MEÏKHÂNEH – La Silencieuse

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MEÏKHÂNEH – La Silencieuse
(Cas particuliers / Buda Musique)

Amorcée en 2012 avec un EP-6 titres, l’histoire discographique du trio MEÏKHÂNEH ajoute enfin une autre pierre à son édifice, cette fois décisive puisque La Silencieuse est un véritable album de 11 titres totalisant une bonne heure d’écoute.

Toujours constitué de la chanteuse Maria LAURENT, du guitariste et « diphoneur » Johanni CURTET et du percussionniste Mila PASTA, MEÏKHÂNEH ouvre en plus grand les portes de sa « maison de l’ivresse » (traduction du nom du groupe) et nous livre un panorama musical éblouissant qui combine la saveur intimiste du fado sud-européen, l’envoûtement lyrique de cette autre Europe voisinant avec l’empire ottoman, les sensuels chavirements rythmiques du monde persan, les sépulcrales expressions glottales des hauts plateaux asiatiques ainsi que leurs cordes râpeuses.

En fait de maison de l’ivresse, MEÏKHÂNEH ressemble plutôt à une caravane de la griserie. Sa musique n’est pas de celles, frelatées, qui poussent à rester confiné dans un « chez-soi » faussement confortable, mais encourage l’auditeur à s’extraire de ses raideurs culturelles et à sortir respirer hors de ses routines d’écoute.

Quand bien même on pourrait aisément affubler le groupe de l’étiquette world music, il serait vain d’attendre de sa part une restitution muséale de ces musiques lointaines autant qu’un collage exotique de celles-ci. C’est une autre partition qui est jouée par MEÏKHÂNEH. La route soyeuse musicale qu’il dépeint participe d’une assimilation des enjeux émotionnels et spirituels de ces cultures de l’Est, et s’étire sur des kilomètres de paysages sonores piochant dans divers creusets poétiques.

Un voyage qui se fredonne, une forte odeur d’herbe dans un village de montagne, des pluies qui s’abattent comme un fléau dans des rues, l’éveil concomitant de fourmis et d’enfants, des monts qui se dressent, des montagnes qui pleurent face au tarissement de la nature, un train qui s’enfuit dans la nuit, un avion qui reste au sol, une silencieuse qui se coupe les cheveux, des mots pour consoler… c’est tout un monde de visions et de sensations qui s’ébroue, s’anime, se contorsionne et se dilate dans des lignes de fuite pluri-directionnelles dont les reliefs sont subtilement aérés par la combinaison, constamment renouvelée d’un morceau à l’autre, d’instruments traditionnels acoustiques.

Cordes et peaux constituent en effet l’ossature instrumentale de MEÏKHÂNEH : les guitare, luth dombra et guimbarde de Johanni CURTET croisent les plus occasionnels luth et vièle mongols tenus par Maria LAURENT et sont soutenus par les zarb, daf et udu de Milad PASTA. Comme si ça ne suffisait pas, MEÏKHANEH a convié quelques autres musiciens à partager un bout de chemin. C’est ainsi que Bijan CHEMIRANI amplifie la mixture déjà bien colorée du trio avec ses luths tzouras et saz et ses riqq et udu, de même que le musicien mongol Uuganbaatar TSEND-OCHIR (du groupe EGSCHIGLEN) avec sa contrebasse à tête de cheval « ikh-khuur », ainsi que Martin COUDROY avec son accordéon diatonique. Loin de saturer l’espace sonore, ces renforts instrumentaux en déploient les contours et les volumes, rebattant les cartes poétiques pour mieux délocaliser l’écoute.

Enfin, il y a les voix : celle de Maria LAURENT, avec ses spirales illuminées et ses murmures enveloppants, hypnotise sans délai l’auditeur. Imposante mais nullement envahissante, elle joue au chat et à la souris selon les morceaux avec les saisissants bourdons vocaux de Johanni CURTET, grand connaisseur du chant diphonique mongol, dont il use de plusieurs formes : khöömi, khargyraa et shakhmal khooloi. Sur le plan vocal aussi, les références traditionnelles alternent ou se confondent, de même que les textes des chansons puisent dans la poésie persane, mongole, ou encore hongroise et portugaise. Maria LAURENT s’exprime donc en plusieurs langues, y compris à deux reprises dans un sabir imaginaire que l’on jurerait pourtant avoir déjà entendu quelque part sur le globe terrestre ! Mais où ? Et quand ? MEÏKHÂNEH n’est pas du genre à donner des réponses toutes faites, bien conscient que l’intérêt du voyage réside dans le fait de susciter des questions, d’éveiller l’esprit aux pérégrinations oniriques…

Ne cherchez donc pas chez MEÏKHÂNEH une quelconque authenticité réifiée de formes musicales traditionnelles (même si le trio est résolument ancré en elles), goûtez plutôt à ce savant brouillage de pistes musicales qui, paradoxalement, donne l’impression de musarder dans les arcanes vibrantes d’une musique traditionnelle d’un Grand Est sans frontières autres que celles que Dame Nature peut s’imposer, mais qu’on ne saurait lui imposer. La Silencieuse, c’est, peut-être, le nouveau nom de l’âme de l’auditeur quand il a écouté MEÏKHÂNEH…

Stéphane Fougère

Site : www.meikhaneh.com

Label : www.budamusique.com

 

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