
Aujourd'hui, des artistes sakha se ré-approprient ce fond mystique et en déploie l'expression et l'imaginaire à travers des démarches artistiques assez variées, respectueuses du contexte acoustique traditionnel ou ouvertes à des formes musicales contemporaines. Dans des genres assez distincts, le KHATYLAEV DUO et Stepanida BORISOVA incarnent ce renouveau culturel chamanique, même si, sur le plan international de la world music, il y a encore très loin à parler d'une « déferlante yakoute »! Qu'importe, ETHNOTEMPOS vous propose une « chamanisation » en règle au travers de ces artistes.
S'étendant sur plus de 3 millions de km², soit sur un territoire de plus de six fois la France et représentant 1/5 de la Russie, la République de Sakha (Yakoutie jusqu'en 1990), située au Nord-Est de la Sibérie orientale, est la plus grande région administrative de la fédération de Russie. Elle a le privilège d'être la région habitée la plus froide du monde, la température variant de -70° l'hiver (voire -80°) à + 40° l'été, qui est pourtant très court. De tous les autochtones de Sibérie, que l'on se plaît à se représenter comme nomades dans l'âme, le peuple sakha, de langue turco-mongole, offre la particularité d'être le plus sédentaire. Si le Sakha a été nomade, il est plus sûrement de nos jours éleveur et agriculteur...
Le peuple sakha est aussi riche d'une culture ancestrale dans lequel le chamanisme, religion traditionnelle des Sakha, a la part belle, et n'hésite pas à s'afficher comme le dernier représentant d'une culture panthéiste dans laquelle, détail intéressant, il n'est pas fait de distinction entre culture, magie, musique et nature. Du reste, à la base, il n'y avait même pas de mots différents pour distinguer ces réalités. Le chamanisme a nourri jusqu'à aujourd'hui l'imaginaire sakha, et ce, en dépit des persécutions dont les chamanes ont été les victimes du temps du stalinisme.
Menacé de disparition durant la période communiste, le patrimoine musical sakha est aujourd'hui l'objet d'une reconquête de la part des Sakha, soucieux de se reforger une identité nationale forte. Ce patrimoine est transmis aux enfants dès l'école, où ils sont initiés au chant populaire diphonique « tojuk », à l'épopée traditionnelle « olonkho » et à la pratique de la guimbarde « khomus », instrument emblématique des Sakha.
Empruntant ses éléments mélodiques aux Mongols, aux autres peuples du Nord sibérien et au chant russe, la tradition du chant sakha présente deux styles : le « dieretii » se décline en plusieurs genres (dont le tojuk) et se caractérise par l'utilisation de micro-intervalles, de sons gutturaux, de « yodels » et autres effets diphoniques ; le « degeren », pour sa part, utilise le système tempéré et est employé dans les chants de la vie quotidienne. L'un comme l'autre forment la base de l'épopée olonkho, de la danse en rond « osuohkaï » ainsi que de la pratique de l'improvisation au khomus (guimbarde) et à la vielle « kyrympa ».
De la culture musicale sakha, l'Occident n'en aurait guère connu grand-chose, si la troupe du Théâtre national de la danse de la République de Sakha n'en avait révélé les richesses, de la danse au chant en passant par les costumes et les instruments, lors de ses tournées en Amérique et en Europe. Depuis, d'autres artistes ont commencé à se faire connaître du public occidental, diffusant l'antique fond chamanique de la tradition sakha sous des formes très contrastées, les uns restant proches du son traditionnel, les autres se frottant à des sonorités plus contemporaines.
Pour une introduction approfondie à la musique traditionnelle yakoute-sakha, il est conseillé au lecteur de se procurer les CD suivants :
* Yakoutie : épopées et improvisations (Sibérie 2) (Buda Musique, 1994)
* Songs & Dances from Yakutia – National Dance Theatre of the Republic of Sakha (Arc Music, 2000)
KHATYLAEV DUO
Unis sur scène comme dans la vie, German et Claudia KHATYLAEV ont, depuis une dizaine d'années qu'ils jouent ensemble, acquis une renommée internationale, se produisant tantôt au sein d'une formation de musique traditionnelle, TETIM, dans laquelle ils travaillent avec des enfants, tantôt en duo. C'est sous cette forme qu'ils ont récemment fait sensation, en mai 2005, lors de la trentième (et hélas dernière) édition du Festival Musiques vivantes de Ris-Orangis, ainsi qu'aux Ateliers d'Ethnomusicologie de Genève, dans le cadre d'un colloque sur le chamanisme.
Si Claudia est issue d'une famille de musiciens, l'engagement artistique de German est lié à un impérieux désir de retrouver la nature, ses sons, ses horizons, après une longue période de vie urbaine. Mais enfant, il chassait dans la taïga... C'est cette ré-appropriation d'un héritage aux racines lointaines qui motivent le duo. Ses spectacles exhibent les instruments traditionnels yakoutes, tel le khomus, le kyrympa, mais aussi le tambour chamanique « tüngüür », la trompe de chasse et la basse à trois cordes « bas tancyyr », et sont fondés sur les techniques vocales traditionnelles et les imitations de cris d'animaux. L'accent mis sur le jeu des vielles et des guimbardes, dont German et Claudia possèdent une collection tout à fait enviable, et les évocations du monde animal installent un climat très prenant et illustrent merveilleusement bien l'imaginaire sakha, au point que les performances scéniques du duo peuvent être aisément qualifiées de néo-chamanique.
Deux disques enregistrés par le KHATYLAEV DUO à compte d'auteur permettent de replonger dans ces ambiances à la fois rustiques, ancestrales et simultanément très contemporaines, bref indatables...
The Sacred Thread of Creation, paru en 2004, et The Blessings Songs of Nature, paru en 2005, offrent un choix de pièces rares aux arrangements inventifs fondés sur la richesse de timbres des différents instruments traditionnels de Sakha et des voix de Claudia et de German. Bien plus que de simples compilations de thèmes folk, ces disques font surtout valoir la démarche conceptuelle des KHATYLAEV, qui est de connecter directement l'auditeur avec l'esprit de la tradition chamanique sakha en recréant son univers sonore archaïque. En s'appuyant sur l'esthétique acoustique de la tradition orale, le couple KHATYLAEV improvise à loisir en se basant sur sa propre intuition.
Certaines pièces sont ainsi purement instrumentales, développant des arabesques de guimbardes, des plaintes lancinantes de vielles, ou strictement vocales, mêlant murmures, chants diphoniques et vocalises, ou encore mettant en évidence l'art imitatif de cris d'oiseaux, de hennissements de chevaux, etc., dessinant ainsi un paysage sonore subtil et hypnotique imprégné de magie archaïque.
Le second CD met plus particulièrement en évidence les talents des KHATYLAEV aux guimbardes khomus, avec lesquelles ils creusent des spirales mélodiques assez grisantes, agrémentées d'imparables imitations animalières. Leurs trouvailles sonores et rythmiques captent l'auditeur de bout en bout, le propulsant dans une dimension vibratoire de premier choix. En écoutant les KHATYLAEV, on a l'impression de suivre un chamane dans sa traversée des mondes immatériels afin de solliciter les esprits. À la reconstitution folklorisante, le KHATYLAEV DUO préfère l'inventivité, la fraîcheur créative, abolissant ainsi les frontières entre expression ancestrale et discours contemporain.
Discographie (autoproductions)
* KHATYLAEV FAMILY : The Sacred Thread of Creation (2004)
* KHATYLAEV FAMILY : The Blessing Songs of Nature (2005)
Ces deux CD ne sont évidemment pas distribués, ni même répertoriés sur aucun site web (celui des KHATYLAEV est en cours d'élaboration). Le seul moyen de se les procurer est en écrivant aux adresses électroniques suivantes : germankhatylaev@mail.ruou khatylaev@yandex.ru
Stepanida BORISOVA / HULU PROJECT
Née en 1950 dans le district de Megino-Khangalass, la vocaliste Stepanida BORISOVA s'est d'abord fait connaître en tant qu'actrice au Théâte Ojunski. Elle s'est toutefois également imposée dans le milieu folk de Sakha pour sa maîtrise des diverses formes de chant traditionnels, notamment le tojuk, chant épique et improvisé, et l' « ugadan kurduk » chamanique. On a même attribué à sa voix des vertus curatives. Il est vrai que, dans le domaine de la « kamlanie », cérémonie de guérison chamanique, les femmes chamanes sont considérées comme plus fortes que leurs homologues masculins...
Avec d'autres artistes de son pays, Stepanida BORISOVA a fortement contribué au développement de la culture sakha. Mais plutôt que de passer pour une « gardienne du temple folklorique », elle s'est investie dans des projets transculturels, notamment le HULU PROJECT. Ce dernier est conduit par deux artistes européens, à savoir Hubl GREINER, batteur, compositeur et producteur allemand (Iva BITTOVA & Pavel FAJT, DIE KNÖDEL, EMBRYO, THE JELLYFISH KISS...) et Luigi ARCHETTI, compositeur et guitariste italien qui a travaillé avec Iva BITTOVA, Werner LÜDI, GURU GURU, TIERE DER NACHT, THE BLECH, etc.
Partisane de l'idée que préserver une tradition ne signifie pas nécessairement la maintenir dans un état figé, Stepanida s'est vite entendue avec ces deux artistes sans frontières stylistiques pour chercher à intégrer sa tradition chamanique « aussi âgée que les pierres » (sic) aux modes d'expression musicaux modernes, de la world music au jazz en passant par l'électro et l'avant-rock, un peu à l'instar d'une Sainkho NAMTCHYLAK et du groupe BIOSINTES en République de Touva.
Un CD paru en 2001, TranceSiberia, illustre les efforts conjoints du HULU PROJECT et de Stepanida BORISOVA pour concevoir un univers sonore qui tiennent compte des antagonismes entre tradition enracinée et modernité globalisante, contexte rituel sacré et « urbanisme » populaire.
Aux chansons épiques interprétées par Stepanida, Hubl G. et ARCHETTI ont créé des enveloppes sonores à base de sons traités ou échantillonnés, de rythmes programmés, et de divers instruments de cultures différentes, d'hier et d'aujourd'hui, comme la harpe celtique de Rüdiger OPPERMAN, le saxophone soprano d'Ewald HÜGLE, la vielle-cheval d'Enkh « EPI » JARGHAL, la basse caverneuse de Jens VOLK, les platines de DJ REBEL, ainsi, contexte sibérien oblige, que les guimbardes acoustique et électrique d'Anton BRUHIN et Tuiji BEHIER, des percussions et même des sons naturels de la taïga.
Si les programmations rythmiques mid-tempo des deux premiers morceaux inscrivent, non sans péril, le propos dans la culture des dance-clubs, les pièces suivantes dépeignent un espace plus dépouillé, où la pulsation rythmique se fait plus sourde, voire fantomatique. De simples effets de guitare, un solo incantatoire de guimbarde, une pulsation profonde de guitare basse ou quelques phrasés de saxophone accompagnent les stances et les complaintes vocales de Stepanida. Ces dernières sont livrées à l'état brut, sans manipulations sonores ultérieures, avec juste un peu de réverbération pour en accentuer l'aspect éthéré. Contrairement à ce que l'on pouvait craindre de ce type de production, la voix est vraiment en avant dans le mixage et impose sa solennité intense et possédée. Deux chansons sont du reste présentées « a capella » et font valoir la force et l'étendue du registre vocal de Stepanida BORISOVA.
L'ensemble de la collaboration entre la vocaliste sakha et les musiciens du HULU PROJECT laisse cependant un peu sur sa faim dans la mesure où l'environnement électro ne renforce pas ni ne transcende forcément le souffle extatique et hallucinatoire du fond chamanique. TranseSiberia soumet toutefois une honnête proposition de défrichage et d'ouverture des frontières qui ne peut susciter d'autres envies.
Signalons pour finir que Stepanida BORISOVA tourne également avec le percussionniste tchèque Pavel FAJT. Ce dernier, qui a déjà travaillé avec Iva BITTOVA et Anna HOMLER, utilise un kit de percussions original fait maison, incluant des cordes métalliques et de piano, des jouets et objets divers et de l'électronique. Le duo génère une musique hors normes, au confins de l'improvisation et de l'incantation chamanique.
Au moins les expériences de Stepanida BORISOVA ont-elles le bon ton de rappeler que, dans la culture sakha, la musique est définie comme un authentique chaos permettant, par ses sonorités et ses mouvements, que s'épanouisse l'âme humaine...
Discographie
* HULU PROJECT featuring Stepanida : TranseSiberia (CCn'C Records, 2001)
Site Web : www.hulu.de – Site label : www.ccnc.de
Réalisé par Stéphane Fougère
Téléchargez maintenant
Ethnotempos n° 18 de janvier 2006
| Naviguer à travers les articles | |
SHOOGLENIFTY : Acidfolkadelic !
|
GÜRÜLTÜ & Petko STEFANOV - Le brouhaha boîteux de Bulgarie
|
|
Les commentaires appartiennent à leurs auteurs. Nous ne sommes pas responsables de leur contenu.
|
||||
|
TECHUNG (29/08/2010)
ALTAN URAG (28/08/2010)
Club Alliance Voyages (26/08/2010)
DALY Ross (24/08/2010)
GUO GAN (23/08/2010)
Films Muets (30/07/2010)
VOCE VENTU (27/06/2010)