Giovanni VENOSTA & SONATA ISLANDS – Nippon Eldorado Kabarett

Giovanni VENOSTA & SONATA ISLANDS – Nippon Eldorado Kabarett
(Felmay / Orkhêstra)

GiovanniVenosta-SonataIslands_NipponEldoradoKabaretC’est tout un pan d’histoire relativement méconnu des musiques « autres » japonaises qui est dévoilé dans cet album, enregistré live par… des musiciens italiens ! On se dira que la globalisation des réseaux, matériels et virtuels, de diffusion musicale a amplement contribué à rendre possible cette « récupération ». Mais en fait, la diffusion de ces musiques nées au pays du soleil levant a commencé il y a une bonne trentaine d’années. Avec son label alternatif et engagé Recommended Records nouvellement créé (c’était au début des années 1980), Chris CUTLER (HENRY COW, ART BEARS, CASSIBER….) a amplement contribué à faire connaître en Occident ces drôles de musiques, qui étaient « nouvelles » aussi pour le public du pays d’où elles sont originaires.

Car si le Japon a entamé au XXe siècle (et même dès la fin du XIXe siècle, depuis en fait l’époque dite de l’ère Meiji) une politique de modernisation et d’ouverture au monde extérieur, qui s’est caractérisée sur le plan culturel, et notamment musical, par l’appropriation – voire la réplication – des modes d’expression occidentaux (rock, jazz, psychédélia, funk, latino, free…), ce n’est qu’au début des années 1980 qu’est apparu un courant musical que seuls sans doute des Japonais pouvaient inventer : une sorte de croisement impensable entre les genres populaires et les genres savants, mêlant pop et électronique, musique classique et sons de jeux vidéo, musique progressive et musique de films, disco et musique de cabaret… Bref, un melting-pot pétillant qui mettait dans le même panier chants faussement naïfs et rythmiques obsédantes, bricolage instrumental et textes dadaïstes et non-sensiques, écriture savante et tortueuse et ambiance de cirque. Et dans ce Japon underground comme dans l’Europe « rock-in-oppositionnée », on découvrait les vertus créatrices du travail de montage et de mixage en studio.

Quelques formations sont devenues emblématiques de ce mouvement, à commencer par WHA-HA-HA, groupe porté sur l’expérimentation folâtre et décomplexée, agrémentée de rythmes jazzy et libres, de chant sans paroles, de synthés cheap et de cuivres pétaradants, tendance fanfare dada, au sein duquel ont émergé Akira SAKATA, Shigetoku KAMIYA, ou encore la chanteuse excentrique Mishio OGAWA et le non moins percussionniste farfelu (issu de théâtre Kabuki) Kiyohiko SEMBA, qui sera la force motrice d’une autre formation emblématique de cette avant-pop nipponne, HANIWA ALL-STARS, un collectif jazz-pop dadaïste ingérable sur le long terme, puisque comprenant pas moins d’une cinquantaine de « freaks », habillés en pyjamas pour les hommes et en costumes de nurses pour les femmes !

Et enfin, il y a eu HACO, musicienne touche-à-tout génératrice de paysages sonores surréalistes et oniriques, doux-amer et foisonnants, enfantins et impressionnistes, avec son groupe AFTER DINNER, sorte de reflet déformé, « japonisé » et « excentricisé » de groupes comme ART BEARS et autres NEWS FROM BABEL. Sa prestation au festival MIMI de 1987 (à l’époque à St-Rémy-en-Provence) a grandement aidé à sa découverte, de même que la participation de HACO au film Step across the Border, consacré à Fred FRITH.

On parle là de vestiges d’une époque déjà lointaine et forcément révolue, mais que le pianiste et compositeur italien Giovanni VENOSTA (connu entre autres pour ses « collages » musicaux avec Roberto MUSCI sur ReR Megacorp) n’a pas voulu laisser croupir dans les limbes. Il s’est mis en tête de leur rendre hommage en les retranscrivant et en les réorchestrant pour un sextette comprenant une chanteuse, Sarah STRIDE, et une formation « de chambre » dirigée par le flûtiste Emilio GALANTE, déjà repérée pour ses adaptations de compositions de ténors du mouvement Rock In Opposition, Fred FRITH, UNIVERS ZÉRO et THINKING PLAGUE dans un CD publié chez Altrock, le SONATA ISLANDS.

Ce CD comprend ainsi cinq reprises de HACO (pour AFTER DINNER), trois reprises de pièces composées par Mishio OGAWA et une de Kiyohiko SEMBA (pour HANIWA ALL-STARS) et un chant traditionnel. Mais on se doute que le répertoire doit être plus vaste…

Voilà donc une formation peu conventionnelle jouant une musique qui vaut pour son exotisme comme pour son goût de l’expérimentation sémillante et déterminée, et à laquelle Giovanni VENOSTA et SONATA ISLANDS redonnent une actualité et, surtout, une fraîcheur d’exécution aussi étonnante qu’enthousiasmante. Mené par des musiciens au diapason, virtuoses mais pas « m’as-tu-vus », et une chanteuse italienne au timbre revivifiant qui interprète ces chansons en V.O. (c’est-à-dire dans un japonais impeccable, à la fois respectueux de la prononciation et détaché de toute entreprise de copiage simiesque), ce Nippon Eldorado Kabarett ne semble pas faire l’âge de sa musique. Sans doute cela est-il dû à cette délicate couche de nonchalance infantile qui habite celle-ci, tout comme à cette touche de désenchantement existentialiste qui s’en dégage.

Ceux qui ont connu cette avant-pop nippone du temps de son envol retrouveront à l’écoute de cet album live (à la qualité sonore exceptionnelle) cette magie désinvolte et cette jovialité saugrenue et effrontée qui a dû les séduire à l’époque, quant bien même les acteurs ne sont pas les mêmes et ne cherchent pas à faire semblant d’être ce qu’ils ne peuvent pas être (comprenez que, entre les lignes et les notes, leur « italianité » apparaît subrepticement).

Le Nippon Eldorado Kabarrett est aussi goûteux qu’une pâtisserie à l’azuki, ou un délice tokyoite de type dorayaki, mais on vous le conseille aussi comme plat principal.

Goûtez-y, et si ça vous plaît, ne manquez pas d’aller au prochain festival Rock in Opposition de Carmaux, où le Nippon Eldorado Kabarett sera exceptionnellement accompagné par HACO en personne ! Régalade en perspective…

Label : www.felmay.it

Distributeur : www.orkhestra.fr

Stéphane Fougère

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