Jacques DUDON – Érosion distillée

Jacques DUDON – Érosion distillée
(Monster Mélodies)

Créer de la musique à partir de la lumière naturelle ou artificielle – ce qu’on appelle la génération optique des sons – c’est possible. Le compositeur villecresnois Jacques DUDON l’a prouvé avec ses recherches sur la synthèse microtonale et photosonique qu’il a développé depuis 1972 et dont on trouve des illustrations sonores dans le bien nommé CD Lumières audibles, qu’il a publié en 1995. On ne vous expliquera pas ici le processus, sous peine de voir votre cerveau s’éroder en cours de lecture. Justement, l’érosion – qui plus est « distillée » – est un phénomène qui a également intéressé Jacques DUDON bien avant qu’il se fasse connaître également comme luthier expérimental créateur d’instruments « à eau » (les « aquaphones »). Ce LP le prouve puisqu’il contient des enregistrements inédits, retrouvés par miracle sur deux acétates gravés pendant cette glorieuse, sulfureuse et vaporeuse année 1969.

Le style tranche évidemment avec les précédentes expériences musicales de DUDON, qui aurait pu se contenter de jouer du bon vieux et plus lucratif blues-rock avec son groupe THE SOUL BAG, transformé en GHISLAIN BLUES BAND puis en BLUES BAG. Jacques DUDON s’est même payé le luxe de refuser une proposition de rejoindre le groupe d’un certain Johnny H., préférant se lancer dans des jams psychédéliques de trois quarts d’heure avec son groupe L’ASSEMBLÉE, le long d’un « liquid show » baigné de lumières gélatineuses… Ce groupe n’a laissé pour trace discographique qu’un single (Le Chien). Jacques DUDON s’est dès lors produit en solo, puis a rassemblé des potes à lui (dont Patrick CHABANE, Marcel BEL et Claude PARLE) pour confectionner des maquettes en vue d’un album qui devait être publié par… EMI ! Ce sont ces maquettes que l’on retrouve dans ce LP publié par le label parisien Monster Mélodies.

Des douze pièces contenues dans cet album, seul le morceau éponyme, Érosion distillée, avait été publié auparavant par feu le label Spalax dans son coffret anthologique 30 ans d’agitation musicale en France (1998). On y découvrait un bien rugueux solo de guitare improvisé sur lequel s’esbaudissaient des vocaux acidifiés, propulsés par un tapis volant rythmique de percussions orientales. C’était l’époque où Jacques DUDON s’était fabriqué son propre « sound system » bricolé avec des circuits imprimés et des composants pour générer des « feedbacks », créant ainsi un modèle préhistorique de synthétiseur analogique. Il disposait ce sound system sur ses genoux, une guitare par-dessus, jouée à plat, auxquels s’ajoutaient des appeaux traités avec des pédales de distorsion et une chambre d’écho.

D’autres étrangetés émaillent cette Érosion distillée, à commencer par cet Ancestor’s Tour, qui fait tourner les têtes à coup d’harmonium enfumé, de percussions suintantes et de furtifs appeaux. Guitares acoustique et basse s’entremêlent à loisir dans L’Ange, le diable et les colimaçons, tandis que La Clé des oubliettes fait entendre un prototype de guitare glissando que DUDON a été, selon Daevid ALLEN, le premier à expérimenter. Un sitar, joué par Patrick CHABANE, participe aussi aux libations dans Le Clown, auquel se joignent des percussions acoustiques, attestant d’une orientation folk orientale que DUDON poursuivra par la suite en confectionnant une « chandra-vina » aux cordes atteignant les deux mètres de long, puis en concevant un luth aux frettes tordues pour que les notes partent en quête d’une « intonation juste », ce qui ouvrira à Jacques DUDON les portes du système modal indien lors de ses futures pérégrinations himalayennes…

Cet attrait pour la modalité orientale est confirmée dans Érosion distillée avec le long Out of the River, aux allures de raga rustique et opiacé. Le même orientalisme parfume L’Éther brûlant, une chanson pétrie de visions « road-tripales », interprétée – comme les autres chants dans ce disque – avec une voix qui ne se préoccupe pas trop de justesse ; mais qu’importe, c’est l’intention qui compte !

Ces enregistrements judicieusement sauvés de l’oubli préfigurent l’orientation tant musicale qu’existentielle que se choisira Jacques DUDON par la suite. Après avoir croisé la crème du folk français (Alan STIVELL, Gabriel YACOUB, John WRIGHT, Catherine PERRIER, le groupe MELUSINE, Tran Quang HAÎ…), il battra les pavés avec les membres du futur groupe ultra-psychédélique CRIUM DELIRIUM avant de rejoindre la HOG FARM dans son voyage à travers l’Europe de l’Est, le Moyen-Orient (où ils organiseront le premier Kabul Rock Festival !), l’Inde et le Népal, terminus Khatmandou, comme il était d’usage à l’époque. De retour en Inde, Jacques DUDON y apprendra la musique vocale auprès d’un maître du genre, et découvrira son procédé de synthèse photosonique. Mais cela est une autre histoire…

Pour l’heure, et même avec 46 ans de retard, Érosion distillée a de quoi s’imposer comme un soubresaut majeur de cette agitation musicale hexagonale qui a sévi dans le sillage du mouvement psychédélique. Accompagné d’une carte postale, d’une affiche et d’un arbre généalogique retraçant le parcours artistique de Jacques DUDON, ce disque vinyle n’est noir qu’en apparence car, à la lumière, il recèle (ou distille…) de superbes tâches solaires, contribuant à rendre luxueuse cette édition limitée à 1000 exemplaires.

Stéphane Fougère

Label : www.monstermelodies.fr

 

 

 

 

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