Hasan YARIMDÜNIA – Dardanelles, Turquie, Gelibolu

Hasan YARIMDÜNIA – Dardanelles, Turquie, Gelibolu
(Innacor/L’Autre Distribution)

hasan-yarimdunia_dardanelles-turquie-geliboluCréé à l’initiative d’Érik MARCHAND, de Jacky MOLARD et de Bertrand DUPONT (conseiller artistique de Ton All Produksion et directeur de La Grande Boutique à Langonnet, lieu de création, de diffusion, de formation et de résidences artistiques), Innacor s’affiche comme le label « haut-parleur des cultures de Bretagne et du monde » et se propose de diffuser des productions musicales innovantes et transversales en provenance de Bretagne, région particulièrement riche en créations ouvertes aux croisements des genres.

Les CD d’Innacor apparaissent sous la forme digipack et leurs pochettes sont reconnaissables par leur esthétique personnalisée mettant en valeur les travaux de deux artistes : Cécile BORNE, plasticienne et chorégraphe, dont les œuvres sont conçues à partir de matières tissées, perçues comme porteuses de mémoires (et qui dit tissu dit « mé-tissage ») ; et Julien WEBER, plasticien, musicien et graphiste, qui assure la finalisation des visuels des pochettes.

La ligne éditoriale du label soutient donc la créativité bretonne contemporaine, mais aussi la mémoire oubliée de Bretagne, de même que les créations-rencontres autour de la matière bretonne et d’autres cultures musicales populaires du monde. S’inscrivant directement dans cette optique, les travaux de Jacky MOLARD et d’Érik MARCHAND y sont évidemment privilégiés, mais aussi ceux de musiciens d’autres horizons moins connus avec lesquels ils ont travaillé.

Pour sa première production, Innacor s’est mis un point d’honneur à n’impliquer aucun musicien breton (si ce n’est à l’enregistrement et au mixage, assurés par Jacky MOLARD), ni même à faire entendre la moindre trace de musique bretonne ! Quitte à afficher un esprit d’ouverture, autant y aller franco.

Cap donc à l’Est de l’Europe, plus précisément à Gelibolu (anciennement Gallipoli), un petit port du détroit des Dardanelles, en Thrace, soit la partie européenne de la Turquie, à la croisée des cultures ottomanes, slaves et helléniques.

C’est ici qu’est né Hasan YARIMDÜNIA, l’un des plus éminents maîtres de la clarinette tzigane en Turquie, et notamment du style tsigane appelé « sulukule ». Musicien d’origine turque donc, Hasan a cependant des racines balkaniques puisqu’il est issu d’une famille de musiciens tsiganes de Macédoine, son père étant originaire de Salonique. Européen par la géographie, Balkanique par ses racines, Turc par son origine, il joue une musique populaire rom (tsigane) inspirée des traditions roumaine, grecque, macédonienne et nourrie d’improvisations modales (les fameux « taksimleri») à consonance orientale. Peut-on incarner meilleure image de la « world music », ou en tout cas d’une musique nomade ?

Le nom YARIMDÜNIA signifie du reste « la moitié du monde », pas moins. Même si son premier instrument, dont il joua dès l’âge de sept ans, était le violon, qu’il pratiqua une dizaine d’années, Hasan YARIMDÜNIA était prédestiné à la clarinette. D’abord parce que son père était clarinettiste, et aussi parce que son nom à l’état civil, Hasan GIRNATACI, signifie « clarinettiste ». La transmission est chose sacrée chez les YARIMDÜNIA, aussi le fils d’Hasan, Tamer, est-il lui aussi clarinettiste, ainsi que son petit-fils, Taner. Tous trois forment par ailleurs un remarquable trio de clarinettistes transgénérationnel très prisé à Gelibolu. Les grandes fêtes locales et les mariages résonnent avec délectation de la musique d’Hasan YARIMDÜNIA, du fait de sa grande richesse.

Les amateurs de world music est-européenne se souviendront sûrement qu’Hasan a enregistré avec Okay TEMIZ l’album Fis Fis Tziganes, sur le label La Lichère, en 1989, qu’il a participé à la bande son du film Latcho Drom de Tony GATLIF et qu’il a, plus récemment, rejoint LES BALKANIKS d’Érik MARCHAND. Enfin, les fidèles du festival des Rencontres internationales de la clarinette populaire, à Glomel en Bretagne, se rappelleront certainement l’avoir écouté en 1994 et en 1998. Hasan y est retourné en 2004, pour une création avec un autre clarinettiste renommé, Ivo PAPASOV (Bulgare d’origine tsigane turcophone). C’est à cette occasion que Jacky MOLARD, Érik MARCHAND et Bertrand DUPONT lui ont proposé d’enregistrer cet album. Hasan YARIMDÜNIA y joue avec sa nouvelle formation incluant son fils, Tamer GIRNATACI, au davul (grosse caisse), Bekir TOKSÖV au violon, Naci KAZAR au oud, et Serkan KOÇAN au derbouka.

Le groupe impressionne, d’abord par sa virtuosité époustouflante, mais aussi et surtout pour son sens aiguisé des nuances et sa capacité à gérer tout en subtilité divers mouvements rythmiques et variations de puissance lors d’improvisations modales ouvrant sur des climats effervescents, lumineux ou plus contemplatifs. Son répertoire comprend des chansons d’amour et des danses, le plus souvent celles des côtes de la mer Egée (les « zeybek »), mais aussi des danses rom ou de la mer Noire, interprétées sur des modes (« makamlar ») typiques de la musique turque, « hicaz », « usak », « nihavend », « rast » et « huzzam ». Hasan YARIMDÜNIA et ses acolytes ont le don de dispenser les structures les plus complexes avec une facilité et une inspiration déconcertantes.

Le CD est de plus pourvu d’une piste vidéo comprenant un reportage réalisé par le photographe et réalisateur Sylvain BOUTTET. Sa caméra suit Hasan YARIMDÜNIA chez lui, à Gelibolu, sur son « lieu de travail », c’est-à-dire les fêtes nationales, les banquets, où il est sollicité pour dispenser ses notes grisantes. On le voit également jouer en extérieur, sur la place du marché, tandis qu’en voix off il raconte son histoire… en quelques mots, car les sons et le décor disent le reste. Voilà un album idéal pour s’initier aux musiques populaires traditionnelles de Turquie et goûter ainsi aux sentiments les plus intimes du peuple rom.

Label: www.innacor.com

Stéphane Fougère

(Chronique originale publiée dans
ETHNOTEMPOS n°21 – avril 2006)

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