Musical Explorers : Deben BHATTACHARYA – Colours of Raga

Musical Explorers : Deben BHATTACHARYA – Colours of Raga
(ARC Music)

Explorateur musical : cette définition sied sans doute mieux que celle d’ethnomusicologue officiel à Deben BHATTACHARYA, qui n’a jamais étudié l’ethnomusicologie mais a travaillé d’instinct et d’intuition et s’est formé sur le tas. Ce tas, c’est la trentaine de pays d’Europe et d’Asie qu’il a sillonnée avec son matériel d’enregistrement d’époque, portable et lourd, pour ramener quelque 700 heures de bandes, dont une partie a été consignée sur plus d’une centaine de disques vinyles puis CD, sans parler de ses films. Avec Alan LOMAX, David LEWISTON et avant eux Béla BARTOK, Deben BHATTACHARYA mérite bien de figurer au panthéon de ces « Musical Explorers » auxquels ARC Music a décidé de consacrer sa nouvelle collection (réalisée par Simon BROUGHTON), et dont ce CD + DVD est le volume inaugural.

Le label anglais avait certes déjà publié bon nombre d’enregistrements de terrain effectués par Deben BHATTACHARYA, dont une bonne part consacrée au sous-continent indien. Diverses formes musicales folkloriques des régions du Nord de l’Inde ont été représentées, comme celles des Bauls du Bengale, des chants soufis et murshidi du Bengladesh (la terre d’origine de BHATTACHARYA), de l’ethnie santal, des Gitans du Rajasthan… Mais singulièrement, l’art indien le plus populaire en Occident – mais qui n’a rien d’une musique populaire, étant plutôt classique et savante – à savoir le raga, n’avait pas encore eu l’occasion d’être représenté sur le label ARC sous le crédit de Deben BHATTACHARYA. Ce dernier a pourtant bien enregistré plusieurs ragas, comme l’ont illustré divers LP publiés à l’époque sur Argo, BAM, Musidisc, etc. Ce manque est désormais comblé avec Colours of Raga qui, au son ajoute même l’image. L’un comme l’autre sont des archives remontant à plus de cinquante, voire soixante ans.

Le CD permet de découvrir des ragas peu courus, comme Kedara, Miyan Ki Malhar, Khammaj, Todi, et d’autres relativement plus connus, comme Bhairavi et Bagheshri, joués majoritairement sur des instruments à cordes. Le sitar bien sûr, mais aussi d’autres moins pratiqués, comme le surbahar et la rudra-vina, font entendre leurs enivrantes tessitures. Les instruments à vents sont de même représentés avec la délicate flûte bansuri et le plus tonitruant shenaï ; et il y a même un raga chanté.

Les musiciens enregistrés par BHATTACHARYA n’ont guère connu de réputation internationale, mais ils n’en sont pas moins des maîtres attitrés de leurs instruments et de leurs répertoires. Qui a déjà eu l’occasion d’écouter, sur scène comme sur disque, l’art du sitariste et joueur de vina Jyotish Chandra CHOWDURY, du flûtiste SHYAMLAL, du joueur de surbahar Amiya Gopal BHATTACHARYA, du joueur de shenaï Kanhalya LALL, du chanteur Durga Prasad MISHRA, du sarangiste Ganga MISHRA et du tabliste Samta PRASAD ? Sans doute leurs seules traces discographiques sont-elles consignées dans ces Colours of Raga…

C’est dire tout l’intérêt de cette compilation, qui fait montre d’une cohérence thématique et d’une unité dans le temps, ou presque. Cinq des six ragas présentés sur ce CD ont en effet été captés à Bénarès (Varanasi) en 1954. Seul le raga Todi fait exception puisqu’il date de 1968 (et c’est aussi la plage la plus longue : 28’30 min). Son inclusion aurait du reste pu être évitée puisqu’il figurait déjà dans le double CD The Deben BHATTACHARYA Collection – Music of India, vol. 1, parus chez Frémeaux et Associés, de même que le raga Miyan ki Malkar, joué à la rudra-vina par Jyotish Chandra CHOWDURY. (Ce raga avait de plus aussi figuré dans le LP L’Inde mystique vol. 1 : Ragas de Bénarès, sorti chez BAM au milieu des années 1970.) Mais les instants de délectation musicale que distillent les interprétations de ces ragas sont tels qu’on ne voit pas pourquoi leur réédition en doublon serait critiquable, si ce n’est qu’il y a sûrement, dans les caves d’archives de Deben BHATTACHARYA, des enregistrements encore plus rares ou jamais édités qui auraient pu prendre leur place…

Mais la cerise sur le gâteau de Colours of Raga, c’est évidemment son DVD. Le document qu’il contient ne durant que 27 minutes, il convient véritablement de l‘appréhender comme un bonus au CD. On sait que Deben BHATTACHARYA avait réalisé à l’époque plusieurs films en noir et blanc pour la BBC, mais que la plupart ont disparu. C’est pourquoi la publication de celui-ci est importante, s’agissant du plus ancien de ses films à avoir été retrouvés. La prise de son avait été effectuée sur un Nagra par Deben BHATTACHARYA, tandis que Birgit LUNDIN tenait la caméra.

Tout bonnement appelé Raga, ce documentaire réalisé par Argo date de 1969 et prend un ton très didactique afin de présenter les bases de la musique classique indienne au public anglais de l’époque, qui, sans doute pour une bonne part, ne devait en connaître que ce que les BEATLES en avait fait entendre sur Norwegian Wood… C’est à un vrai cours sur le raga que nous avons affaire, énoncé en « voix-off » par rien moins que le violoniste Yehudi MENUHIN, qui venait, deux ans auparavant, de sortir le LP West Meets East (vol. 1), sur lequel il duettise avec un certain Ravi SHANKAR… La notoriété acquise par cet album de « world-fusion » avant l’heure faisait de MENUHIN un porte-parole privilégié, même si, « in fine », son texte a été grandement modifié et développé par Deben BHATTACHARYA, qui avait une idée très précise de la façon d’aborder le sujet, et une connaissance de celui-ci que n’avait peut-être pas le violoniste…

Très daté dans sa conception, Raga a au moins le mérite de présenter de belles images (même si granuleuses et bourrées de « fils qui dépassent » sur la bande, vétusté oblige…) de l’Inde dans les années 1960. Ses paysages, ses villes, ses rues surpeuplées, ses célébrations religieuses, son Gange, sa musique folk, sa fabrication de sitar y sont montrés, entrecoupés de vrais extraits de performances musicales.

Ces dernières sont certes abrégées (pas question de filmer un raga de trois heures…), mais on a quand même droit à une interprétation intégrale du raga Sindhi Bharavi (12 minutes de musique « bizarre » sans pub à la TV, on ne ferait plus ça de nos jours !) joué par le tabliste Sadashiva PAWER et le sitariste Halim Jaffar KHAN, encore un illustre inconnu pour nous mais qui, dans l’Inde des années 1960, passait pour l’un des trois grands maîtres du sitar, au même titre que Ravi SHANKAR et Vilayat KHAN !

Raga est donc LE document ultime. Il n’apprendra rien sur le sujet aux connaisseurs, mais permettra aux auditeurs occasionnels de réviser. Sa publication en tant qu’archive est instructive quant aux efforts déployés par Deben BHATTACHARYA pour introduire le public occidental aux arcanes du raga indien, tout en lui laissant le loisir de s’imprégner intuitivement de ses effluves colorées…

Stéphane Fougère

Label : www.arcmusic.co.uk

 

 

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