
Il est l’un des rares spécialistes de la harpe triple, ce non moins rare instrument qui a donné à la tradition musicale du Pays de Galles l’un de ses plus remarqués particularismes. La passion de Robin HUW BOWEN pour cet instrument a fait de lui l’une des plus importantes personnalités du Pays de Galles et lui a valu d’être sollicité en Europe, en Australie et, le plus souvent, aux États-Unis pour représenter la tradition celtique de son pays. Né dans une famille de langue galloise à Anglesey, dans le Nord du Pays de Galles, Robin HUW BOWEN a dévoué sa carrière au répertoire traditionnel de la harpe triple, auquel il a consacré plusieurs albums solo. Parmi eux, Hela’r Draenog («Hunting the Hedgehog»–1994) se distingue en présentant une collection de pièces appartenant à la tradition tsigane au Pays de Galles, transmises à Robin par Eldra JARMAN. Si, ça existe !... Dans son dernier CD en date, Hen Aelwyd («Old Hearth»–1999), Robin HUW BOWEN offre une sélection de pièces tirées de divers manuscrits anciens ou appartenant à des compositeurs contemporains (dont lui-même, tant qu’à faire), présentant ainsi diverses formes de jeu de personnalités qui ont marqué la tradition galloise, à commencer par Nansi RICHARDS, grâce à qui l'apprentissage de la harpe triple a survécu au XXe siècle.
C’est sa musique et sa poésie qui ont inspiré à Robin HUW BOWEN le choix des morceaux de ce CD. L'auditeur est convié à plonger sans retenue dans cette musique galloise à la harpe triple qui semble avoir été écrite «pour enflammer l’âme». Il est du reste conseillé de l’écouter en se visualisant assis devant un feu de bois dans une de ces anciennes batisses en pierres où souffle encore l’imaginaire gallois...
Plus préoccupé par délivrer une interprétation vivante et actuelle qu’une maussade reproduction académique d’airs anciens, Robin HUW BOWEN a également partagé l’aventure de plusieurs groupes folk gallois de renom. C’est du reste en rejoignant MABSANT, qui était à l’origine un duo, qu’il a entamé sa carrière en 1983. Après deux ans passés avec ce groupe, qu’il a quitté pour mieux se concentrer sur la musique traditionnelle galloise (le groupe tenait à évoluer vers la fusion jazzy), Robin HUW BOWEN a tourné quelques années en solo avant de rejoindre CUSAN TÂN («Kiss of Fire»), composé de deux musiciennes galloises et d’un guitariste. Ni jazz, ni pop, la musique de ce groupe relevait d’une sensibilité et d’une démarche contemporaine tout en restant résolument acoustique, et a poussé Robin à modifier son jeu tout en lui apportant de nouvelles idées, d’autres perspectives. Depuis 1999, il joue au sein du groupe CRASDANT, dont l’ambition est de jouer de la musique traditionnelle galloise, rien de plus, rien de moins ! Parmi ses futurs projets, Robin HUW BOWEN envisage de travailler avec un groupe comprenant pas moins de six harpes triples ! Bon courage pour l’accordage... Grand érudit au jeu sérieux et rigoureusement respectueux de la tradition, Robin HUW BOWEN ne perd cependant jamais une occasion de tenter des rencontres hasardeuses parfaitement improvisées. Il a ainsi joué avec un joueur de didgeridoo lors d’une tournée en Australie et, en 1997 au Festival interceltique de Lorient, il a «boeufé» avec la harpiste jazz délurée et pétillante Deborah HENSON-CONANT, déclenchant moult enthousiasmes dans la salle. Vivre la tradition c’est avant tout ne pas se donner d’oeillères, c’est ce que semble nous dire Robin HUW BOWEN.
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La harpe triple a-t-elle été ton premier instrument ?
Robin HUW BOWEN : Non. J’ai commencé à vouloir jouer de la harpe celtique dans les années 1970 aprè avoir écouté Alan STIVELL (qui d’autre ?), qui fut une grande découverte. Cinq ou six ans plus tard, j’ai écouté le groupe gallois AR LOG, du temps où ses membres, les frères Dafydd et Gwyndaf ROBERTS, avaient les cheveux longs, comme moi ! Ils jouaient de la harpe triple. Or, on m’avait dit que cet instrument n’existait plus et qu’il n’y avait plus personne pour en jouer ! Ils m’ont dit être les élèves d’une certaine Nansi RICHARDS, qui était bien sûr la plus célèbre joueuse de harpe triple au XXe siècle. Comme ils n'étaient guère plus âgés que moi, je me suis dit qu’il me serait possible de jouer de la musique galloise sur une harpe triple galloise plutôt que sur la harpe celtique générique. C’est comme ça que j’ai commencé.
A cette époque, personne d’autre qu’AR LOG ne jouait de la harpe triple ?
RHB : Non, en tout cas pas professionnellement. Nansi était encore vivante au début des années 1970 mais était très âgée. Seuls Dafydd et Gwyndaf avaient à cette époque vraiment développé leur jeu à la harpe triple.
Qu’est-ce qui différencie la harpe triple de la harpe celtique ?
RHB : La principale différence que l’on remarque, c’est qu’au Pays de Galles on joue de la harpe triple en la posant sur l’épaule gauche. La plupart des gens posent leur harpe sur l’épaule droite de nos jours, ce qui signifie que leur main droite est placée en haut, dans la clé de sol, et leur main gauche est placée en bas, dans la clé de fa. Quand on pose la harpe sur l’épaule gauche, c’est le contraire. Beaucoup de gens me demandent pour cette raison «êtes-vous gaucher ?». Non, c’est la meilleure façon de jouer de la harpe triple ! Et quand on y regarde de près, la harpe triple a trois rangées de cordes. Toutes les autres harpes, irlandaise, paraguayenne, la harpe de concert, la harpe à pédales, ont seulement une rangée de cordes. Nous avons donc trois fois plus de cordes ! Les deux rangées extérieures sont accordées comme les notes blanches d’un piano. Entre elles, la troisième rangée est celle des notes chromatiques, et elle est jouée par n’importe quel doigt, où et quand on a besoin d’une note chromatique. Les musiciens qui ont été habitués à jouer uniquement sur une harpe à une seule rangée de cordes poussent en général un cri d'horreur à la vue d’une harpe triple. En jouer, pour eux, relève du cauchemar ! (rires) En fait, il suffit d'apprendre, de pratiquer encore et encore, si possible plus d’une fois par semaine... Pour ma part, j’ai commencé à en jouer en 1979, et je dis aux gens que je suis toujours en train d’apprendre ! Il y a toujours quelque chose de nouveau...
D’où vient la harpe triple ?
RHB : L’idée d’avoir plus de cordes sur une harpe était assez commune durant la période médiévale, en particulier pendant la Renaissance. Il y a eu en Espagne des harpes avec deux rangées de cordes croisées. Dans la harpe triple, les rangées sont parallèles. Il y a eu des harpes similaires en Irlande et au Pays de Galles qui avaient une petite partie avec une double rangée de cordes. Et un Italien, nommé EUSTACHIO, a développé l’idée d’une harpe avec trois rangées de cordes complètes. Cette harpe est devenue populaire dans toute l’Europe et s’est répandue jusqu’au Pays de Galles au milieu du XVIIe siècle. Au milieu du XVIIIe siècle, par contre, elle s’est raréfiée partout ailleurs et a été supplantée par la harpe à pédales. La harpe triple n’a donc survécu qu’au Pays de Galles et est devenue partie intégrante de sa tradition. Aujourd’hui, elle est une tradition strictement galloise, alors que ses racines proviennent d’Italie et se sont étalées dans l’Europe entière.
Et apparemment, la tradition de la harpe triple au Pays de Galles ne s’est jamais rompue...
RHB : C’est vrai... Du temps où la harpe triple est apparue chez nous, les gens jouaient déjà de la harpe au Moyen Age, avec une rangée de cordes et de petites pièces de bois ou d’os. Puis la harpe triple est arrivée et sa tradition s’est transmise de générations en générations et a perduré jusqu’à aujourd’hui. Elle a presque disparu au XXe siècle, mais Nansi RICHARDS en a assuré la continuité, elle a vraiment contribué à la renaissance de la harpe triple au Pays de Galles, de la même manière qu’Alan STIVELL a contribué à celle de la harpe celtique.
Propos recueillis par Stéphane Fougère et Sylvie Hamon
DISCOGRAPHIE ROBIN HUW BOWEN :
Cyfarch y Delin («Honor the Harp») (Sain-1988)
Telyn Berseiniol Fy Ngwlad («The Sweet Harp of my Land») (Teries /Flying Fish Records-1992)
Hela’r Draenog («Hunting the Hedgehog») (Teries-1994 / Firebird-1994)
Cerddoriaeth Telyn Cymru («Harp Music of Wales») (Saydisc-1995)
Hen Aelwyd («Old Hearth») (Sain-1999)
* avec MABSANT :
Trwy’r Weiar («Through the Wire») (Sain-1987)
* avec CUSAN TÂN :
Cusan Tân («Kiss of Fire») (Fflach-1992)
Esgair («The Ridge») (Sain-1995)
* avec CRASDANT :
Crasdant (Sain-1999)
Nos Sadwrn Bach («Not Yet Saturday») (Sain-2001)
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Ethnotempos n° 12 de mars 2003