Evgeny MASLOBOEV & Anastasia MASLOBOEVA – Your Beautiful Face Makes me Cry – Russian Folksongs in the Key of New Jazz

Evgeny MASLOBOEV & Anastasia MASLOBOEVA
– Your Beautiful Face Makes me Cry
– Russian Folksongs in the Key of New Jazz
(Leo Records / Orkhêstra)

Loin, très loin des territoires urbains à forte activité culturelle, générateurs de musiques festives, tapageuses et métissées, il y a ces zones improbables, situées au beau milieu de nulle part, dominées par un tel désert démographique et culturel que le seul son que l’on puisse imaginer est celui du silence. La région d’Irkutsk, dans le Grand Est sibérien, correspond volontiers à cette description. C’est ici, enfin quelque part dans cet « ici » insituable dans le détail que vivent Evgeny MASLOBOEV et Anastasia MASLOBOEVA, respectivement père et fille. Lui, compositeur, possède autant d’instruments qu’il a fait de métiers, surtout des percussions de toutes sortes… Ça va du marimba au glockenspiel en passant par le pot, la jarre, la poêle à frire et autres ustensiles de cuisine. Il tâte aussi du santour, du violon, de la guimbarde et souffle dans des flûtes en bois. La liste n’est aucunement exhaustive. Quant à sa fille, elle est chanteuse, s’en contente et nous contente. Your Beautiful Face Makes me Cry pourrait être le début d’un poème qu’un auditeur serait tenté de lui réciter.

Evgeny MASLOBOEV et Anastasia MASLOBOEVA enregistrent des musiques qui ne ressemblent qu’à eux et à leur environnement, autant dire à rien de ce qu’on peut entendre ailleurs, même en Sibérie. Leurs musiques ont le goût des cabanes perdues au fond des steppes, des églises abandonnées dans les campagnes humides, des caves hantées par d’austères fantômes, des feux de bois battus par les vents glaciaux.

Mais avec Anastasia et Evgeny, il ne faut pas tant chercher à savoir où l’on est que sentir ce qui est. Leurs précédents opus étaient axés chacun sur un mode, un état, un sentiment : ils ont été découverts en 2010 avec Russian Folksongs in the Key of Rhythm, bientôt suivi par Russian Folksongs in the Key of Sadness, puis par Russian Folksongs in the Key of Winter.

Rythme, tristesse, hiver, chants folkloriques, auxquels s’ajoute désormais un joli visage à pleurer, des danses rituelles, des sirènes, des fleurs et de feuilles mortes, des balançoires à bascule, encore d’autres visages faits de liquide et de vacuité, et même du jazz dans la cuisine… autant de repères immatériels qui définissent une immensité insaisissable, elle-même ouvrant sur un mystère mystique.

Your Beautiful Face Makes me Cry est hanté de rythmes furtifs, volatiles et saugrenus, et d’une voix éthérée, céleste, s’exprimant dans un dialecte local. Rythmes et chants tracent des lignes instables et sinueuses (dans la neige et la glace, il est difficile de marcher droit) dans lesquelles s’engouffrent des polyphonies ectoplasmiques de tradition byzantine ou grégorienne et divers sons de terrain, le tout étant passé à la moulinette de l’expérimentation avant-gardiste (bruits, voix inversées…).

Vous imaginez le tableau ? Évidemment que non. De toutes façons, les tableaux d’Evgeny et Anastasia ne cessent de bouger, de changer de forme. Jamais fixes, ils sont faits de matières instables, diaphanes, voilées, tendues, aussi mouvantes que des scènes de songes, mais avec des reliefs parfois contondants. Dans la neige et la glace, rien n’est véritablement lisse. Cette musique ne l’est pas non plus. Elle ne peut pas l’être.

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A en juger par son titre, Russian Folksongs in the Key of New Jazz semble s’inscrire dans le prolongement de la trilogie des Russian Folksongs… d’Evgeny MASLOBOEV et Anastasia MASLOBOEVA. Il s’agit en fait d’un projet annexe, apparemment initié par le saxophoniste et clarinettiste Alexey KRUGLOV, qui a profité de la présence des MASLOBOEV(A) à Moscou pendant deux jours pour réunir quelques-uns des fleurons de la scène jazz contemporaine russe et les faire jouer ensemble.

Pour la première fois de sa vie discographique, le duo père-fille sort de sa tanière « irkoutskienne » et rencontre donc du monde. Forcément, son univers sonore s’en trouve modifié et enrichi par les six musiciens, parmi lesquels outre Alexey KRUGLOV, on trouve Arkady SCHILKLOPER (cor) et Sergey STAROSTIN (instruments à vents), deux éminents membres du MOSCOW ART TRIO. Un pianiste, Renat GATAULIN, un guitariste (Vitaly LABUTIN) et un bassiste (Anton KOLOSOV) complètent la formation.

Alors qu’Evgeny MASLOBOEV signe une bonne moitié des compositions, l’autre partie étant signée par le collectif, la voix d’Anastasia MASLOBOEVA reste évidemment un point d’ancrage important, mais fait jeu égal avec les solistes. Les pièces, toujours basées sur des références folkloriques, mutent en fresques improvisées nourries de timbres et de phrasés fort diversifiés offrant une nouvelle lecture oblique de l’univers des MASLOBOEV(A), entre free jazz, électronique et folklore imaginaire.

La fusion entre les différentes voix n’est pas immédiate, chacun prenant le temps de trouver sa place et de s’y mettre. Et les acteurs ont suffisamment de savoir-faire et de sensibilité pour verser dans autre chose qu’une simple cacophonie « big-bandesque » égocentrique. Il y a plusieurs plages d’humeur introspective, entre lesquelles s’intercalent des séquences plus tendues, acérées ou bien même carrément bouffonnes. Et face à une telle horde de souffles virils, la frêle Anastasia est poussée à dépasser la diaphanéité vocale à laquelle elle nous avait habituée pour épaissir un peu le ton et marcher occasionnellement sur les plate-bandes des voix bulgares.

Bien que d’un ton différent par rapport aux autres réalisations du duo, ces Russian Folksongs in the Key of New Jazz dépeignent des panoramas tout aussi pétris de singularités et d’énigmes qui repoussent sans peine les frontières du genre ethno-jazz.

Avec ces deux opus, Evgeny MASLOBOEV et Anastasia MASLOBOEVA ont en tout cas de quoi appâter les amateurs de quêtes musicales spiritualistes sur terrains en friche subtilement minés.

Label : www.leorecords.com

Distributeur : www.orkhestra.fr

Stéphane Fougère

 

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