Indonésie, Java Centre : GAMELAN DE SOLO – Le Jeu des sentiments

Indonésie, Java Centre : GAMELAN DE SOLO – Le Jeu des sentiments
(Terrains/Inédit)

indonesie-java-centre-gamelan-de-solo-le-jeu-des-sentimentsL’attrait qu’exercent les musiques de gamelan indonésiens (javanais comme balinais), surtout celles provenant des palais royaux (les « kratons »), sur les publics occidentaux ne date pas d’hier et remonte même aux premières colonies. Leurs sophistications mélodiques, leurs complexités rythmiques et leur profusion timbrale ont ébranlé nombre de compositeurs mélomanes (DEBUSSY…).

Mais là où, sans doute, les anciens enregistrements de musique de gamelan ont privilégié un aspect surtout ethnologique, des productions plus récentes s’attachent à mettre en évidence la qualité et la valeur purement esthétique de ces idiomes musicaux, et à éclairer leur dimension émotionnelle et sacrée. Ainsi par exemple du coffret Gamelan of Central Java paru chez Arion en 2003, dans le livret duquel un essai entier était consacré à un concept fondamental de l’esthétique javanaise, le « rasa ». D’origine indienne, ce terme révèle plusieurs sens liés au ressenti et à la faculté de compréhension : goût, parfum, émotion, état d’esprit, intuition…

La notion de rasa ouvre donc sur un vaste monde de sentiments, que l’ethnologue américain Marc BENAMOU se propose de nous faire découvrir et ressentir avec Le Jeu des sentiments. Cette publication est impressionnante, puisqu’il s’agit d’un coffret de quatre CD, ce qui constitue une première en matière de publications audiophiles consacrées aux musiques traditionnelles indonésiennes.

Certes, les connaisseurs se rappelleront que le label Ocora a, il y a quelques années, publié quatre CD d’enregistrements réalisés au Palais royal de Yogyakarta. Ce nouveau coffret, que fait paraître le label Inédit dans sa nouvelle collection Terrains (qui propose des enregistrements de chercheurs effectués sur place), se concentre pour sa part exclusivement sur le répertoire du Gamelan de Solo (ou Surakarta), réputé pour être le plus raffiné.

À travers cette plantureuse sélection de ghending (compositions pour gamelan) issues de la musique instrumentale de concert, de la musique de danses et de la musique du célèbre théâtre d’ombres, Marc BENAMOU a cherché à restituer de manière exhaustive un répertoire typique des séances musicales nocturnes (klenengan) qui avaient cours dans la région de Solo dans les années 1960-90. Pièces appartenant à la tradition palatine ou provenant d’un répertoire plus populaire, ou le plus souvent des deux à la fois, elles démontrent l’ampleur des rasa qui peuvent être exprimés lors de ces soirées, et qui oscillent entre le registre grave et imposant (regu) et le registre plus déluré, aguicheur (prenès).

Ce souci de « mise en situation » est aussi perceptible dans la prise de son, où l’on a cherché – sans jamais se départir des exigences de clarté et de qualité sonore – à restituer l’acoustique typique de ces performances dans lesquelles les différents gongs, tambours, métallophones, xylophones, vièle rebab, flûte suling, chœur masculin (gérong) et chanteuse féminine (pesindhen) forment un tout et se fondent en une seule unité orchestrale, sans que les uns ou les autres ne soient amplifiés.

Un livret d’une soixantaine de pages présente avec une érudition pointilleuse les instruments, les procédés mélodiques, rythmiques et formels du gamelan, analyse les structures des pièces sélectionnées, tout en nous introduisant à la perception et au savoir affinés que peut en avoir un musicien javanais, de manière que l’auditeur occidental puisse à son tour pénétrer les subtilités et les raffinements de cet univers sonore ensorcelant.

Totalisant 4 heures 30 de musique, ce coffret a de quoi accaparer durablement l’écoute de l’auditeur averti soucieux de parfaire sa connaissance de ces musiques de gamelans de cour. Il n’y a certes pas de quoi faire la fine bouche… tout au plus peut-on regretter, au vu des photos (un peu sombres) reproduites dans le livret et provenant d’un film vidéo réalisé durant les enregistrements, l’absence d’un DVD. Signalons tout de même que cette publication en tous points exceptionnelle a été judicieusement saluée par l’Académie Charles-Cros, qui en a fait l’un de ses « coups de cœur » de 2006.

Site label : www.label-inedit.com

Stéphane Fougère

 

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