MIEKO MIYAZAKI et GUO GAN – Bonbon chinois et Bonbon japonais

Mieko MIYAZAKI & Guo GAN

Bonbon chinois et Bonbon japonais

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Musiciens virtuoses jouant sur des instruments anciens : c’est ainsi que se présentent la Japonaise Mieko MIYAZAKI et le Chinois Guo GAN. Ce faisant, ils contournent la problématique du musicien « traditionnel » en représentation d’une culture forcément exotique.

Car l’un comme l’autre, bien que connaissant sur le bout de leurs cordes leurs répertoires de souche, ont plutôt cherché à faire œuvre de création inédite, en Orient comme en Occident. Leur album en duo Nen Nen Sui Sui (paru sur le label français Daqui et distribué par Harmonia Mundi) constituerait en effet le premier témoignage discographique d’une mise en commun des répertoires et instruments traditionnels chinois et japonais dans un projet artistique.

Ce dialogue entre le violon « erhu » et la cithare « koto » en vient même à dépasser ses Terres d’ancrage pour rafraîchir quelques classiques occidentaux et en révéler les fragrances extrême-orientales. Car Mieko MIYAZAKI et Guo GAN n’oublient pas qu’ils se sont rencontrés en Occident, dans l’Hexagone.

Voici l’histoire paradoxale d’un projet « interasiatique » qui ne pouvait naître qu’en Occident…

Entretien avec Mieko MIYAZAKI et Guo GAN

Votre album Nen Nen Sui Sui est sorti il y a quelques semaines. J’imagine que c’est un projet qui a été préparé depuis plusieurs mois. A quand remonte cette envie de faire un album et des concerts ensemble ?

Mieko MIYAZAKI : L’idée, ça fait longtemps qu’on l’a eue ! Mais en fait, on ne travaille ensemble que depuis un an. Guo GAN s’est bloqué une semaine et est venu me voir à Bordeaux. Je l’ai hébergé et on travaillé pendant une semaine : on a choisi les morceaux, on a constitué un répertoire, on a fait les arrangements, on a enregistré et on a fait les photos pour le CD.

Guo GAN : En fait, on y a passé même pas une semaine ! Il y a eu trois jours de répétitions et deux jours de studio, seulement cinq jours, en fait !

MM : En fait, c’est étonnant comme on s’est chacun compris assez vite. On n’a pas eu besoin de beaucoup de discussions ni de répétitions…

GG : On est des musiciens professionnels plus que des musiciens « traditionnels ». On connaissait déjà toutes les partitions des thèmes japonais, des thèmes chinois, ainsi que les partitions occidentales. Du coup, pour nous, faire quelque chose ensemble a été très facile. C’est seulement après qu’on a ajouté des soli, des improvisations.

Votre disque comprend des mélodies traditionnelles réarrangées, des compositions aussi, et des reprises. Les pièces traditionnelles étaient-elles à l’origine conçues spécifiquement pour vos instruments ?

GG : Oui, ce sont des pièces pour nos instruments, le erhu ou le koto. Mais c’est la première fois que je joue ces pièces traditionnelles chinoises accompagné par un koto japonais. Avant, je n’avais jamais fait ça. Ces pièces pour erhu étaient souvent jouées avec la cithare chinoise, le guzheng. Mais jamais elles n’ont été jouées avec un koto ; c’est la première fois ! Et Mieko a très vite compris la musique chinoise, et elle a de même travaillé assez rapidement. Elle connaît bien la musique chinoise.

Et pour les pièces de koto ?

MM : En fait, il n’y a pas dans notre répertoire de pièces solistes de koto. Il y a certes des pièces traditionnelles japonaises, mais plutôt retravaillées. On a gardé les mélodies, et on a improvisé dessus. Donc, on n’a pas été cherché de pièces exclusivement pour koto ; on a plutôt fait nos créations sur des mélodies traditionnelles japonaises.

Vos instruments sont très anciens, ils datent de plusieurs siècles. Savez-vous quel est le plus ancien des deux ? Le erhu ou le koto ?

MM : Je dirais : le erhu.

GG : Le erhu provient de la dynastie Song, qui remonte à l’an 960 (jusqu’en 1280).

Je crois que le koto, bien qu’il représente la musique traditionnelle japonaise, a des origines chinoises en fait, non ?

MM : On dit même que l’ancêtre du koto serait le « kulbit » en bambou des Philippines ! Toutes les cithares viennent de là. Aujourd’hui, on peut trouver, musicologiquement parlant, la plus vieille «kora » aux Philippines. Après, c’est allé partout ; en Afrique, il y a eu la kora et en Asie, c’est devenu la cithare. On ne peut pas vraiment savoir à quand ça remonte… Mais en effet, c’est en Chine que l’ancêtre du koto s’est développé. Quand la cithare chinoise guzheng est arrivée au Japon, au VIIIe siècle, les Japonais ont adoré cet instrument. A la prononciation, guzheng est devenu koto ! C’est ainsi qu’on a changé le nom ! C’est une histoire très intéressante. Les Japonais aimaient beaucoup les musiques des cultures « étrangères ». Parce que le Japon est très petit comparé à la Chine. Il a emprunté aux philosophies, aux technologies, aux musiques, aux beaux-arts de Chine. Après plusieurs modifications, tout ce savoir est devenu partie intégrante de la culture traditionnelle japonaises.

Le koto a lui aussi subi des modifications, on lui a ajouté des cordes, etc.

MM : Oui, c’est vrai. Il y a le koto à 17 cordes (inventé par Michio MIYAGI)… En Chine, ils ont également développé leur cithare. Le guzheng, maintenant, a 21 cordes. Mais le koto que j’ai aujourd’hui est vraiment celui d’origine, c’est-à-dire celui à 13 cordes qui existe depuis que s’est développée la musique soliste de koto avec Kengyo YATSUHASHI, au XVIIe siècle.

Le erhu est-il également d’origine chinoise ?

GG : Tu sais, c’est encore une histoire un peu compliquée. Quelqu’un dit que c’est le premier dans la famille des instruments de Mongolie. Quelqu’un d’autre dit que ça vient de la culture arabe… Aucune réponse n’est sûre. En ce qui concerne l’histoire de la Chine sous la dynastie Song, il y a quelque chose d’écrit dessus dans le livret du disque.

Cela dit, le « er » de « erhu » signifie « deux cordes ». « Hu » signifie « Mongolie ». Donc, on a beau jeu de dire que cet instrument vient de Mongolie !

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En fait, vous jouez des instruments qui, au-delà du fait qu’ils représentent respectivement la culture chinoise et japonaise, incarnent l’Asie. Est-ce que, pour le disque, vous n’avez pas été tentés de reprendre aussi des mélodies de pays asiatiques autre que la Chine ou le Japon, comme la Mongolie, la Corée, des pays voisins… ?

GG : Avec nos instruments, on peut jouer de tous les styles. Mais nous, on aime beaucoup mêler les styles avec la musique originale asiatique. Ça, on aime beaucoup ! C’est notre style. Notre projet, en Europe comme aux États-Unis, est quelque chose d’assez unique. Avant, jamais aucun musicien chinois n’avait réalisé une création avec un musicien japonais. Ou alors ça doit être très rare. Je crois que c’est vraiment une première. Et ça, c’est très important pour la musique asiatique ! On en a beaucoup discuté, Mieko et moi. Beaucoup de choses en musique asiatique vont ensemble. Certes, il y a beaucoup de choses différentes, mais là, ça fonctionne et c’est très, très beau !

En ce moment, en Chine, il n’y a pas beaucoup de collaborations interculturelles de ce genre. Au Japon je crois qu’il y en a déjà plus. Il y a beaucoup de musiciens chinois qui sont allés travailler au Japon. Mais leur musique est surtout dans le style populaire, c’est de la musique de variétés. Le genre jeunes filles, claviers, batterie… Après, on ajoute un peu de koto, du erhu… Ça peut être très bien, mais ça n’est pas du métissage 100 % traditionnel. Nous, notre son est 100 % traditionnel. On n’a pas besoin de programmations, etc. ; on a juste nos deux instruments. Et on peut jouer du jazz, du classique, on peut jouer tout ! Et ça, je crois que c’est unique.

MM : L’un des grands problèmes en Asie, c’est que chacun fait dans son style, mais il n’y a pas trop de réunions entre artistes. Nous, on n’a pas subi ce problème-là. On s’est mariés musicalement parce qu’on a beaucoup de respect l’un pour l’autre, et parce que la Chine et le Japon sont vraiment voisins. Normalement, les voisins sont toujours à se battre ; ça c’est un problème ! Mais nous, on a beaucoup de respect, et on est très fiers d’être Asiatiques, d’être dans la culture traditionnelle asiatique et d’y gagner chacun notre vie. C’est dans cet esprit-là qu’on a fait ce projet. Avec cette fierté on peut dégager le problème de l’Asie, tu comprends ?

C’est peut-être un peu difficile à comprendre pour un Européen. Les cultures chinoises et japonaises ont beaucoup de points communs. De temps en temps on se bat pour savoir qui était le premier à faire ça… Bon, souvent, c’est la Chine qui était là d’abord, mais il est arrivé que les Japonais contestent certaines choses… Chaque pays affiche sa fierté. Mais on se fout de ça !

GG : Tu sais, ce qui est curieux, c’est que tu peux aller à Pékin ou à Shanghai, trouver des magasins de disques, mais tu n’y trouvera pas quelque chose dans notre style. Pourtant c’est grand, la Chine ! Mais il n’y a pas. C’est rare.

Alors justement, votre disque est sorti sur un label français ; pensez-vous qu’il aurait pu sortir sur une maison de disques asiatique, par exemple ?

MM : Bonne question !

GG : En tout cas, si ce disque sortait en Chine, ça marcherait !

Et si vous l’aviez enregistré en Chine ou au Japon, ou dans un autre pays, est-ce qu’un label vous aurait signé ?

GG : Produire un tel disque en Chine, ce ne serait pas simple.

MM : Si on n’avait fait que de la musique occidentale ou du jazz, ça aurait été possible. Mais il y a beaucoup de morceaux asiatiques et de compositions personnelles, et ça, je ne suis pas sûre que les Asiatiques aiment ça. C’est peut-être un peu exagéré de le dire, mais les Japonais n’aiment pas ce qui est japonais (traditionnel). Si on avait joué que du classique occidental, oui, on aurait pu trouver un label asiatique ! Mais pas pour ce qu’on fait.

Et puis, on s’est rencontrés à Paris, en France, c’est ça qui est important. Notre projet a été créé en France, le pays des musiques du monde. Donc ce projet a été possible parce qu’on s’est rencontrés en France.

GG : En Chine, pour n’importe quel instrument traditionnel, le erhu, le guzheng, le pipa, il y a beaucoup de musiciens virtuoses. Mais le problème est dans les têtes ! Ils se voient comme les meilleurs dans leur style musical, les autres sont toujours derrière. C’est le problème de la Chine : il y a beaucoup de musiciens traditionnels, comme en Inde, mais tout le monde ne pense qu’à « gagner ».

Il y a aussi des considérations qui ont à voir avec la politique. Parce que les maisons de disques en Chine sont liées à la politique. Si tu veux faire de la musique, il faut faire de la musique très « politique ». C’est vraiment nul !

Par exemple, en Chine, il y a une chanteuse, une femme très connue, mais qui chante toujours avec de la musique « populaire », façon communisme des années 1930. Elle est très connue et gagne beaucoup d’argent. Cette musique, c’est nul ! Mais ça marche dans toutes les TV, toutes les radios, chaque jour, chaque semaine…

MM : C’est de la musique sur commande. Et les textes sont très orientés communisme…

GG : Oui. Ça, c’est bizarre ! Ce n’est pas libre. C’est fermé. C’est le problème en Chine : il n’y a pas beaucoup de monde pour faire vraiment de la musique comme on la fait. Il faut toujours penser les choses très vite. Après, c’est l’économie et la politique qui dictent leurs lois…

Donc, ce n’est pas par hasard si vous avez réalisé votre album en France…

GG : Dans notre répertoire, il y a des pièces que les gens connaissent, mais qui sont jouées de façon nouvelle. Notre style est plus « musique nouvelle » que musique traditionnelle. Quand tu vas à la Fnac, rayon « musiques du monde », tu vois que chaque pays a un bac de disques : « Japon », « Chine », « Inde », mais tu ne trouves pas de bac pour ce qu’on fait, nous, à savoir un mélange de musiques de deux pays, et même trois puisqu’on joue aussi de la musique française. On habite ici, donc il nous faut bien intégrer la musique française dans notre projet.

En fait, votre disque pourrait se retrouver classé dans plusieurs bacs…

GG : Oui, et on pourrait jouer dans des festivals très différents : musiques du monde, jazz, classique…

MM : On est vraiment des « manouches asiatiques » ! (rires)

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Revenons au répertoire : il y a des morceaux inspirés par des mélodies traditionnelles, et d’autres sont des compositions. Le premier, par exemple, Bonbon chinois et bonbon japonais, est une composition, je crois ?

MM : Oui, je l’ai écrite en trente minutes ! Quand Guo GAN est arrivé à la maison, j’étais très contente qu’on travaille ensemble. Mais le deuxième jour, il y a eu ce tremblement de terre au Japon et la catastrophe de Fukushima, et j’ai vraiment paniqué ! Malgré tout il fallait bien qu’on travaille et j’ai fait tout mon possible pour me concentrer. Cela dit, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à ce qui se passait au Japon. Une fois, je me suis réveillée à 6 heures du matin, et je me suis concentrée sur notre projet. Je me suis mise à ne penser qu’à des belles choses et à oublier les mauvaises nouvelles, et j’ai écrit ce morceau, qui symbolise le mariage de nos deux cultures. Et aussi, j’avais besoin de rire un peu ! Ici, on est très triste. Il faut rire. C’est pour cela que j’ai composé ce morceau.

Mitsubashi, c’est un vieux morceau à toi ?

MM : Oui, je l’ai enregistré il y a presque dix ans au Japon. Il avait été joué en duo koto/shakuhachi (flûte en bambou). J’ai pensé qu’il marcherait bien aussi avec un erhu. La différence avec la première version est qu’on a ajouté une grande partie improvisée sous forme de dialogue entre erhu et koto.

GG : La nouvelle section nous permet de partir dans une improvisation plus jazz. On joue quelques mesures plus jazz.

Quant à toi, Guo GAN, tu as apporté le fameux morceau Sai Ma, que tu joues souvent en solo…

GG : Oui, c’est un morceau très connu. A l’origine, c’est un morceau très court, de deux minutes seulement. J’ai ajouté plein de choses, beaucoup de techniques de jeu différentes. Je l’ai vraiment refait dans mon style. Au départ, il n’y avait rien de tout cela. Regarde sur youtube, il y a des versions vraiment différentes jouées par d’autres musiciens. J’ai joué une fois ce morceau à New York, au Carnegie Hall. Cette grande salle de 2800 places est épatante. J’ai joué sans micro ! Mais tout le monde a pu écouter le son de mon erhu, ça c’est incroyable ! Le son est extraordinaire.

Pour jouer cette pièce avec Mieko, on a juste repensé les arrangements, les harmonies. On la joue très vite, il y a beaucoup de choses, mais on n’a pas eu besoin de travailler beaucoup dessus, en fait.

MM : J’ai appliqué une logique jazz. Je peux réaliser une harmonie, j’ai adapté pour le koto. C’est ça, peut-être, ma spécialité : harmoniser. Normalement, la musique asiatique n’a pas d’harmonie comme dans la musique occidentale. Mais ma spécialité est justement d’harmoniser parce que j’ai une logique jazz.

GG : L’harmonie des musiques traditionnelles chinoises et japonaises sont toujours les mêmes, elles ne changent pas.

MM : Je n’utilise pas cette logique-là, sinon on ne peut pas jouer d’arabesques. Harmoniquement, c’est très compliqué.

Il y a dans votre disque des pièces qui ne sont pas asiatiques : deux pièces de DEBUSSY et une de Joseph KOSMA.

GG : Les Feuilles mortes, tout le monde connaît bien ce morceau ici. Mais quand on le joue, il change forcément du fait du son de nos instruments. Ils ont une couleur asiatique alors que le morceau n’est pas asiatique. Ça, c’est intéressant pour tout le monde.

Qu’est-ce qui vous a intéressé chez Claude DEBUSSY ? Pourquoi avoir choisi deux de ses pièces ?

GG : Parce qu’on habite en France et qu’on aime la musique impressionniste française.

MM : DEBUSSY, RAVEL, SATIE…

GG : Je crois qu’il y a dans la musique de Claude DEBUSSY quelque chose qui a à voir avec la musique asiatique. Dans sa culture, il y a quelque chose en lien avec l’Asie. Maurice RAVEL aussi… La musique française est extraordinaire. Par exemple, si on jouait une pièce de BEETHOVEN, un morceau classique occidental, ça paraîtrait bizarre. On peut le faire, mais il n’y a rien qui se rapproche de nos musiques, pas de couleurs communes. Alors que la musique de RAVEL a des affinités avec nos musiques.

MM : J’ai écrit dans le livret que si DEBUSSY était encore là et qu’il avait découvert notre projet, il nous aurait écrit… S’il était encore vivant, il en serait très content ! (rires)

Oui, DEBUSSY a aussi été inspiré par des musiques asiatiques…

MM : Oui ! La musique de gamelan indonésienne, aussi…

GG : C’est comme le peintre Claude MONET : il a très bien connu la peinture japonaise. En tout cas, c’est sûrement la première fois que du DEBUSSY est repris par des instruments asiatiques…

Envisagez-vous aussi de reprendre du Maurice RAVEL ?

MM : Oui, plus tard. On a l’idée, mais pour l’instant on a deux morceaux de Claude DEBUSSY. Quand Guo est venu travailler avec moi, il avait amené La Fille au cheveux de lin, et moi j’avais prévu de lui faire jouer l’Arabesque. C’est comme ça qu’on s’est rendu compte qu’on aimait bien tous les deux DEBUSSY !

Et pourquoi avez-vous choisi de reprendre Les Feuilles mortes ?

GG : On aime beaucoup cette pièce, notamment la version d’Édith PIAF. On a aussi un vague projet de faire quelque chose autour du jazz manouche…

MM : La mélodie de Joseph KOSMA est très flottante… Or, la musique asiatique a une grande spécialité, c’est d’être également très flottante, avec beaucoup de doigté, d’accélérés. C’est notre style. L’association de cette mélodie de KOSMA avec nos instruments asiatiques était donc évidente.

On avait pensé aussi à jouer Summertime. Mais on habite en France, alors par respect, on a préféré reprendre un thème français.

GG : Summertime, on le jouera aux États-Unis ! De même, quand on a joué en Espagne, on a joué du Manuel De FALLA.

Effectivement, dans les musiques asiatiques, il y a cet aspect flottant, parfois mélancolique, parfois printanier. Il y a beaucoup de rapport avec les saisons, la nature, aussi… un aspect liquide, qui évoque un paysage de rivière, ou bien un paysage de montagne également…

MM : Sans les beautés de la nature, la musique asiatique n’existerait pas ! Dans les musiques chinoise et japonaise, il y a beaucoup de morceaux qui évoquent les beautés de la nature. C’est vraiment important. Et en peinture, c’est pareil ! Chinois et Japonais ont un grand intérêt pour la nature, et ils en respectent la beauté. Ça en est même devenu une philosophie. Les Européens pensent qu’ils doivent profiter des beautés de la nature, les exploiter. Mais nous, on pense qu’on est DANS la beauté de la nature, c’est l’idée asiatique. Ce n’est pas pareil. Les humains vivent dans la nature, et celle-ci était déjà installée avant nous.

Oui, ça signifie que, dans l’idée asiatique, l’homme serait plutôt « l’invité » de la nature, plutôt que son maître.

MM : Oui, exactement. Et c’est pour ça, quand je joue avec Guo, qu’on se comprend très vite. Avec un musicien français, on pourrait se comprendre aussi, mais il faudrait plus de temps. Je peux comprendre ce que Guo pense, quelle phrase il veut jouer… Ecoute Mitsubashi, nous sommes sur la même longueur d’onde, et ce n’est pas par hasard. C’est un vrai miracle. Dans nos têtes, il y a cette philosophie de l’univers : on vit dans la nature. Ce n’est pas du tout l’idée occidentale. Je pense vraiment ça. C’est mon avis.

C’est pour ça que vous avez donné à votre disque le titre Nen Nen Sui Sui. C’est également le titre d’un morceau et si j’ai bien compris ça vient de Chine et ça a été repris au Japon, c’est ça ?

MM : C’est le poème qui est chinois. Pourquoi les Japonais utilisent des caractères chinois ? D’abord parce que, pour la langue japonaise, il n’y avait pas de caractères. Et vers le IVe-Ve siècle, les Japonais ont accueilli des philosophes chinois qui utilisaient des caractères. Et ils les ont adaptés pour la langue japonaise. Encore aujourd’hui, on utilise des caractères chinois, mais avant, on n’avait pas de caractères. Il n’y avait pas d’écriture. On a adapté… « Nian Nian Sui Sui », c’est chinois, et « Nen Nen Sa Sa », c’est japonais. Avec nous, c’est devenu « Nen Nen Sui Sui » ! J’adore cette idée ! Ça signifie que le temps passe, mais que les fleurs restent les mêmes. Alors que les gens changent, vivent et meurent au bout d’un certain temps. Mais les fleurs resteront… C’est la marche de l’univers.

Oui. La nature change moins vite que l’homme. Sauf si l’homme veut changer le cours de la nature, mais c’est un autre problème…

MM : …et ce serait assez désagréable !

Avez-vous déjà fait des concerts fondés sur votre album en Asie ?

GG : On va déjà chercher au Japon et en Chine… Il faut qu’on joue là-bas, c’est très important.

Ce serait intéressant de voir comment votre projet est perçu dans ces pays…

GG : Tout le monde dit que faire se rencontrer les musiques, c’est facile. Moi je crois au contraire que c’est difficile. Si, quand on s’est rencontrés avec Mieko, on ne s’était pas compris, si on n’avait été que des musiciens très traditionnels plutôt que des musiciens professionnels, si on n’avait pas bien connu les partitions, si on avait obéi à quelque règle d’ordre politique ou autre, ça aurait été très difficile !

MM : On a vraiment une grande envie de créer quelque chose de nouveau. On ne voulait vraiment pas rester dans une approche strictement traditionnelle.

A priori, pensez-vous que votre démarche sera plus appréciée en Occident ou en Orient ?

MM : Moi, en tant que japonaise, j’adorerais écouter plein de disques comme le nôtre !

Il faut espérer que tu ne sois pas la seule !

MM : Ce n’est pas typiquement japonais ou typiquement chinois. C’est notre « asiatisme ». C’est pour ça que ce disque est intéressant. Je suis Japonaise, mais s’il y a des disques comme ça qui sortent, je les achète !

GG : Il y a aussi autre chose : j’habite à Paris depuis onze ans. Avant, il m’est déjà arrivé de jouer avec des musiciens chinois ou japonais, on s’est juste rencontrés pour jouer une ou deux fois en concert, sans jamais sortir de disque. Je connais des joueurs de flûte japonaise ou de koto, mais ça n’a pas marché ensemble. Il y avait un problème de niveau technique. Ils n’étaient pas professionnels. Et ils avaient des mentalités du genre : « Moi, je suis musicien chinois – ou japonais – traditionnel, je ne joue qu’en solo ! Peut-être peut-on jouer une fois ensemble en concert, mais pas monter de projet ! » Ils sont fermés. Qu’ils soient Chinois ou Japonais. Ça, c’est difficile.

MM : Chacun joue son style, et c’est tout ! Ils sont fermés et têtus.

GG : C’est pour ça que ma rencontre avec Mieko a été fructueuse. Avec un autre musicien ou une autre musicienne japonaise, je n’aurais pas pu monter ce projet. Et pourtant, j’adore la musique japonaise. Mais avec les musiciens japonais que j’ai rencontrés avant, il y avait plusieurs obstacles : niveau technique, mentalité, manque de créativité, fermeture d’esprit… Ce n’est pas simple !

Espérons que votre projet puisse faire bouger les mentalités…

GG : Il y a des musiciens chinois qui se contentent de jouer toujours les mêmes morceaux, en solo ou en groupe. J’ai un groupe aussi, c’est ce que je fais. Mais je n’ai pas envie de ne faire toujours que ça ! Il faut trouver d’autres choses, d’autres musiques, très belles, et les faire se rencontrer. Je ne veux pas m’enfermer. Je suis très libre. Il faut rester ouvert. Pour un musicien traditionnel, c’est très important. Or, il y a bien 80 % de musiciens traditionnels qui ont l’esprit fermé. Une fois, j’ai même dit à une musicienne indienne : « J’aime beaucoup ta musique. On joue ensemble ? » Elle m’a répondue : « Non, non, moi je suis Maître, je joue solo. » Ça, c’est dommage. C’est très bien de jouer de la musique traditionnelle, mais quand tu joues dix ans, vingt ans, trente ans la même chose de la même façon, au bout d’un moment…

Tu vois, un morceau comme Sai Ma, je l’ai joué mille fois en solo. Mais quand je le joue avec Mieko, c’est un nouveau morceau ! On recrée les arrangements…

MM : Il faut partager avec tout le monde.

GG : Sai Ma, c’est un morceau comme la peinture, très naturel. Yamanaka est aussi un très beau morceau, très « nature »…

Oui, il y a à la fois ce rapport avec la nature et aussi avec la peinture.

MM : Ces deux morceaux illustrent bien l’esprit asiatique. On se met dans la nature, avec cet esprit flottant. Ils ont beaucoup de points communs. C’est très important de jouer cela ensemble.

Et de même, Les Feuilles mortes, on peut très bien les imaginer dans un paysage asiatique !

GG & MM : (rires) C’est exactement ça ! Des feuilles mortes, il y en a partout !

Entretien réalisé par Stéphane Fougère (2012)

Lire la chronique de l’album Nen Nen Sui Sui

Voir les photos du concert au Musée Guimet à Paris

 

 

 

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