Festival Rock In Opposition 2007 : histoire d’un retour de flamme

Festival Rock In Opposition 2007 : histoire d’un retour de flamme

Il n’y a pas que les groupes de trente ans qui se reforment, il y a maintenant les festivals qui se remontent. Ainsi l’année 2007 a-t-elle été marquée par la renaissance du festival Rock In Opposition. Cette appellation recouvre un moment fondamental de l’histoire des musiques nouvelles européennes, celles de musiciens pionniers qui ont fait le choix de se prendre en mains pour construire un réseau international leur permettant de diffuser leur travail et de le produire sur scène sans avoir recours aux grosses structures officielles (maisons de disques…), de toute manière peu intéressées par leurs démarches artistiques.

Près de trente ans plus tard, c’est dans une situation analogue – pour ne pas dire pire – que se trouvent les acteurs de ce milieu. Ces musiques ayant encore moins de chances d’être intégrées au système marchand actuel, ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes pour la faire vivre et la faire découvrir. Un organisateur de concerts, Michel BESSET, et un musicien, Roger TRIGAUX (PRÉSENT, ex-UNIVERS ZÉRO), se sont donc alliés pour rallumer la flamme d’un festival dédié à ces musiques résistantes. Loin d’être un remake des festivals Rock In Opposition qui se sont tenus à la fin des années 1970, cet événement qui s’est produit à la mi-avril dans le Sud de la France (Le Garric, près de Carmaux, bastion de résistance politique et culturelle) a attiré un public venu des quatre coins du monde et de l’univers, et a permis d’illustrer l’état actuel des lieux du Rock In Opposition (« R.I.O. » pour les intimes), réunissant vétérans et jeunes pousses pendant trois jours de concerts, conférences et rencontres.

Ce faisant, la programmation de cette édition 2007 soulève évidemment plusieurs questions relatives à ce qu’est devenu le Rock In Opposition aujourd’hui, et l’évolution de son identité plurielle. Mouvement ? Étiquette ? TRAVERSES-RYTHMES CROISÉS propose de vous fournir les pièces du débat et quelques pistes de réflexion, ainsi bien sûr qu’un album-souvenir.

Une opposition de 29 ans

Le tout premier festival Rock in Opposition s’est tenu au New London Theatre le 12 mars 1978, soit 29 ans et 1 mois avant celui qui s’est déroulé à Carmaux/Le Garric. L’événement, organisé par les gens du groupe HENRY COW, principalement Chris CUTLER, et leur manager, Nick HOBBS, était motivé par une volonté de faire connaître à un plus large public des groupes de différents pays d’Europe que HENRY COW avait rencontrés lors de ses tournées. Cinq groupes se sont ainsi produits au festival : STORMY SIX (Italie), UNIVERS ZÉRO (Belgique), ÉTRON FOU LELOUBLAN (France), SAMLA MAMMAS MANNA (Suède) et bien sûr HENRY COW (qui paradoxalement splitta en août cette même année 1978).

Tous ces groupes ne faisaient pas la même musique, mais avaient pour point commun d’être totalement indépendants vis-à-vis des maisons de disques anglaises ou américaines qui faisaient la pluie et le beau temps en matière de « qualité » musicale, et d’évoluer en dehors des circuits officiels de production et de diffusion de la musique. Regrouper ces formations dans un réseau autogéré était un moyen de leur permettre de tourner en dehors de leurs pays respectifs et de leur assurer une visibilité au-delà de leurs frontières, sans avoir à dépendre du bon ou du mauvais vouloir des maisons de disques et de la presse officielle. Déjà, sur l’affiche du festival de mars 1978, on pouvait lire à titre d’accroche : « Les concerts rock que les maisons de disques ne veulent pas que vous écoutiez » ! Ce n’est qu’après ce festival que Rock In Opposition a cherché à se structurer en tant qu’organisation collective aux engagements artistiques et politiques très marqués.

En décembre 1978, les cinq groupes se sont alors retrouvés pour définir les contours et les perspectives du Rock In Opposition, à partir d’un article rédigé par un membre de STORMY SIX, qui était avec HENRY COW le groupe le plus engagé sur le plan politique. De discussions théoriques sur ce qu’est une opposition esthétique et économique, sur la musique en tant qu’acte politique et sur la raison d’être de l’improvisation en considérations pratiques sur les façons de faire tourner les groupes et leur trouver des concerts, le Rock In Opposition s’est structuré et a défini ses statuts, lesquels autorisaient d’autres groupes à être intégrés à partir de critères à la foi artistiques et politico-sociaux.

Ainsi ont été peu après admis les groupes AKSAK MABOUL (Belgique), ART ZOYD (France) et ART BEARS (descendant direct de HENRY COW).

D’autres festivals se sont ainsi tenus en Italie (grâce à l’activisme de STORMY SIX), en Suède (à l’initiative de SAMLA MAMMAS MANNA), en France (Reims, 1980), en Belgique, et des tournées communes ont pu être mises sur pied (ART ZOYD et UNIVERS ZÉRO à Maubeuge, ÉTRON FOU LELOUBLAN et SAMLA MAMMAS MANNA en France, etc.). La création d’un ouvrage annuel prenant la forme d’un annuaire de ressources alternatives a été hélas suspendue en raison des dissensions grandissantes entre les groupes qui mirent rapidement un terme (soit presque deux ans après le premier festival) aux activités du collectif Rock In Opposition. Fin de l’histoire… officielle.

Néanmoins, et en dépit de sa dissolution, le collectif a allumé une mèche qui ne s’est cependant pas éteinte. L’idée maîtresse du Rock In Opposition a ainsi perduré et a engendré de nouvelles initiatives, et ce bien qu’aucune structure « officielle » n’ait été refondée.

Sans doute la conséquence la plus directe et la plus légitime du mouvement Rock In Opposition a-t-elle été la création du label Recommended. Dans la foulée de l’initiative, lancée dès le festival de 1978 par CUTLER et HOBBS, de distribuer un vaste panorama de réalisations discographiques absolument inconnues sur le sol anglais, Chris CUTLER, qui avait concomitamment lancé le label Rê pour faire paraître ses propres travaux (le premier album d’ART BEARS notamment), fonde Recommended Records en 1979 dans le but cette fois de produire des disques d’autres artistes dont la haute valeur artistique n’a guère de chance d’être appréciée par les réseaux marketing conventionnels. On notera que sa première initiative fut de rééditer les deux premiers albums de FAUST, façon de faire comprendre que le groupe allemand, bien que n’ayant pas participé directement à l’aventure R.I.O., en a été un pionnier significatif.

Autour de ce noyau devenu bien dur qu’est Recommended Records – rebaptisé ReR en 1989 – se sont mis à germer d’autres labels indépendants (Points East, These, Review, Woof, No Man’s Land, Megaphone, ou encore AYAA en France et RecRec en Suisse – à ne pas confondre avec ReR !) qui ont contribué chacun à cristalliser et à étendre le concept artistique du Rock In Opposition et ce faisant à écrire l’histoire de ces fameuses musiques nouvelles européennes.

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Si les groupes du Rock In Opposition originel ont tous arrêté leur activité durant les années 1980, les musiciens de ces groupes ont formé ou se sont investis dans d’autres groupes ou projets qui ont généré des liens avec d’autres musiciens ayant à leur tour contribué à élargir le socle de base. Ils ont ainsi fait fleurir un arbre généalogique toujours plus touffu et complexe (à l’instar de leurs musiques, diront certains…) dont les branches sont chacune bien souvent constituées d’approches musicales aussi variées que dissemblables. De HENRY COW est né ART BEARS, d’UNIVERS ZÉRO est né PRÉSENT, SAMLA MAMMAS MANNA a muté en ZAMLA MAMMAZ MANNA puis a engendré VON ZAMLA… sans parler des parcours ultérieurs de chaque musicien, à commencer par ceux de HENRY COW, qui se sont parfois (bon d’accord : souvent) croisés ou rejoints sur d’autres projets : Chris CUTLER a fondé CASSIBER, puis NEWS FROM BABEL avec Lindsay COOPER, a retrouvé Tim HODGKINSON dans THE WORK, Geoff LEIGH dans RED BALUNE, a duettisé en impro avec Fred FRITH, etc., etc.

Rock In Opposition est de fil en aiguille devenu une appellation générique pour désigner tout ce qui s’est fait en provenance de ce réseau élastique sans cesse assoupli et élargi qui implique musiciens, auditeurs, créateurs de labels, distributeurs discographiques, organisateurs de concerts ou de festivals… qui sont parfois les mêmes personnes !

Parallèlement, les groupes formant le noyau originel du R.I.O. ont inspiré d’autres musiciens qui ont assimilé leurs grammaires musicales, les ont amalgamées et les ont cristallisées pour engendrer une nouvelle tendance musicale qui, sans succomber à des penchants platement nostalgiques, possède des cernes stylistiques relativement identifiables, car hérités des « anciens ».

Ce post-Rock In Opposition se caractérise donc par son recyclage d’éléments plus ou moins partagés par les groupes originels du R.I.O. (quand bien même ils ne se ressemblaient pas musicalement parlant, comme on l’a dit) : instrumentation élargie, structures complexes, écriture sophistiquée, mesures composées, dissonances, atonalités, dodécaphonisme, formes folkloriques est-européennes (merci BARTOK !), free-jazz, improvisations, expérimentations technologiques, etc. Ainsi en est-on venu à stigmatiser une musique rock jouant avec les idiomes avant-gardistes et revêtant des formes également usitées dans le rock progressif plus classique. De là à parler d’une « avant-garde progressive » il n’y a qu’un pas, dont un label américain comme Cuneiform s’est fait fort, dès les années 1980, d’incarner toute la dynamique créatrice – aidé en cela par toute une vague de groupes américains inspirés par ces musiques nouvelles européennes, de CARTOON à la bande des « Totémistes » (MOTOR TOTEMIST GUILD, U TOTEM…) –, tout en rappelant à notre bon souvenir quelques pages indispensables du passé (rééditions de tous les albums d’UNIVERS ZÉRO, par exemple).

La publication par Cuneiform d’opus musicaux reconnectant le Rock In Opposition avec l’esthétique progressive a par voie de conséquence encouragé l’étiquetage du R.I.O. comme sous-genre du rock progressif, souvent présenté comme « réservé aux auditeurs aventuriers et avertis » quand même !

De gré ou de force, le Rock In Opposition est aujourd’hui souvent associé aux termes d’« avant-garde progressive » (« avant-prog’ » pour les intimes) ou plus paresseusement de rock expérimental… Le label ReR a pour sa part orienté sa production dans des domaines nettement plus pointus (musique électroacoustique, expérimentale, improvisée…), tout en décochant parfois quelques flèches « avant-progressives » de très haut niveau (THINKING PLAGUE, THE SCIENCE GROUP, ABSOLUTE ZERO…) et en recyclant son fonds de catalogue (HENRY COW, ART BEARS, THIS HEAT, CASSIBER…) dont la valeur à la fois historique et artistique est cependant fondamentale pour appréhender dans ses grandes largeurs l’aventure du Rock In Opposition. Le double album Recommanded Records Sampler est à ce titre la porte d’entrée idéale au catalogue du label en même temps qu’un « who’s who » du Rock In Opposition, de ses avatars et de ses domaines attenants.

Cela dit, nombre de productions susceptibles de relever de l’esprit et de l’esthétique du Rock In Opposition peuvent se trouver sur d’autres labels et, la démocratisation du réseau virtuel Internet aidant, les auto-productions ou petits labels tout aussi « résistants » ne cessent de pulluler.

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Sur le terrain de la musique live, les festivals Rock In Opposition ont eux aussi inspiré ou muté en d’autres festivals dédiés à ces musiques d’avant-garde, aventureuses, déviantes et exploratoires, ultra-écrites ou suprêmement improvisées.

En France, un festival Rock In Opposition un rien tardif s’est tenu à la Maison de la culture André-Malraux de Reims en 1980, organisé par Dominique DIEBOLD et Patrick PLUNIER, de l’association À l’automne alité (AAA, qui deviendra en 1982 un label transformé deux ans plus tard en AYAA, nom qui restera plus célèbre). ÉTRON FOU LELOUBLAN, ZNR (ZAZOU/RACAILLE), THIS HEAT, STORMY SIX, CATALOGUE, AKSAK MABOUL, Ghédalia TAZARTÈS, PATAPHONIE, etc. figuraient à son affiche. Les mêmes DIEBOLD et PLUNIER, avec le concours de Tim HODGKINSON (ex-HENRY COW, THE WORK), métamorphosent dès l’année suivante ce festival Rock In Opposition en Festival international des musiques improvisées, qui prendra finalement en 1982 l’appellation de Festival de Musiques de Traverses, lequel étendra son activité jusqu’en 1988.

Sa dynamique a encouragé en 1984 la création d’une autres manifestation de pointe dans la région Champagne-Ardennes, cette fois à Vandœuvre-lès-Nancy, le festival Musique Action, dirigé par Antoine GINDT puis par Dominique RÉPÉCAUD. Ce festival connaîtra une destinée plus pérenne, et malgré quelques soucis financiers à la fin des années 2000, reste encore en activité, même réduite.

Toujours dans les années 1980, Ferdinand RICHARD (ÉTRON FOU LELOUBLAN) a fondé l’association A.M.I. (Aide aux musiques innovatrices) qui a donné naissance en 1986 au Festival MIMI, qui se tenait à St-Rémy-de-Provence avant de migrer à Marseille en 1994. Ce festival est toujours en activité lui aussi. Bruno MEILLIER, ancien complice de Ferdinand RICHARD dans ÉTRON FOU LELOUBLAN, lui emboîte le pas en 1987 en créant le Festival des musiques innovatrices à St-Étienne. Plus récemment, c’est encore un ex-ÉTRON FOU LELOUBLAN, Guigou CHENEVIER, qui, avec son association Inouï Production et la Gare de Coustellet, a mis sur orbite le festival Gare aux oreilles !

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Enfin, il faut mentionner le zèle déployé par les rares organes de presse (indépendante, cela va sans dire) qui ont défendu la cause des musiques nouvelles et du Rock In Opposition en particulier, comme Atem, Notes, Revue et Corrigée, et bien sûr… TRAVERSES !

C’est bardé de tout cet héritage et chargé de toute cette Histoire que le Rock In Opposition est revenu contre toute attente en 2007 sous la forme d’un festival qui s’est déroulé – on a le droit d’en être fiers – sur le sol français.

Un (nouveau) temps pour le rock

En 2007, construire un festival qui ose se réclamer du Rock In Opposition peut de prime abord paraître une gageure, alors que le mouvement originel et son héritage n’ont fait l’objet d’aucune reconnaissance dans les médias rock officiels et que, au mieux, l’appellation sert, dans la sphère déjà très marginale et mal appréciée des musiques progressives, à désigner une frange embarrassante, pour ne pas dire honteuse, de celles-ci. Bref, plus obscur on ne fait pas ! L’initiative – faut-il s’en étonner ? – n’est pas venue des anciens protagonistes. Interrogé plusieurs fois sur la question d’un possible « revival » du R.I.O., Chris CUTLER a fait comprendre que pareille chose n’était pas à envisager, ni même envisageable… du moins avec les acteurs d’origine.

Autre temps, autres têtes : le festival Rock In Opposition 2007 a été initié par deux personnalités qui, bien que n’ayant pas été impliquées en première ligne dans le réseau d’origine, ont été marquées par l’existence et l’approche artistique de celui-ci.

En tant qu’ancien membre d’UNIVERS ZÉRO, Roger TRIGAUX a vécu de l’intérieur l’aventure du Rock In Opposition, et ce même si son propre groupe, PRÉSENT, n’a guère eu le temps de profiter de l’organisation mise en place par Chris CUTLER, puisque étant né un peu trop tardivement. Toutefois, sur le plan musical comme intellectuel, PRÉSENT avait toutes les qualités pour figurer parmi les heureux élus du mouvement (de même que FAUST ou THIS HEAT). Il en est en tout cas une émanation quasi directe, et peut-être est-ce cette filiation qui a motivé TRIGAUX à reprendre lui-même les rênes, animé par une inébranlable conviction selon laquelle « Le Rock doit innover, provoquer, dérouter, s’opposer… » (sic).

Michel BESSET s’est quant à lui forgé une solide réputation dans la région Midi-Pyrénées, et plus précisément dans le bassin carmausin/albigeois, en tant qu’organisateur de concerts et de festivals rock renommés (le Summer Festival, entre autres), et ce depuis plus d’une trentaine d’années. Ses premiers faits d’armes remontent à 1974, date de la création de son association Transparence, qui s’est donnée pour ambition d’organiser des spectacles sur Carmaux et ses alentours. Son goût pour l’organisation de concerts, Michel BESSET le doit à un certain Michel GRÈZES, resté célèbre pour avoir monté le premier réseau consacré aux musiques vivantes sur Albi avec l’association Tartempion. Pour l’anecdote, Michel GRÈZES avait monté un club de rock n’roll à Denat, dans le Tarn, dans un lieu nommé « L’Auberge du sanglier », auquel le groupe CARAVAN a rendu hommage en lui dédiant un morceau inclus dans sa fameuse suite A Hunting We Shall Go. Autre détail pas si anodin, Michel GRÈZES apparaît dans l’album Les Trois Fou’s perdégagnent… d’ÉTRON FOU LELOUBLAN…

Les noms des premiers groupes et artistes programmés par l’association Transparence sont éloquents : MAGMA, GONG, HENRY COW, CARAVAN, ART ZOYD, Kevin COYNE, Léo FERRÉ, lequel reviendra plusieurs fois…

Il n’était pas facile même à l’époque d’oser ce type de programmation dans cette région. Mais Michel BESSET est à la base un grand fan de musique contemporaine et s’est vite passionné pour ces groupes « rock » qui ont adopté l’écriture contemporaine tout en la dopant à coup de décibels, type MAGMA, HENRY COW et UNIVERS ZÉRO. C’est du reste lui qui produira la toute première version du premier LP d’ART ZOYD, Symphonie pour le jour où brûleront les cités, avant qu’il ne soit remixé et réédité sur le label Atem.

C’est également lui qui organisa, à l’époque du Rock In Opposition, une tournée commune ART ZOYD/UNIVERS ZÉRO dans le Sud de la France.

Par la suite, l’activité de l’association Transparence, qui deviendra Rocktime du fait de son association avec l’Athanor – Scène nationale d’Albi, ne cessera de croître, organisant concerts et festivals divers (dont le célèbre Summer Festival), plus orientés blues et rock, programmant tout ce qui se fait de pertinent en matière de rock français, type NOIR DÉSIR, BÉRURIER NOIR…

Même les institutions finissent par reconnaître la qualité du travail de Rocktime, et Michel BESSET se verra attribué une place au Conseil général du Tarn, en tant que chargé de mission rock. De réussites en bouillons, de dépôt de bilan en nouveaux partenariats et nouveaux développements, Rocktime traversera les décennies, se voyant déclaré « Pôle structurant des musiques actuelles » par la Région Midi-Pyrénées et s’associant au projet du site Cap’Découverte, avec la construction d’une Maison de la musique.

En 2005, Michel BESSET reprend contact avec ces artistes qui l’ont marqué et dont les démarches musicales ont contribué à la dynamique de l’association Transparence : il programme ainsi des concerts d’UNIVERS ZÉRO et de MAGMA. Ce sont aussi les retrouvailles avec Roger TRIGAUX, avec lequel il a l’idée de relancer une dynamique autour de ces musiques « en opposition ».

Il n’en faut pas davantage pour mettre en chantier un festival « Rock In Opposition » de dimension internationale et doté d’un engagement culturel qui confine au politique. Pour Michel BESSET comme pour Roger TRIGAUX, si les années ont passé, le combat demeure le même.

Lors d’une conférence de presse donnée lors du festival, Michel BESSET a précisé ainsi sa position : « On sent que les choses ne s’améliorent pas dans ce pays en terme de pratiques d’écoute et de diffusion. Il y en a de plus en plus pour la chanson – que moi j’appelle la variété, car je pense qu’on est plus près de la variété que de la chanson. Quand on parle de « nouvelle chanson française », on reste dans la chanson de variété française, et c’est de plus en plus vers cela que l’on dirige les gens. C’est aussi contre cela que l’on se bat, nous, personnellement.

« Les formes de musique instrumentale qui sont à mon sens beaucoup plus fortes et à même de toucher les gens plus profondément ne sont pas de la pop music, ni de la chanson accompagnée par des musiciens. Le seul fait qu’on puisse imaginer que des musiciens accompagnent des chanteurs, je ne supporte pas cette idée-là. C’est pour ça qu’on se retrouve sur le terrain de LA MUSIQUE. Ça reste une lutte qui reste difficile, voire plus difficile que dans les années 1970. On est d’accord sur ce point avec Roger (TRIGAUX). Il ne faut pas lâcher sur le fait qu’on est là pour défendre LA musique. (…)

« Je tiens à remercier Chris CUTLER pour le fait qu’on ait pu reprendre le terme « Rock In Opposition », parce que Roger comme moi sommes des gens qui adorons le rock, la démarche d’un groupe de rock. Pourquoi avons-nous été touchés dans les années 1960-70 par la musique anglo-saxonne ? C’est parce qu’en France comme en Belgique on avait surtout que des chanteurs de variété (je m’excuse pour les gens qui pensent peut-être différemment). Bon, il y a des gens qu’on a beaucoup aimé – mais ce sont des exceptions – comme Léo FERRÉ. Mais à part lui, dans la chanson française – je suis assez radical là-dessus et Roger aussi – il n’y a que des formes d’expression qui ne nous convenaient absolument pas. »

À en juger par le manifeste décliné sur le site Web du festival, sur le plan artistique, c’est donc d’abord en opposition aux « musiques de loisir, bêtifiantes, superficielles » (sic) que s’inscrit ce nouveau festival Rock In Opposition. Le manifeste dit encore : « Le langage complexe, l’émotion et la profondeur, le véritable travail en groupe qui caractérise les musiciens jouant ces musiques ont traversés plusieurs décennies, et intéressent de plus en plus les jeunes générations lassées des « discours » faciles, et des musiques de consommation courante. »

On est certes loin des anciennes théorisations marxisantes des activistes de HENRY COW et de STORMY SIX sur « le niveau du rapport dialectique entre l’art en soi et le nécessaire combat socio-politique contre le système aliénant capitaliste dans une approche discursive de la création artistique appréhendée comme un engagement révolutionnaire qui doit stimuler et accompagner la révolte sociale qui ne va pas tarder à se produire, elle arrive, elle est imminente, elle est en vue, elle est là… trop tard, vous l’avez ratée ! », et autres joyeuses prises de tête, mais le fond idéologique demeure : la nécessité de s’inscrire en faux, donc « contre », le système établi et les circuits commerciaux, et de valoriser les initiatives musicales hors normes.

Dans l’antre de l’opposition

C’est en août 2006 que l’existence du festival et sa programmation ont commencé à circuler, principalement par la voie virtuelle qui a eu vite fait de mettre le feu aux poudres aux quatre coins du monde. De sites spécialisés en musiques avant-gardistes progressives en forums qui le sont tout autant, la nouvelle a enthousiasmé un public international qui n’a pas hésité à se payer le forfait « 3 jours » et à se déplacer dans cette région obscure d’un pays dont certains ignoraient peut-être même la localisation… Mais dix groupes sur trois jours dans un endroit unique, la tentation était trop forte ! On estime à quelque 40 % la part de public étranger pour 60 % de public français qui s’est rendu au festival Rock In Opposition. Des Américains, des Japonais, des Allemands, des Hollandais, des Slovènes, des Israéliens, des Australiens et d’autres encore se sont payés ce « trip » dans la région Midi-Pyrénées de notre Hexagone, dans cet endroit fort isolé qu’est le parc de loisirs de Cap’Découverte.

Délimité par les communes de Blaye-les-Mines, Cagnac-les-Mines, Le Garric et Taïx, Cap’ Découverte surplombe le cratère de « La Découverte », l’ancienne mine de charbon à ciel ouvert de Carmaux, qui forme un abyssal amphithéâtre de 1 300 m de diamètre et de 230 m de profondeur. Proposant maints activités sportives et aires culturelles (Musée de la Mine, Parc des Titans…), le site comprend également trois espaces de spectacles : un Théâtre de verdure en plein air au pied du lac qui remplit le cratère, l’Espace Grand Festival, qui accueille depuis 2006 le fameux Summer Festival, et la Maison de la musique, devenu l’antre de choix du festival Rock In Opposition. Un bien beau site en vérité, magistralement coupé de la civilisation urbaine, mais terriblement désert et hélas déficitaire…

La Maison de la musique a donc offert sa grande salle de près de 800 places assises et sa superbe scène aux dix groupes programmés sur le festival, tandis que la petite salle accueillait les stands des labels, groupes, disquaires et médias qui souhaitaient présenter et vendre leurs productions.

La première journée (vendredi 13 août) permit surtout aux labels de préparer leurs stands, l’inauguration officielle du festival n’ayant eu lieu qu’en fin d’après-midi. De fait, deux groupes seulement étaient programmés en soirée (SALLE GAVEAU et ZAO), contrairement aux deux autres journées (samedi 14 et dimanche 15 août), qui ont présenté quatre groupes, les spectacles démarrant en début d’après-midi, dès 14 heures, et ce jusqu’à minuit ou plus. À l’affiche du samedi : NeBeLNeST, PRÉSENT (formation acoustique), Peter BLEGVAD TRIO et FAUST. Au menu du dimanche : GUAPO, MATS & MORGAN, PRÉSENT (formation électrique) et MAGMA.

Les concerts duraient entre une heure et une heure et demie, et il fallait compter une heure et demie de battement entre chaque concert, le temps de changer de plateau, ce qui permettait aux festivaliers de se remettre lentement de leurs émotions (positives ou négatives) et leur laissait largement le loisir de se restaurer ou bien d’assister aux conférences de presse avec les artistes, entre-calées entre les concerts, ou encore de faire leurs emplettes discographiques sur les stands dans la petite salle, parmi lesquels on pouvait trouver ceux des labels ReR Megacorp, Musea, Poseidon, ainsi qu’un tout jeune label français, Le Cluricaun, mais aussi celui de FAUST et de… MIRIODOR (tiens, tiens…).

En marge de sa programmation, le festival a aussi tenu à « éduquer » son public en présentant des conférences/animations musicales. Certaines d’entre elles étaient dispensées par des membres du G.M.E.A., Groupe de musique électroacoustique d’Albi-Tarn, sous forme d’« ateliers d’écoute partagée et illustrée en images sonores et in Opposition ».

Quatre rendez-vous furent ainsi répartis sur le samedi et le dimanche, chacun étant centré sur une thématique différente offrant un point d’accès original et hautement pédagogique aux musiques contemporaines. Ces rendez-vous, qui se déroulaient dans un autre lieu du site, étaient ainsi programmés entre les concerts de la Maison de la musique, mais hélas parfois en même temps que les conférences de presse et s’achevaient juste un peu avant le début d’un concert… ouf !, même en une heure et demie, il n’était pas facile de faire la transition, de circuler d’un lieu à l’autre, de tout voir et de tout entendre ! C’est d’autant plus dommage que ces ateliers mêlant conférences et musique live étaient vraiment d’une grande teneur pédagogique et que ses animateurs savaient aborder leurs sujets sans qu’ils paraissent rébarbatifs, exprimant idées et concepts fondamentaux en langage accessible, et sachant faire le lien avec l’esprit et l’histoire des musiques « en opposition ».

D’autres conférences ont de même été données les samedis et dimanches matin à l’auberge située à quelques mètres de la Maison de la musique. Consacrées à l’histoire du rock progressif, ces conférences étaient animées par Alain et Bernard MARBEZY sur un ton plus que décontracté, voire franchement récréatif ! Il est vrai que le thème ne devait plus avoir de grands secrets pour la plupart des festivaliers… Du coup, c’était plutôt l’occasion pour eux de réviser le sujet et, pour les plus spécialisés, de s’amuser – non sans une perversité bien légitime – des approximations, lacunes, âneries, lapsus et formulations cavalières du discours tenu, dont la profondeur d’analyse se bornait surtout à faire remarquer que « les musiciens du prog’, c’était pas des blaireaux ! » Certes…

Pour autant, ces conférences ont offert l’opportunité à tous de se remémorer ces groupes mythiques par le visionnage de vieux clips garantis d’époque et d’extraits de vidéos live parus sur de rares DVD officiels… ou non officiels. On gardera de plus en mémoire les piquantes anecdotes des deux frères qui ont vécu l’époque, notamment au sujet de GONG, et on ne leur tiendra pas rigueur d’avoir été aussi expéditifs sur HENRY COW (on était pourtant au festival Rock In Opposition, quoi !), d’avoir parlé de Robert WYATT quand c’était Pip PYLE qu’on voyait à l’écran, d’avoir mis en fond sonore le morceau Mama pour évoquer le GENESIS des années 1970, ou d’avoir classé VAN DER GRAAF GENERATOR parmi les groupes du mouvement « Canterbury »… Et on devine leur gêne quand il leur a fallu parler du Krautrock, et notamment de FAUST, alors même que les musiciens étaient présents dans l’auditoire.

Cela dit, le ton volontiers convivial et goguenard et l’atmosphère détendue et rieuse de ces conférences ont parfaitement convenu au contexte matinal. Il n’y a rien de tel pour se réveiller que d’aborder un sujet nostalgique avec le sourire.

En proposant des conférences sur des sujets aussi contrastés que le rock progressif et la musique contemporaine électroacoustique, le festival a montré qu’il n’était pas avare d’ouverture et que sa politique intellectuelle et musicale se situait au-delà des sectarismes. Paradoxalement, s’il y a eu un sujet fâcheusement absent de ces conférences, c’est le Rock In Opposition proprement dit…

Ce festival 2007 s’est en tout cas donné les moyens de s’imposer à la fois comme un rendez-vous musical majeur dans un lieu assez classieux et confortable que ces musiques n’ont généralement guère l’occasion d’expérimenter, et comme un espace de rencontre éminemment convivial entre tous les acteurs et consommateurs de ce milieu underground. Quand on sait que dans ce milieu les opportunités de réunions sont rares, les absents ne pouvaient qu’avoir tort.

LES CONCERTS

La Nouvelle Vague :
NeBeLNeST, GUAPO, MATS/MORGAN

C’est au groupe français NeBeLNeST qu’a incombé la dure tâche d’ouvrir la journée du samedi 14 avril, à un horaire où généralement la digestion n’a pas encore atteint son stade terminal et où la propension à la sieste tape du pied avec insistance. Le début d’après-midi (14 heures) n’est pas vraiment idoine pour se prendre en pleine face une musique aussi dense, schizophrénique, azymutée et tortueuse, bastonnée par une rythmique frénétique et grondante et gorgée d’acrobaties guitaristiques hargneuses et de nappes lourdes aux relents psychédéliques. Ça fait son petit effet cinq minutes, mais au bout d’un moment on voit les compositions défiler au kilomètre avec l’impression qu’on pourrait chacune les monter à l’envers ou leur substituer les unes les autres des séquences entières que ça n’y changerait pas grand-chose. À l’instar des projections vidéo (pourtant une bonne idée) qui ont tourné en boucle durant tout le set, les morceaux donnent l’impression de tous dire peu ou prou la même chose.

Il n’y a rien à dire sur le jeu des musiciens : le trio de base – constitué des frères Grégory et Olivier TEJEDOR et de Michaël ANSELMI – se connaît à merveille, le nouveau guitariste (et clarinettiste) Matthieu SASSIER s’est bien intégré au groupe, et tous maîtrisent leur jeu, mais cette insistance à vouloir toujours miser sur l’intensité a pour effet de générer une dynamique assez faible et donc de manquer de temps forts, ce qui fait que l’auditeur peut être tenté de décrocher, assuré qu’il est d’avoir tout compris au bout de deux/trois morceaux. La distance prise par les musiciens avec le public et leur stationnement figé sur scène n’ont évidemment pas aidé ; il aurait fallu plus que des « merci d’être venus au festival » pour donner envie aux gens de rentrer dans cette musique qui ne s’apprivoise pas d’un coup de baguette magique. Un set plus court (pas plus de 50-60 minutes) aurait de même eu plus d’impact.

NeBeLNeST a indéniablement de la valeur, mais il lui faudrait renouveler ou développer plus avant son propos. Le groupe fête mine de rien cette année ses dix années d’existence, c’est le moment d’opérer des choix et d’effectuer des tournants significatifs.

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Naviguant dans des eaux musicales relativement proches, GUAPO s’est retrouvé dans la même position d’ouvreur de portes le lendemain (dimanche 15) à un horaire toujours aussi difficile.

Sauf que cette fois le groupe anglais a véritablement percuté l’auditoire, au moins au niveau sonore, particulièrement élevé à une heure aussi matinale. OK les gars, on n’a plus vingt ans, vous n’êtes pas obligés de jouer fort pour nous prouver que vous faites une musique « puissante » ! Le groupe a en tout cas trouvé la formule pour brosser dans le sens du poil la confrérie avant-prog-zeuhl : après avoir barboté sous la forme d’un duo (Matt THOMPSON et Dave SMITH) dans le déconstructivisme noise tendance lourde à la GROUND ZERO, GUAPO s’est épanoui – comme par hasard au moment de signer chez Cuneiform – en injectant de grosses louchées de zeuhl psychédélique dans sa musique avec l’adjonction des claviers (orgue, Fender Rhodes, mellotron…) de Daniel O’SULLIVAN. Depuis la sortie du dernier album sur Ipecac, le fondateur, Matt THOMPSON, a plié bagage. Au groupe se sont désormais ajoutés le bassiste James SEDWARDS et Kavul TORABI, guitariste chez les CARDIACS.

Pour le festival Rock In Opposition, le groupe a soigné autant son apparence physique – tous étaient vêtus de combinaisons noires, pour bien faire comprendre qu’ils jouaient de la zik’ sombre et tourmentée – que sa direction musicale, scrupuleusement tracée entre MAGMA et ANEKDOTEN, sans un cheveu qui dépasse, livrant une interprétation fébrile et ramassée de ses deux derniers opus (Black Oni et Five Suns), qui se partagent les mêmes tics de construction, les mêmes intros annoncées par le même coup de gong, les mêmes effets de crescendos, les mêmes cassures, les mêmes « fausses fins », les mêmes propensions à saturer l’espace par plein de notes balancées avec véhémence pour faire de l’épate, bref accumulant les stéréotypes du genre avec bravoure et conviction. Le groupe a bénéficié d’une standing ovation de la part d’une partie du public, mais j’avoue pour ma part être resté circonspect par cet étalage éreintant de clichés musicaux qui, à la longue, pourrait bien faire plus de tort que de bien à la cause des musiques « en opposition ».

Il y a cependant eu un moment de magie, au milieu du set : pendant l’interprétation de King Lindorm, un morceau inédit à paraître sur le prochain album du groupe (Elixirs), Dave SMITH est monté dans les gradins, scandant un rythme processionnel au moyen d’un gong, suivi de O’SULLIVAN et TORABI, déambulant chacun en jouant d’un mélodica, laissant SEDWARDS seul sur scène faire ses boucles de basse… Soudain, une ambiance rituelle ouvrait l’horizon de l’univers archi-balisé de GUAPO sur quelque chose de différent, d’autre, qui a donné un instant l’impression que tout pouvait arriver… L’avenir dira si GUAPO suivra cette « brèche » miraculeuse ou continuera à rebattre les mêmes cartes sur le tapis.

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Programmés après GUAPO ce même dimanche 15 avril, MATS/MORGAN ont très vite inversé la vapeur : après les épopées apocalyptiques des « men in black », voici venu le temps de la frénésie déconnante, de la complexité décomplexée, de la virtuosité orgiaque, de la mélodicité sémillante, bref tout ce qu’il faut pour évacuer les ruminations rances. On a souvent stigmatisé les Suédois de « drogués de la technicité », et ce n’est certes pas ce solo de batterie en introduction du concert qui allait démentir cette réputation. Mais tout de même, ce Morgan AGREN, quel champion de la rythmique affolée ! Son imparable maestria percussive est immédiatement revigorante. Mats ÖBERG n’était pas non plus en reste avec ses claviers et ses boîtiers de réglages, qu’il triturait comme un gamin qui vient d’avoir son nouveau jouet.

On pouvait évidemment craindre que tout le concert tourne à la démonstration stérile, mais il n’en fut rien. Le groupe a aussi affiché son grand sens de la mélodie et du contraste climatique, ralentissant le tempo en milieu de parcours pour mieux retirer ensuite ses feux d’artifice. Précisons que, contrairement à ce qui fut annoncé, ce n’est pas le MATS/MORGAN BAND au grand complet qui s’est produit sur scène, mais juste un trio, le claviériste et le batteur étant accompagnés par le bassiste de MESHUGGAH, Gustaf HIELM, dont c’était la première performance live avec le duo. Force fut de constater qu’il a bien capté l’esprit de la musique et qu’il s’est fondu dedans sans hésitations ni errements. C’était un trio plus que soudé qui s’est manifesté sur la scène du R.I.O., et dont le répertoire piochait dans les albums On Air with Guests, Live, The Music or the Money, et Thanks for Flying with us.

En clôture, dans la foulée d’un nouveau solo de Morgan (plus condensé), puis d’un surnaturel solo de Mats à l’harmonica, le groupe a clôturé avec un Hollmervalsen (dédié au mentor de SAMLA MAMMAS MANNA, Lars HOLLMER) démentiellement jubilatoire, durant lequel Mats faisait même des pirouettes devant ses claviers. Et les trois complices de quitter la scène en sautillant les uns derrière les autres, gag récurrent de leurs prestations scéniques. Leur concert « sérieusement fun », aux antipodes du « côté obscur de l’opposition », a fait l’effet d’une salutaire bouffée de jouissance. Après tout, ce n’est parce qu’on est dans l’opposition qu’il faut broyer du noir tout le temps !

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Bien que leurs musiques ne se ressemblent pas, NeBeLNeST, GUAPO et MATS/MORGAN ont en commun d’avoir globalement débuté dans les années 1990 et de s’être tous retrouvés, tôt ou tard, signés par le label américain Cuneiform. Sans être tout à fait des jeunots, ces trois groupes illustrent en quelque sorte la relève du mouvement progressif avant-gardiste, puisant ouvertement dans l’héritage des ténors des 70’s, tel KING CRIMSON, MAGMA ou Frank ZAPPA et développant des voies médianes. Ce ne sont pas des innovateurs dans l’absolu (et parler à leur sujet de « musiques nouvelles » est tout relatif), mais ils ont largement dépassé le stade de l’hommage révérencieux aux anciens et encore plus du plagiat, et chacun d’eux s’est construit son propre son. Mais c’est un fait, la notoriété de ces groupes et le rayonnement de leurs musiques ne dépassent guère la sphère d’un public averti et aguerri à une musique progressive certes aventureuse, mais cependant déjà bien balisée.

Les Périphériques :
ZAO, Peter BLEGVAD TRIO

À en croire la programmation du festival, de la source nourricière MAGMA au semi-plagiaire GUAPO en passant par le premier dissident kobaien ZAO, la « zeuhl muzik » engendrée par Christian VANDER a contaminé une partie des musiques progressives avant-gardistes en opposition. De fait, et plus prosaïquement, si MAGMA fut la prime locomotive du festival, ZAO, autre vétéran attitré de la zeuhl, fut celle du premier soir (vendredi 13 avril). Enfin, aurait dû. [Reformé depuis 2004, le groupe aura attendu 2007 pour se voir réclamé un peu partout et reprendre la route des concerts, bref entamer une vraie tournée et non plus seulement un ou deux concerts par an (au hasard : au Triton). En point d’orgue, ZAO a même donné cette année un concert au mythique New Morning de Paris, avec Didier LOCKWOOD en invité (et qui fut, faut-il le rappeler ?, membre du groupe à l’époque), ZAO aurait-il davantage la cote ?]

Tout comme pour NeBeLNest, il faut croire que le festival Rock In Opposition n’était pas le meilleur endroit pour apprécier ZAO. Non que le groupe ait été mauvais, mais on l’a connu en meilleure forme. La décontraction confinant à la désinvolture, et peut-être même au laisser-aller, avec laquelle Faton CAHEN et Yochk’o SEFFER revisitent leur ancien répertoire rend le groupe aussi sympathique que frustrant. On se dit qu’avec un peu plus de discipline « magmaïenne » de la part des musiciens, leurs morceaux pourraient vraiment décoller et gagner en intensité. À Carmaux, ZAO s’est contenté de dérouler son tapis jazz-rock zeuhl avec bonhomie, sans forcer. Il faut dire que le groupe avait un peu la poisse : outre quelques menus problèmes techniques ici et là, ZAO était surtout amputé de l’élément qui aurait pu propulser son set à d’autres hauteurs, à savoir sa chanteuse Cynthia SAINT-VILLE, qui, comme l’a déclaré Faton, « s’est prise les cordes vocales dans la porte du frigidaire ». Comprenez que, suite à une opération, un repos complet de quelques jours lui était assigné.

Pas de bol, l’agenda de ZAO pour cette semaine était bien chargé ! C’est donc sous forme d’un quartet instrumental que ZAO a joué un répertoire tiré de ses quatre premiers albums (+ un morceau du récent ZAO Family), tirant la couverture vers un jazz-fusion certes honorable mais pas excessivement mémorable. Faton CAHEN au piano classique et Yochk’o SEFFER aux soprano sax et clarinette, solidement accompagnés par le bassiste Gérard PREVOST et le batteur François CAUSSE, ont joué en dilettante, sans trop forcer. Même Yochk’o semblait faire un peu la tronche.

Il a fallu attendre le dernier morceau pour que de l’inédit se produise enfin : l’illustre Zohar a en effet bénéficié de la participation totalement inattendue de Naoki KITA, le violoniste de SALLE GAVEAU, que Faton et Yochk’o avaient rencontré deux jours auparavant au Triton. L’idée leur est venue de le faire jouer sur ce morceau pour leur performance au Festival RIO. Le violoniste n’a eu que très peu de temps pour répéter mais s’en est superbement sorti, sa performance généreuse et habitée ayant réveillé et émulé les instincts magyars de Yochk’o SEFFER, manifestement heureux d’avoir un autre soliste à qui donner la réplique. Du coup, même François CAUSSE s’est fendu d’un solo stratosphérique ! Comme quoi grand bien a fait à ZAO de prendre des risques et de travailler sans filet.

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Le samedi 14 avril, le Peter BLEGVAD TRIO succédait à PRESENT sur la grande scène de la Maison de la musique. De sa musique, la majorité des festivaliers ne devaient pas en connaître grand-chose. Si le Peter BLEGVAD TRIO avait été une valeur sûre du prog’ expérimental en opposition, on l’aurait su depuis longtemps ! Sans doute y a-t-il eu un malentendu du fait que le trio compte quand même dans ses rangs deux anciens membres du mythique HENRY COW, John GREAVES et Chris CUTLER, et que Peter BLEGVAD lui-même a fait partie du groupe lorsqu’il a fusionné avec SLAPP HAPPY (sans oublier également sa participation à FAUST). C’est très vraisemblablement pour cette raison que le trio a été du reste programmé au festival. Car musicalement, le décalage avec les autres formations était flagrant, mais certainement pas déplaisant pour qui avait pris soin de laisser ses œillères au vestiaire.

Alors oui, le créneau du Peter BLEGVAD TRIO est bien plus celui de la « folksong » à la Bob DYLAN que de la musique progressive ultra-alambiquée. Mais jouée avec des pointures comme GREAVES et CUTLER, elle prend des atours peu communs qui, ajoutés aux paroles piquantes, humoristiques et surréalistes de BLEGVAD, forme un ensemble faussement « middle of the road » plutôt situé sur les bas-côtés, davantage chemins vicinaux qu’autoroute. De plus, ça faisait un bail qu’on n’avait pas vu John GREAVES jouer de la basse fretless sur tout un concert et Chris CUTLER jouer d’un set de batterie « normal » sur lequel sa gestuelle foisonnante si personnelle était littéralement sidérante et fascinante ! Les chansons étaient principalement tirées des albums parus sur ReR, Just Woke Up et Hangman’s Hill, et présentées par BLEGVAD dans un français très correct.

Au milieu du set, BLEGVAD et CUTLER ont quitté la scène, laissant John GREAVES prendre le piano qui traînait dans le coin pour interpréter, avec le talent qu’on lui connaît dans ses concerts solo, deux chansons inspirées par deux poètes : The Green Fuse, écrit par Dylan THOMAS, et La Lune blanche, de Paul VERLAINE. Cet émouvant intermède à haute teneur poétique n’était que la première des surprises que devait ménager le trio.

La seconde partie du set vit en effet la présence d’un guitariste qui débarquait avec son chapeau « auvergnat » et sa veste à l’envers, Monsieur Bob DRAKE en personne ! Chris CUTLER l’avait tout juste contacté la veille pour lui demander de venir les rejoindre sur scène, et l’ingénieur du son préféré des labels Cuneiform et ReR a à peine eu le temps de se procurer deux/trois cordes de guitare et un accoutrement approximatif pour se produire sur la scène du festival, ajoutant un brin d’excentricité au trio. Voir cette belle brochette de personnalités « avant-progueuses » jouer une musique aussi peu prétentieuse avait quelque chose de cocasse et de magique tout à la fois. Au fond, le Peter BLEGVAD TRIO avait trouvé sa propre façon d’être « en opposition »… par rapport au reste de la programmation !

Une troisième surprise devait nous attendre à l’occasion d’un rappel qui, manque de bol, n’a pas eu lieu. Peter BLEGVAD et ses acolytes avaient prévu d’interpréter King Strut avec un « special guest », Jean-Hervé PÉRON (de FAUST). Il est vraiment dommage qu’on ait raté cet événement !

« La » découverte :
SALLE GAVEAU, du tango à l’apéro

Pendant plusieurs mois, on a cru que ZAO serait (bien) seul à assurer la première soirée du festival ; jusqu’à ce que soit sur le tard officialisée la participation de SALLE GAVEAU, groupe japonais comme son nom l’indique. (!) Ce n’est pas forcément celui qui était attendu dans le cadre de ce Rock In Opposition et en fait, quasi personne ne le connaissait. Et pour cause, le groupe n’a sorti son premier CD, Alloy, qu’en février 2007 et effectuait son second concert en France (le premier ayant eu lieu au Triton deux jours auparavant). C’est donc en territoire inconnu que s’ouvrait le festival…

La formation était à dominante acoustique, constituée d’un pianiste (Masaki HAYASHI), d’un contrebassiste (Keisuke TORIGOE), d’un accordéoniste (Yoshiaki SATO), d’un violoniste (Naoki KITA) et d’un guitariste qui passait selon les morceaux de l’acoustique à l’électrique. Ce dernier n’est autre que Natsuki KIDO, par ailleurs fondateur des groupes COIL et BONDAGE FRUIT, dont TRAVERSES vous a déjà parlé il y a quelque temps. Très vite, les Japonais ont captivé l’audience en livrant une mixture inédite de musique de chambre aux accents d’un post-tango argentin inspiré d’Astor PIAZZOLA et Tomás GUBITSCH, parsemée de polyrythmes jazz, de touches tziganes, évoluant dans des structures tortueuses mais ouvertes à l’improvisation, et présentant des angles parfois assez mordants quand la guitare électrique s’en mêle. Le « tango in opposition » n’existait pas, SALLE GAVEAU l’a inventé !

Bien qu’encore nouveau dans le landerneau des musiques progressives contemporaines mais constitué de musiciens fort expérimentés, le groupe a impressionné par sa maîtrise du propos, sa technicité irréprochable, ses trouvailles et son originalité, rappelant par endroits les ambiances de PENGUIN CAFE ORCHESTRA ou affichant une parenté avec SAMLA MAMMAS MANNA et Lars HOLLMER, dont il serait en quelque sorte la version latine. Prévu pour faire office d’en-cas, SALLE GAVEAU a, après les petits fours de l’inauguration, confortablement rassasié les convives du festival (c’était donc une « salle gavée »…) et s’est imposé comme un plat de résistance avec lequel il faudra désormais compter. Reste à savoir si l’orientation musicale du groupe continuera à capter l’attention quand le prochain disque sortira, mais pour l’heure SALLE GAVEAU en a ébahi plus d’un. C’est aussi pour faire découvrir des perles rares de ce genre qu’un festival doit être fait.

« La » création :
PRÉSENT, ou le vertige acoustique

Noir profond… bruit de rouille… Dave KERMAN apparaît, chaussant des babouches avec des chaînes, des râles sépulcraux, un tic-tac crispant, puis le coup d’envoi : un piano martèle une trame fortissimo, l’autre fait des variations.

Voici PRÉSENT dans une formule jamais entendue, purement acoustique : deux pianos, des percussions. Pour ceux qui connaissent la formation, les musiciens sont identiques, mais leurs rôles ne sont plus tout à fait les mêmes. Roger TRIGAUX (conducteur de l’ensemble), Réginald TRIGAUX, Dave KERMAN et Keith MACKSOUD tiennent les fûts, Pierre CHEVALIER et Ward De VLEESCHHOUWER (musicien additionnel) ont pris les deux Grands Pianos, et Denis DESASSIS a endossé le difficile rôle de tourneur de partitions.

La formation intrigue, la musique aussi. On avait gardé de PRÉSENT l’image d’un groupe rock exigeant, tortueux et torturé, nourri aux visions lugubres et aux harangues cauchemardesques de TRIGAUX père. Ici, le voici transformé en octet de musique contemporaine, mais égrenant toujours ses projections cafardeuses et grimaçantes. Bientôt, Matthieu SAFATLY, d’ordinaire préposé au violoncelle, quitte ses percussions et se met à invectiver la foule, sous-titrant tel un possédé les râles et chuchotements de Roger TRIGAUX, puis se fraye un chemin dans les gradins de la salle, expectorant son imprécation révulsée, appelant la « punition » suprême tout en fuyant la salle…

On a mis du temps à reconnaître Souls for Sale, le morceau-fleuve inclus dans l’album High Infidelity, qui n’a jamais été joué sur scène dans sa version électrique. C’est donc en acoustique que son baptême du feu fut célébré, donnant à lire sous un autre angle l’univers de PRÉSENT. Vingt-cinq minutes terribles, angoissantes, dont l’issue était incertaine.

Le morceau est-il terminé ? Tout le monde retient son souffle, n’ose bouger. Le public a-t-il détesté, semblent se demander les musiciens ? Après d’interminables secondes de silence assourdissant, Roger TRIGAUX ose un timide « merci » au micro, qui déclenche un torrent d’applaudissements. Ouf, on a eu chaud !

Deux autres morceaux subiront ce même traitement acoustique : d’abord une composition inédite, Vertige, qui méritera plusieurs écoutes ultérieures. Mais pas de doute, les méandres dont elle est constituée portent indéniablement la marque de PRÉSENT. Puis c’est au tour de l’inoubliable Promenade au fond d’un canal de paraître avec de nouveaux atours qui n’en ont certes pas dilué le climat morbide. Dans le final hypnotique de la pièce, Roger TRIGAUX et Keith MACKSOUD viennent rejoindre Pierre CHEVALIER à son piano, jouant avec lui, Roger allant jusqu’à jeter des balles de ping-pong sur les touches du piano. De petites balles blanches pour un grand humour noir…

La performance a éberlué nombre d’auditeurs. En conférence, Réginald TRIGAUX a expliqué ainsi la démarche :

« En fait, on a voulu montrer un autre aspect de PRÉSENT. Quand on joue électrique, ça sonne assez rock, et on ne se rend pas toujours compte qu’il y a aussi un aspect classique, et des influences classiques. On a voulu faire ce concert deux pianos + percussions pour faire ressortir davantage ce côté classique qui est aussi une base et mettre à jour la composition réelle de la musique. »

Et il faut bien avouer que ce nouvel éclairage met en exergue le foisonnement et la profondeur de l’écriture de Roger TRIGAUX, ses accointances avec une certaine musique contemporaine et sa façon de la transfigurer. Comme il l’a lui-même déclaré : « La musique de PRÉSENT a surtout frappé par son caractère énergique, puissant, sa force dans le son, très rock. Le fait de l’aborder avec piano et percussions permet aux gens de découvrir plus profondément la richesse des « parties intimes » de la musique, et non seulement le côté énergique et violent de PRÉSENT. »

Le groupe risquait gros, d’autant que son « âme grise » est co-organisatrice du festival. Mais PRÉSENT ne pouvait aussi trouver meilleure occasion de tenter une nouvelle expérience musicale. Du reste, celle-ci relevait parfaitement de l’esprit « in opposition » et a mis à mal les repères et les bordures stylistiques avec beaucoup d’à-propos. La performance ayant été filmée, une parution en DVD (qui irait de pair avec la sortie du prochain album) est sérieusement envisagée, ce qui permettrait à chacun de (re)plonger dans ces instants musicaux uniques, qui sont de ceux qui font chavirer les mécaniques mentales.

En programmant le concert acoustique de PRÉSENT, le festival a pris son plus gros risque… et a reçu sa plus belle récompense. Saluons donc cette initiative résolument inédite qui montre que le festival a aussi un rôle à jouer en tant que vecteur de renouvellement créatif dans le parcours des groupes.

Les Ténors :
PRÉSENT, ou le sacrifice au fond d’un canal

Le dimanche 15 avril, c’est dans sa plus coutumière version électrique que PRÉSENT se présentait sur la scène du festival, juste avant MAGMA. Pour ceux qui ont déjà vu PRÉSENT sur scène au cours des deux dernières années, le set n’a guère révélé de nouveautés, si ce n’est l’inclusion de Vertige, une nouvelle pièce découverte la veille en version acoustique, et ici interprétée dans une version électrique plus courte. Cela dit, le répertoire joué ce soir était suffisamment costaud pour en imposer : tout a commencé, histoire d’annoncer la couleur, avec une reprise de Jack the Ripper, morceau co-écrit par Roger TRIGAUX et Daniel DENIS du temps d’UNIVERS ZÉRO. L’ambiance est posée, la signature aussi. C’est comme si PRÉSENT avait commencé à naître avec cette pièce d’anthologie, tant la formation actuelle se l’est réapproprié avec brio. Suivront deux gros calibres de l’album N°6, The Limping Little Girl, marqué du sceau menaçant de la terrible injonction de Dave KERMAN, « Didn’t You Hear What Your Mother Said ? », et Ceux d’en bas, porté par des slogans au ton guerrier (« Give the people what they want ! »), ainsi qu’un nouveau morceau écrit par le claviériste Pierre CHEVALIER, épique à souhait : A Last Drop.

Ceux qui ne connaissaient pas PRÉSENT ont pu découvrir une musique à l’écriture plantureuse et sinueuse, truffée de chausse-trappes, de climats entêtants, de détours affolants, difficile d’écoute et pourtant prenante, captivante, du fait d’une interprétation taillée au couteau, à la dynamique vindicative, et avec un son énorme travaillé au centimètre par l’ingénieur du son le plus célèbre de la tendance post-R.I.O., Udi KOOMRAN.

Les compositions portent la marque de l’esprit torturé, enragé et engagé du sieur TRIGAUX père qui, sur scène, fait figure de grand ordonnateur : n’intervenant que sporadiquement à la guitare et aux claviers, il laisse ses musiciens prendre possession des partitions labyrinthiques qu’il a conçues, et qui ne sont pourtant pas faites pour tout le monde. Les arrangements de violoncelle (joué par Mathieu SAFATLY) et de cuivres (Pierre DESASSIS) sont somptueux, de même que les parties de piano de Pierre CHEVALIER. En digne fils de son père, Réginald TRIGAUX assène à la guitare des notes aigries et révulsées, tandis que Keith MACKSOUD à la basse et Dave KERMAN aux percussions assurent une rythmique foisonnante et bétonnée. La musique de PRÉSENT impressionne, étouffe, dérange.

C’est encore une fois avec Promenade au fond d’un canal que l’interprétation du groupe a atteint un climax époustouflant. À mi-chemin, Roger TRIGAUX se placera au centre de la scène, tourné vers KERMAN pour diriger l’orchestre. Dans la séquence finale, un énergumène grimé dans le genre « zoulou urbain », avec peintures de guerre seyantes, vient se poster en avant de la scène pour frapper inlassablement et furieusement une barre de fer. La transe envahit alors tant le public que les musiciens : Dave KERMAN frappe ses cymbales à coup de chaînes (après les avoir frappées à coup de poupées Barbie dans Limping Little Girl), Réginald TRIGAUX balance sa guitare contre son ampli, et Roger TRIGAUX, sans doute habité en cet instant par l’esprit rebel d’un Pete TOWNSEND, se met à jeter sa guitare par terre et la brise en miettes, ainsi que son clavier, tant qu’il y est ! La terreur théâtrale a atteint son paroxysme. Si PRÉSENT a touché le fond, c’est celui du canal, ainsi qu’un certain état de grâce. Standing ovation s’il vous plaît, et ce n’est que justice.

Le rock en opposition, Roger TRIGAUX ne se contente pas de le jouer, il le vit pleinement. Il n’est plus possible, au vu et entendu des deux performances dispensées par le groupe lors de ce festival, de douter que PRÉSENT est une figure majeure du mouvement Rock In Opposition.

Révélation pour les uns, redécouverte pour les autres, PRÉSENT a pleinement profité de sa situation privilégiée. Certes, Roger TRIGAUX était comme chez lui dans ce festival auquel il a contribué à donner naissance, ou à ressusciter. Mais quel autre événement aurait pu permettre au groupe de donner la pleine mesure de sa puissance et de sa créativité ? Quand on veut exprimer sa colère, mieux vaut ne compter que sur soi-même pour se donner les moyens de la diffuser.

Les Ténors :
FAUST, ou le sacre de la tronçonneuse

Dans une programmation majoritairement orientée vers les musiques progressives d’avant-garde, FAUST faisait un peu figure d’OVNI à la fois déplacé et mal connu. La scène actuelle de ces musiques ne cite guère FAUST en référence, et même dans la sphère du Krautrock, le groupe allemand n’est cité au choix qu’entre guillemets ou entre parenthèses. Lors d’une conférence donnée par les frères MARBEZY à l’Auberge de Cap’Découverte, Jean-Hervé PÉRON, membre d’origine du groupe, qui était là en auditeur libre, a rappelé que, même en Allemagne, FAUST n’a guère eu droit à beaucoup de reconnaissance. C’est un fait, FAUST est irréductible. Programmé en fin de soirée le samedi 14 avril (assurément la journée la plus éclectique du festival) FAUST trimbalait une aura de mystère qui a dû rendre dubitatifs bon nombre de festivaliers. À quoi fallait-il donc s’attendre ? À « rien », bien sûr.

Et ce n’est pas le matériel installé sur la scène qui était de nature à rassurer : d’abord le drumkit monté à la verticale, donnant l’impression d’une cage de verre, les caisses masquant littéralement le mythique batteur, Werner « Zappi » DIERMAIER, pourtant un solide bûcheron de deux mètres de haut. Au-dessus du drumkit, une immense plaque métallique suspendue… Du côté de Jean- Hervé PÉRON, une guitare basse, une guitare acoustique, un cor anglais et tout plein de bazar… Côté Amaury CAMBUZAT (fondateur d’ULAN BATOR), il y a une guitare électrique, des claviers et, planqué quelque part, un aspirateur avec son tuyau. Derrière Amaury, une bétonneuse. Sur le devant de la scène, un énorme bidon cabossé, sans doute chouravé aux TAMBOURS DU BRONX. En arrière-plan, un slide-show fait défiler des images trafiquées d’une ancienne performance de FAUST. Voir les musiciens jouer en vrai et les voir jouer derrière en images géantes créé déjà un effet de désorientation.

Le show commence gentiment (si tant est que ce qualificatif puisse convenir à FAUST), avec des séquences bruitistes, des martèlements proto-indus, des stridences guitaristiques, PÉRON débite des textes en allemand, en français… « Nous n’attendons rien de vous, n’attendez rien de nous », clame-t-il à l’attention d’un public qui compte quand même des connaisseurs ne manquant pas d’en rajouter côté provoc’ : « À bas la musique ! », « Ta gueule ! », entend-on à la cantonade. C’est l’effet FAUST.

Dans la série « attention danger : premier avertissement », voilà la plaque de fer suspendue du drumkit qui flanche, manquant de décapiter Zappi ! Dans un morceau qui commence comme une ballade acoustique mais qui se fait envahir par les « beats » lourds et répétitifs de Zappi, Jean-Hervé PÉRON et Amaury CAMBUZAT se téléphonent avec des bananes. Daevid ALLEN aurait sûrement aimé… Puis la rythmique se fait plus nerveuse, Amaury beugle « Avale, crache ! » tout en créant des « drones » à base d’effets wah-wah.

Puis les choses commencent à dégénérer quand PÉRON se saisit d’une perceuse et la fourre en mode « on » dans le bidon placé à l’avant-scène, créant des sons intrigants tout en braillant « Where do you go… where have you been, my blue-eyed son ? », et faisant gicler des bouquets d’étincelles. Cris dans la salle, effroi… Zappi attaque une scie circulaire avec une scie à métaux, puis se met lui aussi à martyriser ce pauvre fût. Décibels et étincelles… ceux qui ne connaissaient pas FAUST sont pétrifiés ou au mieux rient jaune ; les autres sont hilares, au moins dans leur tête. Dada pas mort ?

Le décapage se poursuivra avec une tronçonneuse, avec laquelle Jean-Hervé PÉRON inscrira le mot « RIEN » sur un pan de mur, avant de foncer dans la salle, gravissant les gradins comme un « Leatherface » déchaîné, la tronçonneuse rasant de près les oreilles, les mains et les pieds qui traînent. Officiellement, on ne déplore aucune victime.

De son côté, Zappi DIERMAIER frappe au marteau une barre de fer, il finira par en jeter plusieurs aux pieds des spectateurs du premier rang. Il y en avait un qui dormait, ça tombait bien !

Jean-Hervé PÉRON finit par avouer à un moment que tout cela n’est pas de la musique et qu’il faut passer à quelque chose de plus sérieux. Il déplie alors une planche à repasser, et se met à repasser un tee-shirt et une chemise aimablement prêtés par des spectateurs. Dans la bétonneuse enfin allumée, Amaury CAMBUZAT jette des objets métalliques, créant ainsi un effet de rythmique peu courant. Plus tard, il esquivera de peu un jet de bassine en fer provenant de Jean-Hervé, qui lui intimait sans succès d’arrêter ses couinements guitaristiques.

Ambiance, ambiance… on rigole ou on grince, au choix. FAUST effraie, FAUST dérange, FAUST est méchant, FAUST déconne, FAUST fait rire, FAUST hypnotise, FAUST est trop bruitiste pour n’être que psychédélique, trop tribal pour n’être qu’urbain, trop dadaïste pour n’être qu’indus. Et du reste, plutôt que de se servir de machines pour créer des sons et des rythmes, les « art-terroristes » préfèrent exploiter les propriétés sonores des outils et ustensiles qui leur passent sous la main (un peu comme chez EINSTÜRZENDE NEUBAUTEN, mais en peut-être moins poussé). Chez FAUST, ça sent bon la forge. Et le happening.

Mais on aurait bien tort de ne juger FAUST que sur ses « actions » scéniques. Musicalement, le trio excelle à créer un univers sonore qui n’appartient qu’à lui, exploitant des éléments composites et jouant des extrêmes sans être forcément difficile d’accès. Mais c’est un fait, FAUST préfère les rythmes tribaux et sauvages et les stridences en boucles plutôt que les mesures composées, les brisures, les structures complexes et les arrangements ultra-chiadés.

Alternant pièces à venir sur son prochain album (qui devrait s’intituler C’est…c… com… compliqué), improvisations et grands classiques reboostés (J’ai mal aux dents/Shempal Buddha, It’s a bit of a Pain, The Sad Skinhead et l’emblématique Krautrock, dans une version de près de vingt minutes), le set de FAUST aura duré environ une heure trois quarts, laissant un public soufflé, ahuri, bouleversifié… FAUST a divisé les avis, charcuté les parti-pris, tronçonné les certitudes.

N’est-ce pas la preuve la plus probante qu’il est, peut-être plus que toutes les autres formations programmées au festival, un groupe « en opposition » ? Il en porte en tout cas l’esprit, inaliénable et incorruptible. FAUST a soulevé la poussière et ce faisant a apporté une salutaire bouffée d’air, évacuant ainsi les relents sectaristes délétères qui émanent parfois des microcosmes.

De toute façon, s’il en fallait un pour lever le poing, ça ne pouvait être que FAUST !

Les Ténors :
MAGMA, ou les Zombies contre-attahk

Les messagers de Kobaïa étaient attendus, très attendus, mais pas seulement par ceux qui ne les avaient jamais vu, mais aussi par ceux qui les suivent partout, ne veulent pas en perdre une miette, quitte à réécouter trente-huit fois le même morceau. On ne sait jamais, d’une interprétation à l’autre, il y a peut-être un coup de cymbale qui a changé de place, redirigeant toute la portée et la dimension de cette transe expiatoire qui gronde dans chaque note écrite par le Grand Zebehn… Ne rigolez pas, c’est très sérieux. Ils sont nombreux, les Français à avoir fait le déplacement à Carmaux pour voir MAGMA et rien que MAGMA. Vous conviendrez que, de tous les groupes programmés dans ce festival de musiques underground c’est indubitablement lui le plus rare et le plus marginal ! Fidélité grégaire, quand tu nous tiens…

Il y a décidément un magnétisme fulgurant et permanent qui émane du groupe de Christian VANDER, quelque chose d’indéfinissable qui fera que ce groupe ne sera jamais en panne de public et peut remplir n’importe quelle salle. Et une fois encore, grâce à lui, la Maison de la musique de Cap’Découverte était pleine, ce qui a permis au festival RIO de terminer en apothéose. Rien que de très prévisible, en fait, et en tout bien tout honneur.

Est-il jamais arrivé à MAGMA de donner un mauvais concert ? Non, et ce n’est pas encore cette fois-ci que ça devait arriver. Tout au plus ont-ils vécu des moments contrariants du fait de quelques problèmes techniques. Et là, désolé de casser la magie d’entrée, mais de tous les concerts donnés dans ce festival, c’est probablement celui de MAGMA qui a été le plus mal sonorisé. On le fait exprès ou quoi ? Udi KOOMRAN n’était pas aux manettes, il est vrai. La première partie de Köhntarkösz a été voilée par un « buzz » sourd et insistant qui donnait l’impression qu’une soucoupe volante atterrissait derrière la scène. Je sais, les Kobaïens ont débarqué, mais quand même… quelqu’un aurait pu éteindre le moteur une fois que tout le monde était descendu !

Bon bref, « Hamataï » quand même, et en dépit de la gêne occasionnée, le groupe a su généré cette hypnose fatale aux pauvres terriens maudits que nous sommes tous. Köhntarkösz, trente et quelques années après son enregistrement, gagne encore de nouveaux galons, révèle d’autres profils, l’interprétation ne cesse de se bonifier, avec cette fois, du fait de la formation actuelle, beaucoup plus d’interventions vocales. Le bassiste Philippe BUSSONNET et le guitariste de James McGAW entourent l’imposant kit de batterie de Christian VANDER ; ensemble ils génèrent une tension toujours plus fiévreuse mais qui ne cesse de louvoyer, et qui n’explosera véritablement que dans la seconde partie de la pièce, dans une débauche d’énergie pour le moins secouante. Les interventions du claviériste Emmanuel BORGHI sont toujours aussi savoureuses, de même que celles des choristes (au nombre de quatre : Stella VANDER et Isabelle FEUILLEBOIS d’un côté, Antoine et Himiko PAGANOTTI de l’autre), qui ont adopté un jeu de scène approprié aux possibilités offertes par la scène, allant sur le devant durant certaines séquences où les voix prédominent, puis se retirant sur des estrades placées de chaque côté de la scène dans les passages plus instrumentaux. Enfin, un petit nouveau a débarqué dans la communauté magmaïenne, il s’agit du claviériste Benoît ALZIARY, dont le vibraphone ajoute une touche aussi inédite qu’appropriée à la célébration de l’univers kobaïen.

Mais de toute façon, il ne faut pas se leurrer, c’est Christian VANDER qui capte tous les regards, notamment ceux du public étranger qui n’a que trop rarement l’occasion de voir MAGMA sur scène. Le jeu du charismatique maître de cérémonie ne déroge pas à sa réputation, il attire les regards, subjugue les neurones, électrise les corps. Et quand Christian VANDER prend le micro, comme sur Hhaï, son timbre vocal n’en est pas moins grisant.

Pour ceux qui ont raté les récents épisodes depuis deux/trois ans, précisons que le répertoire scénique de MAGMA est actuellement consacré au second grand-oeuvre de Maître VANDER, soit la trilogie Ëmëhntëht-Rê. La pièce épique du même nom n’a jamais été jouée sur scène (ni enregistrée) en intégralité dans les années 1970, et l’on en connaît que des fragments.

MAGMA travaille donc aujourd’hui à en donner la version définitive, actuellement en cours d’enregistrement. Pour l’heure, Ëmënhtëht-Rê est la pierre angulaire des prestations live de MAGMA. S’étalant maintenant sur trois quarts d’heure, elle inclut des morceaux déjà connus comme la ballade Rindë, le toujours magistral Hhaï et le ténébreux Zombies, soit le jour comme la nuit, tous deux traversés en un périple époustouflant. Mais surtout, la pièce comporte dorénavant une séquence finale inédite (dont on a miraculeusement retrouvé la partition), donnant ainsi une bonne raison aux fans endurcis de se presser aux concerts de MAGMA… et de trépigner d’impatience en attendant que soit enfin définitivement gravé à tout jamais cet opus majeur.

À la fin du concert, les musiciens quittent la scène et, encouragés par le public, y retournent, présentés un par un par Stella VANDER, mais pas toujours dans l’ordre qu’elle avait prévu (où est donc passée la sacro-sainte discipline magmaïenne ?). Le groupe termine par une ballade sans nom qui une fois encore met les talents vocaux de Christian VANDER en vedette, prodigieusement émouvants. C’est sur cette note troublante et étincelante que s’est achevé le festival. Les anges sont-ils passés ?

Univers en opposition

Dix groupes et trois jours de musique peuvent-ils suffire à dresser un état des lieux du Rock in Opposition en 2007 ? Une chose est sûre, c’est que l’on ne peut guère, concernant cette première édition, parler d’une « réunion » aux allures nostalgiques. La preuve en est que, de ces groupes qui ont fait partie du mouvement Rock In Opposition originel, aucun n’était à l’affiche du festival de Carmaux.

Il y a du reste à s’interroger sur cette absence. On l’a dit, tous ont disparu… sauf SAMLA MAMMAS MANNA (qui s’apprête à se produire au FMPM, Festival des musiques progressives de Montréal en septembre 2007, preuve que le groupe existe encore !) et… UNIVERS ZÉRO ! Concernant ce dernier, la question de son absence au festival 2007 a été posée aux organisateurs. Roger TRIGAUX a répondu : « Je suis impliqué dans le choix des groupes programmés au festival… UZ passera peut-être un jour au R.I.O. Mais je crois que c’est avant tout une question de prix et d’adéquation avec ce qu’on veut faire pour l’instant. Or, UZ demande très cher. »

L’air est connu, mais le son de cloche de Michel BESSET a été quelque peu différent : « UNIVERS ZERO a joué à Carmaux en décembre 2005, et très honnêtement le groupe actuel ne m’a pas donné l’envie de le reprogrammer sur le R.I.O. Je le dis très clairement. Pour moi c’est un groupe qui a beaucoup changé, qui est peut-être aujourd’hui plus jazz, plus froid… En revanche, j’ai adoré la première partie du concert acoustique de PRÉSENT. L’approche et l’atmosphère qu’il y avait m’a fait retrouvé quelque chose d’UNIVERS ZÉRO. Pendant trente minutes, j’ai retrouvé des sensations que j’avais eues avec UNIVERS ZÉRO dans les deux premières tournées. »

On ne peut en vouloir à Michel BESSET, dont les liens d’amitié avec Roger TRIGAUX ont été déjà mentionnés et compte tenu que les deux hommes ont été les initiateurs de ce « nouveau » festival Rock In Opposition 2007.

Il reste à savoir si un tel festival peut faire l’économie d’une tête d’affiche aussi réputée et attendue du public – qu’il soit ou non fan de « musique progressive » – qu’est UNIVERS ZÉRO. Comme dans toute famille, le Rock In Opposition est aussi miné par les conflits internes, et l’on ne peut qu’espérer que ces derniers se tassent devant l’enjeu que représente l’existence d’un tel événement culturel, et l’envergure qu’il pourrait prendre.

* * *

À défaut des « anciens résistants », le festival R.I.O. 2007 n’a pas manqué de programmer des pionniers de ces musiques « autres », « nouvelles », qui ont en quelque sorte préparé le terrain dans le début des années 1970 : MAGMA et FAUST étaient là pour illustrer le fait, forts de leur statut de piliers mythiques à la personnalité musicale bien trempée. La présence de ZAO rappelait que la muzik zeuhl s’est épanouie, bon gré mal gré, en dehors du groupe de Christian VANDER, tandis que celle de PRESENT rappelait que l’histoire du Rock In Opposition ne s’arrête pas avec celle du mouvement originel, qu’elle est surtout une question d’attitude et une forme de persévérance dans la résistance. Quant au Peter BLEGVAD TRIO, il suffit de savoir qu’il comprend deux anciens membres de HENRY COW, sachant que BLEGVAD a lui aussi accompagné le groupe pendant un temps (lors de la fusion SLAPP HAPPY/HENRY COW), pour comprendre qu’à Carmaux, il était censé donner le change par rapport au groupe, jamais reformé, qui a engendré le Rock In Opposition… et accessoirement montrer que les voies de ce dernier sont aussi inattendues qu’impénétrables…

Quand on sait de plus que KING CRIMSON et Robert WYATT ont même été contactés pour participer au festival, on mesure toute l’envergure de l’idée maîtresse qui a guidé la programmation : il s’agissait ni plus ni moins que de constituer un panorama de ces musiques rock avant-gardistes à travers les générations, rameuter les ténors des 70’s encore en activité tout en leur adjoignant de plus jeunes pousses, en l’occurrence NeBeLNeST, GUAPO, MATS/ MORGAN et SALLE GAVEAU.

Toutefois, là où les musiques de MAGMA, de FAUST ou de PRESENT ont été reconnues en leur temps comme innovantes, inaliénables et réfractaires aux étiquettes (et dépassant nettement le cadre du rock progressif), celles des « jeunes groupes » sont stylistiquement plus repérables et catégorisables, car reprenant et déclinant à leur compte les idiomes musicaux de leurs aînés, parfois avec une attitude d’hommage à peine camouflé, genre appel du pied plutôt que coup de pied au cul ! Ce que révèlent avant tout ces formations actuelles, c’est que l’innovation et l’opposition ont déplacé – pour ne pas dire resserré – leurs lignes…

De cet état de choses a émané une confusion quant à l’identité du festival, certains l’ayant perçu comme un festival de musique progressive de plus, avec certes une tendance « dure », « sombre », « extrémiste », pour ne pas dire (quand on veut s’en débarrasser) « élitiste ». Le symptôme le plus patent de la programmation de cette première édition est que la plupart des groupes retenus se sont déjà commis dans d’autres festivals dédiés aux musiques progressives. Les Franciliens n’ont du reste pas manqué de remarquer les similitudes entre la programmation du festival Les Tritonales avec celle de ce festival R.I.O., à deux/trois exceptions près.

Faut-il en déduire que le Rock In Opposition n’est devenu qu’un sous-genre de la musique progressive ? Les organisateurs ont sur la question une position plus que rétive. Significative a été à cet égard la réaction de Roger TRIGAUX qui, devant une foule de fins connaisseurs de musique progressive, a déclaré : « Une chose dont j’ai horreur, c’est la musique « progressive ». J’en ai horreur, je la hais. Je hais ces gens qui répètent interminablement ce qui a été fait il y a trente ans… en moins bien ! Cette musique est devenue bourgeoise, elle n’a plus aucun sens actuellement. ». Et Réginald TRIGAUX d’ajouter (non sans prévisibilité) : « En fait je pense que cette musique progressive maintenant est devenue de la musique… régressive. ». Classique, mais toujours drôle…

Le fond du problème a sans doute été pointé par Pierre CHEVALIER quand il a déclaré : « Le paradoxe, c’est que nous faisons partie de cette catégorie de musiciens qui ne veulent pas faire partie d’une catégorie ! »

Y compris par rapport à la filiation de la musique progressive avant-gardiste représentée par PINK FLOYD, Frank ZAPPA, HENRY COW, SOFT MACHINE, KING CRIMSON, etc., PRÉSENT prend ses distances.

« Dans le cas de PRÉSENT, a répondu Réginald TRIGAUX, il s’agit d’une musique très personnelle. PRÉSENT ne ressemble à aucun autre groupe. Roger (TRIGAUX) a sa propre conception de la musique. Bien sûr, il a des influences, mais c’est quand même vraiment très personnel, et sa musique ne peut se comparer à aucune autre. »

Et Pierre CHEVALIER de préciser : « Le point commun avec ces gens-là est peut-être qu’il ont eu eux aussi leur propre conception de la musique. Ils ont dû se battre pour imposer leur vision musicale. Le point commun est là. Mais sinon il ne s’agit pas de la même musique, bien entendu. »

Pérennité et perspectives

Quoi qu’il en soit, on voit bien que le terme « musique progressive » ne signifie pas la même chose pour tout le monde, et que sa pluralité sémantique ne fait qu’accroître les malentendus. Faut-il pour autant présenter le festival Rock In Opposition 2007 comme un nouveau festival progressif ? Si son affiche s’est certes constituée autour d’un fort noyau de musiques à connotation zeuhl et progressive d’avant-garde, elle a aussi pointé d’autres champs musicaux tout aussi redevables d’une attitude résistante et d’un esprit innovant, mais qui ne s’inscrivent pas docilement dans les ornières stylistiques du rock progressif, même aventureux. Les conférences sur la musique contemporaine, ainsi que les concerts de FAUST, du Peter BLEGVAD TRIO, de PRÉSENT en formule acoustique et dans une certaine mesure de SALLE GAVEAU en sont l’illustration, et tant pis pour ceux qui les ont considérés comme hors-sujet. Ils n’ont peut-être pas encore tout compris ni tout découvert de cet univers protéiforme qu’est le Rock In Opposition.

Sur ce point, le festival pourrait faire évoluer son profil, si l’on en croit le perspectives de Michel BESSET : « Je pense que si le Rock in Opposition se poursuit en 2008, il s’ouvrira à des choses peut-être « plus difficiles » – elles ne sont pas difficiles pour nous, ni pour vous –, par exemple à des formes de musique classique contemporaine, voire du free jazz. On va travailler la programmation de manière plus précise, et on restera dans cette optique-là. »

Le festival semble donc vouloir pour l’avenir se positionner « en opposition » avec ce qu’on pourrait attendre de lui, puisqu’au lieu de se contenter de programmer des groupes provenant des catalogues des labels « avant-progressifs » autorisés, la programmation entrevue pour 2008 pourrait accueillir d’autres formes musicales liées, au moins intellectuellement, à l’esprit en opposition. Le festival y perdra-t-il son âme et son public pour autant ? Le suspense reste entier, et la programmation de la prochaine édition, prévue pour être annoncée dès juillet 2007, apportera un début de réponse.

Mais la pérennité du festival tient aussi et surtout à des facteurs plus bassement matériels et financiers, car comme l’a rappelé Michel BESSET : « Ce festival nécessite beaucoup de travail, y compris sur la recherche de financements puisque l’association Rocktime, qui organise ce festival, bénéficie de fonds publics, et c’est essentiellement avec ceux-ci qu’on peut compenser le coût global du festival qui est quand même assez élevé. Et ce n’est pas cette année avec les entrées publiques qu’on pourra amortir ce festival. Sans ces financements publics, ce festival ne serait absolument pas possible. Ça reste malgré tout très, très difficile de défendre ces musiques. ». Le contraire aurait de toute façon été étonnant, voire inquiétant. Alors croisons les doigts et prenons d’ores et déjà rendez-vous pour l’édition 2008 !

Réalisé par Stéphane Fougère
– Photos : Sylvie Hamon et Stéphane Fougère

Site du Festival : www.rocktime.org/rio

(Article original paru dans TRAVERSES n°22 – juillet 2007
et légèrement complété en 2017)

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