Festival Eurofonik 2013

EUROFONIK 2013

(Nantes, 5 et 6 avril)

 

Fort du succès de sa première édition, le festival nantais Eurofonik a remis le couvert en avril 2013. Toujours dédié à « ce qui se fait de plus inventif, créatif, audacieux, débridé, décloisonné et singulier » dans le vaste domaine des mondes musicaux d’Europe fondés sur les traditions populaires orales, Eurofonik 2013 a cette fois étalé sa programmation non plus seulement sur une journée entière, mais sur une soirée ET une journée entière. Cette seconde édition a accueilli 130 artistes et 12 pays européens et proposé 35 concerts sur 6 scènes thématiques, le tout réuni dans un même lieu, la Cité, centre des congrès de Nantes.

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Face à la densité de la programmation, il y avait pour l’auditeur/spectateur des choix à faire, un circuit à établir au préalable, en fonction des horaires des concerts et de la distance de salle à salle (sans oublier de se restaurer), tout en sachant que l’émerveillement peut aussi se produire à la faveur d’un changement de programme impromptu. Armé de sa boussole et de son flair, l’équipe de RYTHMES CROISÉS a déambulé pendant plusieurs heures au sein de cette « musique des mondes d’Europe » et vous confirme que l’Europe musicale de base et d’inspiration traditionnelle porte haut et loin les signes d’une bonne santé créative, ne cessant d’ouvrir de nouvelles voies à ses expressions enracinées.

La réussite de la première édition d’Eurofonik, en avril 2012, a poussé ses organisateurs, Sylvain GIRAULT (directeur artistique du Nouveau Pavillon) et Paul BILLAUDEAU (directeur de la Cité, le centre des congrès de Nantes), à élargir la durée du festival. Initialement concentré sur une seule journée, le festival dédié aux mondes musicaux européens a cette année ouvert ses portes la veille (le 5 avril) précédant la grande journée (donc le 6 avril), offrant une soirée entièrement dédiée à la danse, sur la scène Eurofolk, soit le plus grand espace de la Cité des congrès.

« La Nuit Danse » a ainsi accueilli Michel MACIAS et ses musiciens, secondés par André MINVIELLE pour un bal festif décloisonné ; DJ WONDERBRAZ (alias Yuna LE BRAZ) et son mix de skeuds « eurofonikisants » ; Erik MARCHAND et le TARAF DE CARANSEBES pour une recette désormais éprouvée de fest-noz balkanique hautement cuivré ; et la nouvelle génération du groupe italien CANZONIERE GRECANICO SALENTINO, et son répertoire de tarentelles et de pizzica survitaminées de la région des Pouilles.

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En fait, les festivités avaient même commencé la journée précédente (soit le 4 avril), puisque André MINVIELLE, artiste fil-rouge de cette seconde édition (il était programmé avec l’accordéoniste Lionel SUAREZ en plus de Michel MACIAS), s’était produit en showcase à la fnac de Nantes, tandis que le TARAF DE CARANSEBES avait chauffé le bar du Lieu unique, à quelques pas de la Cité.

Il fallait bien une mise en bouche aussi goûteuse pour décider le public potentiel à sortir de chez lui malgré une météo nettement moins radieuse (c’est un euphémisme…) que lors de la première édition.

L’élargissement de la durée du festival n’a cependant pas aéré la programmation du samedi, puisque, d’une salle à l’autre, il arrivait que les horaires des concerts se chevauchent. C’est un fait : on ne peut tout voir à Eurofonik, à moins de se transformer en « zappeur-pompier » ! Soit on papillonne de spectacles en spectacles, soit on n’en sélectionne que deux ou trois que l’on suit de bout en bout, tout en prenant le temps de faire des pauses. ETHNOTEMPOS a bien entendu tracé son parcours « eurofonikien » en surfant sur ces deux voies…

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C’est ainsi la voix familière d’Annie EBREL qui a attiré nos premiers pas dans le labyrinthe de cette seconde édition. Se produisant sur la scène des « grandes voix de l’Europe », la chanteuse de langue bretonne nous a conté de singulières histoires déclinées en gwerzioù (complaintes), en sonioù (chants à écouter) et en kan ha diskan (chants à danser). Son quartette réunissant le guitariste Pierrick HARDY, l’harmoniciste Olivier KER OURIOU et le percussionniste iranien Bijan CHEMIRANI a largement tenu son intrinsèque promesse de relier les racines bretonnes à des harmonies plus jazz, à des rythmes lointains et à des improvisations serties de subtilités poétiques, comme l’album Roudennoù (sorti en 2008) l’avait déjà prouvé. Ce concert nous a du reste fait espérer que le quartette d’Annie EBREL puisse travailler à une suite discographique, tant cette formation sait allier complicité et inventivité avec une grande classe. De même qu’on s’attend bien à revoir Annie EBREL sur une scène d’Eurofonik avec ses autres créations, Tost Ha Pell avec Lors JOUIN ou Ar Rannoù avec Jacques PELLEN et le quartette ONE SHOT…

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Après Annie EBREL, la scène des Grandes Voix de l’Europe mettait cap au Sud en accueillant Jesùs MENDEZ, l’un des jeunes talents les plus en vue de la scène flamenco andalouse. Né à Jerez de la Frontera (ou Xérès, dans la province de Cadix) et issu d’une illustre famille gitane (sa tante n’est autre que Francisca MENDEZ GARRIDO, surnommée « La Paquera », figure majeure de l’histoire du chant flamenco « jerezien »), Jesùs s’est fait connaître sur la scène internationale par son implication dans la compagnie de Gerardo NUÑEZ. Pour le festival Eurofonik, il a déployé en panoramique sa connaissance affinée des « cante » de sa Terre, de bouillonnants bulerias en palos plus introspectifs. A la profondeur et à la raucité de sa voix répondait une gestuelle tendue, crispée qui montait en intensité dans les moments les plus intenses de ses Seguiriyas et de ses Soleares (deux des plus prestigieuses formes de palos). A la guitare, Manuel VALENCIA – disciple du cantaor (chanteur) et bailaor (danseur) Fernando Fernández MONJE dit TERREMOTO de Jerez – soutenait Jesùs MENDEZ avec des ornementations exquises et des arabesques grisantes. Autant dire que le duo s’est livré à une catharsis vocale et musicale qui était aux antipodes des « globalisations » parfois trop clinquantes du nouveau flamenco.

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On serait bien restés sur le rocher espagnol si la chanteuse et musicienne espagnole galicienne Mercedes PEÓN, prévue sur la scènes « Brèches », n’avait eu la mauvaise idée de tomber malade juste quelques jours avant le début du festival ! Difficile de remplacer au pied levé une artiste réputée pour ses performances incantatoires, envoûtantes et radicales… C’est pourtant ce qu’a fait MOOD, alias Maude TRUTET, jeune artiste nantaise appelée à la rescousse quasiment à la dernière minute, puisqu’on n’a même pas eu le temps de faire figurer son nom dans le programme ! A priori, le « remplacement » n’est pas une situation enviable pour un artiste. Mais c’est aussi le plus sûr moyen pour un public de faire une découverte inédite. Et avec MOOD, on ne pouvait faire autrement que d’abandonner ses préjugés au vestiaire. Car elle aussi sait y faire pour livrer une performance incantatoire et captivante, à la fois enracinée (les traditions indienne et arabo-andalouse ont nourri son chant) et expérimentale (intonations à la BJÖRK, audaces à la Meredith MONK, sans parler de sa langue inventée, le « français-miroir »…) qui projette l’auditoire dans un ailleurs aux reliefs résonnants et aux vibrations ardentes.

Déjà entendue dans le duo vocal hindi OLLI & MOOD et avec son premier groupe L’EFFET DÉFÉE, Maude TRUTET se révèle pleinement avec son projet MOOD, qui est à la fois son nom d’artiste et le nom de la formation qu’elle dirige, et dont elle a présenté à Eurofonik une version allégée (compte tenu des circonstances), puisqu’elle était seulement accompagnée de son harmonium et du contrebassiste Ronan COURTY, qui sait lui aussi tirer de son instrument des sons peu usités. Le minimalisme du dispositif était cependant proportionnel à sa force d’évocation, dont l’étendue a dressé la carte d’un folklore imaginaire aussi subjuguant qu’émouvant et au sujet duquel l’étiquette « world music » ne saurait être suffisante à cerner les contours et les volumes. MOOD était sans doute pour certains une voix discordante dans ce festival, nous dirons qu’elle était une voix essentielle dans la perspective de défrichage affichée par Eurofonik.

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Une autre grande voix de l’Europe (en l’occurrence délocalisée) s’est alors installée sur la scène du même nom, celle de Christine SALEM, qui s’est fait connaître avec son précédent groupe, SALEM TRADITION. Avec sa coupe style afro à la Angela DAVIS, Christine SALEM a porté haut et fort un maloya revendicatif et identitaire qui a la patine blues de ses origines « marronnes » et qui se pare volontiers de couleurs créoles, malgaches, arabes. Avec ses musiciens, tous percussionnistes (congas, roulèr, dundum, djembé…), elle a livré un show forcément tonique, emmené par sa voix chaude et grave, sa langue elle aussi un peu inventée (des onomatopées et des bouts de malgache, de swahili…) et des rythmes furieux et capiteux qui provoquent la transe aussi bien sur scène que dans la salle. Le répertoire était formé en bonne partie de celui de son nouvel album, précisément baptisé Salem Tradition (histoire de rappeler que…) et enregistré avec la participation du groupe MORIARTY. Mais c’est dans un contexte live que se déploie plus sûrement toute l’énergie gouailleuse de cette musique, y compris dans une salle « assise »…

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A Eurofonik, il ne faut pas craindre les extrêmes géographiques : après La Réunion, le début de soirée s’est conjugué aux timbres de la transe nordique. La bien-nommée scène « Tribal » accueillait une légende du folk suédois tendance radicale, HEDNINGARNA (les Païens), qui s’est imposée sur la scène internationale dans les années 1990 avec une musique qui a été bon gré, mal gré taxée de « techno chamaniste acoustique ». Sa présence à Eurofonik a dû en étonner plus d’un, le groupe ayant disparu des radars médiatiques depuis quelque temps. De plus, son dernier concert en France remontait à 1998, au New Morning, à Paris ! C’était assurément une autre époque, d’autant que la formation qui s’est produite dans la Cité nantaise était bien différente, ne comprenant que deux membres d’origine (Anders NORRUDE aux violon Hardanger, flûte, cornemuse, moraharpa, voix et Hallbus Totte MATTSON aux luths hummel et mandora, vielle à roue électro-acoustique et voix), sans les chanteuses finlandaises qui avaient pourtant façonné une partie du son HEDNINGARNA. En lieu et place s’ébrouait une nouvelle recrue, Samuel ANDERSSON, qui officiait autant aux cordes rustiques qu’au laptop, programmations et au chant, avec un look destroy tendance JOY DIVISION.

C’est donc à nouveau en formule trio qu’est revenu HEDNINGARNA, ce qu’il était après tout à la base. Son nouvel album, &, (oui, &!) a fourni la majeure partie du répertoire joué ce soir-là à Eurofonik (avec quelques incursions dans Hippjoik et plus occasionnellement dans Kaksi!). Autant dire que la nostalgie n’était pas exactement de mise… Moins ouvertement techno-chamaniste et plus volontiers orienté folk-pop-punk-new-wave, le HEDNINGARNA des années 2010 a pourtant su livrer une musique aux généreux effets extatiques due à son étrange combinaison de sons rustiques et modernistes. On aurait quand même préféré un vrai percussionniste à des programmations machiniques, mais ça faisait manifestement partie de la panoplie « D.I.Y » qu’avaient choisi de revêtir nos Païens suédois. Quelque peu attendu au tournant eu égard à sa légende et à sa rareté dans l’Hexagone, HEDNINGARNA n’a du reste pas craint de casser son image de groupe mythique sur le retour en livrant un show plutôt « garage », avec problèmes techniques récurrents et balance sonore imbuvable. Mais le groupe a fait preuve d’une telle humilité et d’une telle bonhomie qu’on ne peut lui en vouloir d’avoir malgré lui forcé le trait du paganisme rugueux…

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La même scène « Tribal » accueillait en fin de soirée des représentants de la « next generation » de ce folk radical dont HEDNINGARNA est le parrain, à savoir le WARSAW VILLAGE BAND. Lui aussi a subi des changements de personnel au cours de son histoire, mais il s’est toujours efforcé de garder son instrumentarium intact, fait de violons, de cymbalum, de suka (vièle), de baraban (tambour), de percussions diverses, de stick basse et bien sûr de ces inimitables et ensorcelantes « voix blanches ». Le sextette polonais s’était lui aussi fait rare dans nos contrées ces dernières années, mais la parution de son nouvel album, Nord (hélas guère distribué par chez nous…), lui a donné l’opportunité de repartir sur les routes pour faire entendre son « folk hardcore » à la croisée des traditions slaves et scandinaves, saupoudrée d’emprunts aux cultures lapone, viking et inuit. Incontestablement, et malgré ses changements d’effectifs, le WARSAW VILLAGE BAND n’a cessé de faire progresser son esthétique vocale et instrumentale. Il a su livrer une performance de très haute volée, tribale et méditative, générant des émotions fortes et contrastées, et ce sans avanies du côté sonore.

Les amateurs de folk débridé et chamanique ne risquent pas d’oublier ce moment où le WARSAW VILLAGE BAND a convié les membres de HEDNINGARNA à les rejoindre sur scène pour jouer trois morceaux décoiffants (où on a pu entendre les Suédois avec un son enfin correct !), façon de remercier et d’officialiser la filiation avec celui qui lui a servi d’inspiration. (HEDNINGARNA est de même invité sur le dernier album des Polonais, ceci expliquant cela.) Si Mercedes PEÓN avait été là comme prévu, gageons qu’elle aurait elle aussi rejoint le WARSAW VILLAGE BAND sur cette scène « Tribal », comme elle l’a déjà fait sur d’autres… Mais voir ainsi réunis deux groupes unis par des liens éthiques et esthétiques était déjà un fort beau cadeau et une sacrée exclusivité pour Eurofonik !

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Il ne nous restait plus qu’à quitter l’espace de la Cité nantaise, tout juste dorlotés par les incantations polyphoniques nourries de poésie virile de LO CÒR DE LA PLANA, qui clôturait sur la scène « Eurofolk » cette seconde édition du festival, qui a été également marquée par les prestations d’Akosh S. et de Gildas ETEVENARD, de Sharon SHANNON, des Écossais de MÁNRAN, par la création algéro-bretonne de STARTIJENN (El TaQa), et quelques autres encore…

Et Eurofonik 2013, c’était aussi la fanfare déambulatoire L’ETRANGE GONZO, l’installation sonore de François ROBIN (l’Eurofone), le « dispositif inespéré de conférence motorisée et pliable » (ouf !) de Laurent ROUSSEAU et Alain CADEILLAN, son espace de luthiers et d’expositions d’instruments (les nyckelharpa et autres instruments à cordes sympathiques), son atelier de chant (le « Chœur d’Eurofonik »), etc.

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En dépit d’une fréquentation qui n’a pas dépassé en nombre celle de la précédente édition, la programmation est restée fidèle au credo du festival et montré une fois encore que la « musique des mondes d’Europe » recèle des racines et des branches aux extensions multiples. Et entre nous, je ne serais pas étonné qu’il y en ait encore plein d’autres… qui pourraient bien faire les choux gras d’une future troisième édition !

Réalisé par Stéphane Fougère

Site du festival : www.eurofonik.fr

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