Musiques japonaises indépendantes des années 90

MUSIQUES JAPONAISES INDEPENDANTES DES ANNEES 90

musiques-japonaises-independantes-des-annees-90Quand des rédacteurs issus de fanzines et de magazines aussi antinomiques que Octopus, Art Zero, Peace Warriors, Improjazz, Marquee, Exposé, Margen ou Big Bang se réunissent autour d’un seul et même projet éditorial (même si c’est de manière virtuelle – merci l’Internet !), on peut parler de celui-ci comme d’un événement, dont l’impact est susceptible de se répandre dans tous les domaines underground concernés. La nature du sujet – les musiques japonaises indépendantes de l’actuelle décennie – est de plus assez fédératrice pour que plusieurs publics se sentent concernés par une telle publication, et notamment les lecteurs de Traverses. Il nous a donc semblé intéressant de vous faire part de nos impressions sur le résultat de ce dur labeur effectué par nos confrères, d’autant que notre totale indépendance vis-à-vis du projet nous protège de toute accusation de  » cirage de pompes  » trop évident.

Visite antitouristique d’un Japon musical hors-normes, à travers le texte (un ouvrage) et le son (deux compilations CD).


LE LIVRE

Musiques Japonaises indépendantes des années 90
(Musea-Gazul / Sonore / Art Zero)

Un dictionnaire avec quelque 500 « entrées » bio-discographiques au bas mot, c’est la forme adoptée par ce recueil consacré aux divers courants musicaux underground de l’archipel nippon. Musiques nouvelles, japa-noise, rock progressif, jazz-core, jazz contemporain, electronica, avant-pop, punk, zeuhl, sampling, R.I.O. et musiques expérimentales de tout poil (de préférence non lissé) y sont entassées pêle-mêle ; les groupes et les artistes n’étant pas regroupés par genres, mais en fonction de l’ordre alphabétique. Cela évite de réveiller les querelles intestines sur les définitions d’étiquettes et les stériles casse-têtes chinois (oh pardon !) du style « où classer qui ? ». Mais comment s’y retrouver si l’on n’est intéressé que par une « famille  musicale, demanderez-vous ? C’est très simple : il suffit de vous reporter à la page où l’on traite du groupe que vous connaissez au moins vaguement. (On a beau être novice, il y a bien un nom de groupe japonais qui traîne quelque part dans la mémoire. Quoi ? Ryuichi SAKAMOTO ? Euh… désolé, pas assez underground ! Commencez pas à foutre le bordel, hein ? !)

Immanquablement, l’entrée consacrée au groupe en question énumère les noms des musiciens qui en font partie, et comme le Japon est une petite île, certains d’entre eux ont sûrement joué dans d’autres formations que l’on a tôt fait de mentionner. Dans ce cas-là, leur nom figure en italique, ce qui signifie qu’ils sont « traités à part au sein du livre même » (sic). Ainsi, le lecteur peut tracer sa propre route à travers le bouquin, voguer de découverte en découverte et se culturer activement. Pas con, non ? Ouais… N’empêche que ça marche pas toujours ! Un exemple : j’ai cherché l’entrée de Yamatsuka EYE dont le nom est mentionné dans la bio de BOREDOMS, de HANATARASH, de DESTROY 2, etc., et en italique de surcroît. J’ai cherché à E (comme EYE) et même à Y (comme Yamatsuka). Eh bien, j’ai rien trouvé ! Enfin, bon, dans la plupart des cas, ça marche malgré tout. Mon exemple n’était qu’une exception, mais de taille quand même !

Je sais qu’il n’est pas toujours facile de résumer en quelques lignes la carrière et les travaux discographiques d’un groupe ou d’un artiste. Si certaines chroniques s’accréditent au mieux de cette mission, d’autres sont par contre trop lacunaires ou incohérentes pour susciter l’attention. Veut-on, dans certains cas, avoir des renseignements sur le contenu d’un disque, son orientation stylistique ou seulement savoir de quel instrument joue l’artiste qu’on n’est pas toujours plus avancé à la fin de la chronique… De plus, il faut s’accommoder des innombrables, inquantifiables et scandaleuses coquilles, fautes de frappe, d’accord et de syntaxe répandues dans tout le bouquin et qui rendent sa lecture on ne peut plus pénible, ce qui n’était pas nécessaire ! Et ce n’est pas l’armada d’adjectifs néologiques pseudo-érudits lourdingues qui arrange les choses. (Je ne vois pas l’intérêt d’inventer des expressions comme « percussions gaméléennes » et « percussions marimbéennes ». Les termes « gamelan » et « marimba » suffisent largement…) A mon avis, et pour répéter ce qui est écrit dans l’avertissement au lecteur de la page 4, je pense que : « L’usage de règles d’écritures claires et strictes (…) devrait pouvoir permettre un meilleur accès à ces scènes innovantes et passionnantes. » (sic)

D’autres objections ? Oui, bien sûr : on nous dit que les disques signalés en italique sont des disques recommandés pour une première écoute. Fort bien. L’ennui, c’est que leurs références (date, label) sont parfois manquantes. Les discographies recensées à la fin de chaque chronique se veulent plus sélectives qu’exhaustives. Soit. Mais quand la chronique est accompagnée de l’illustration d’une pochette de disque dont le titre ne figure pas dans la discographie, ça fait bizarre !

Tous ces indices prouvent que cet ouvrage a malheureusement été conçu à la va-vite. Mais pour aboutir au résultat qui est celui de ce bouquin, on devine qu’un nombre incalculable d’heures ont été nécessaires à sa réalisation : compilation de docs, audition de disques, rédaction, tout cela demande du temps. S’il y en a qui s’imaginent qu’écouter des CD la journée (ou la nuit) entière est un travail de tout repos, ils se trompent ! A mon faible niveau, je peux quand même en témoigner ! Du reste, il n’est que de lire certaines entrées de ce recueil pour se rendre compte que les rédacteurs ont réellement dû souffrir à l’écoute de quelques CD, et je ne peux que compatir (sans rire !). Hélas, le temps imparti à la rédaction a semble-t-il manqué dans pas mal de cas. Du coup, la souffrance qu’a endurée en certaines occasions l’équipe rédactionnelle se répercute sur le lecteur. C’est une forme de transmission de la culture comme une autre…

Cela dit, n’extrapolons pas tous les côtés négatifs. En plusieurs endroits, la lecture est aussi plaisante, d’autant que les rédacteurs font preuve de subjectivité savoureuse et savent être critiques quand le besoin s’en fait sentir. Il est rassurant de savoir que, sur les 500 groupes référencés, il y a aussi du déchet ; ça facilite les recherches… D’autres fois, on se distrait avec une forme d’humour involontaire. Par exemple, la chronique du groupe FREAKY MACHINE se termine par la phrase suivante :  » Un peu lourd après 2 ou 3 morceaux, un peu comme si l’on mangeait une raclette au moins d’août.  » Juste après, on passe à la chronique du groupe FROMAGE ! La phrase citée a dû se tromper de chronique… Évidemment, il est hors de question de dénier à cet ouvrage son statut de  » référence « , qu’il a visiblement tout fait pour briguer. Il est vrai que, pour qui cherche des informations de première main sur tel ou tel musicien ou formation, c’est une mine d’or exhaustive. La somme de productions discographiques japonaises qui sont nées durant cette décennie appelait toutefois rapidement la réalisation d’un tel recueil, d’autant que rien de comparable n’avait été fait jusqu’à présent en France. A cet égard, ce livre aura au moins rempli la mission qu’on lui a prioritairement attribuée : être le premier du genre sur le marché ! La recherche d’une telle gloriole justifiait-elle que la conception de ce  » dico  » pâtisse d’un évident manque de soin ? Souhaitons en tout cas que les auteurs en tiennent compte pour la prochaine édition.

LES CD
90’s Japanese Independant Musics (Sonore / Art Zero)

OK, là aussi, on pourrait râler sur l’emballage franchement  » cheap  » (une feuille pliée en trois volets), l’absence de réel boîtier et le fait que ce CD nous soit livré sous forme de  » cadeau bonux  » avec le bouquin. Il aurait peut-être été plus judicieux de faire un coffret CD-livre, mais sans doute les moyens ont-ils manqué. Et puis, ce type d’emballage, ça fait très  » underground « , non ? Donc, on est dans le sujet. Le  » volatile-graffiti  » de la pochette est même plutôt sympathique. En outre, ce qui ne gâte rien, c’est que cette compilation n’est constituée que de morceaux inédits et justifie presque à elle seule le coût du  » pack « . C’est en effet le complément sonore direct du bouquin. On peut même dire que l’écoute de cette compil’ redonne sens à certaines formulations absconces contenues dans l’ouvrage. Cela ne signifie pas néanmoins que les morceaux sélectionnés soient tous d’une écoute facile pour chacun, ce qui n’a rien d’étonnant eu égard à la diversité des genres représentés. Les compilateurs n’ont pas forcément cherché à rendre cette compil’  » accessible « , mais révélatrice. Pari gagné !

Les amateurs de musiques avant-gardistes radicales y retrouveront en bonne forme des sommités telles que Keiji HAINO dans un trip apocalyptique ritualisé avec voix et percussions électriques tribales ; Tetsuo FURUDATE, dans un espace glacial avec martèlements métalliques ; la chanteuse HACO pour une performance mêlant chant, percussions et sons bizarroïdes, ou encore Tetsuo KONDO, dont le piano et la rythmique jazzy sont parasités par des assauts bruitistes, et FILAMENT, non répertorié dans le bouquin, mais qui n’est autre que le récent avatar de Yoshihide OTOMO en compagnie de M.SACHIKO, pour une expérience ultrasonique à la limite de l’audible. L’électronica est représentée par Yuko NEXUX 6, tandis que GAJI incarne la tendance punk/jazzcore. L’inénarrable duo RUINS, quant à lui, se distingue avec une adaptation noise d’un morceau d’Olivier MESSIAEN. Les fondus de voyages  » acid-astraux  » se délecteront avec le morceau de la communauté néo-hippie ACID MOTHER TEMPLE, dont le psyché-punk ravagé ferait passer les gars d’OZRIC TENTACLES pour des petits  » Yoda  » sur le déclin. Une pause acoustique faussement zen nous est offerte par TREMBLING STRAIN, dont le paysage sonore ethno-avant-gardiste (avec contrebasse, percussions, flûte shakuhachi, koto, shamisen…) paraît imprégné des lancinances du théâtre gagaku. Quant aux amateurs de musiques progressives  » parallèles « , ils jetteront une oreille attentive et charmée sur le morceau de Hoppy KAMIYAMA ( » monsieur God Mountain « ) qui mêle violons, violoncelle, harpe, basse et batterie, dans un esprit rappelant CRO-MAGNON ou UNIVERS ZERO. BONDAGE FRUIT, pour sa part, surprend avec un morceau atypique définitivement éloigné des plans standards zeuhliens, de veine plus expérimentale, avec des sons d’orgue qui ajoute un côté science-fiction. Enfin, ne ratez pas SOH BAND, excellent combo mêlant moult ingrédients issus de la tendance R.I.O., mais aussi zeuhl et zappaesque. Bref, c’est un must !

Le Meilleur du rock progressif japonais (Muséa)
Ou l’histoire d’une compilation
où le meilleur et le pire se côtoient…

D’abord, le début s’annonce prometteur : ARS NOVA avec un extrait de sa dernière production, The Judgement of Osiris, toujours aussi impressionnant avec ses thèmes différents et une technique des claviers (elles sont deux aujourd’hui) digne du meilleur ELP. Les choses commencent à se gâter avec TERU’S SYMPHONIA, qui se situe plus dans la mouvance néo-prog, un mouvement pourtant salvateur dans les années 80 mais qui aujourd’hui se cherche encore un nouveau souffle. Vient ensuite MOTOI SAKURABA, qui nous fait franchement bailler aux corneilles. WAPPA GAPPA sort un peu du lot, mais c’est GERARD qui nous réveille enfin. C’est du très bon rock symphonique, parfait équilibre entre mélodique et technique, peut-être mieux qu’ARS NOVA, qui pourrait paraître un peu  » lourd « , difficile à digérer. Après un intermède jazzy proposé ici par un honnête SIDE STEPS, on passe à la très jolie musique classisante de MAKOTO KITAYAMA, ex-membre du groupe SHINGETSU. Une petite respiration avant de passer aux précurseurs. Car finalement, l’objet de cette compilation est d’abord de traiter du présent (avec ses hauts et ses bas) puis de finir par explorer le passé glorieux du rock symphonique à la japonaise. Après un morceau de MAGDALENA sans grand intérêt, on enchaîne avec BELLAPHON, le CAMEL japonais avec un thème de départ qui rappelle L’Auberge du sanglier de CARAVAN (hommage ?). MUGEN, considéré comme le chef de file du rock symphonique japonais (je préfère supprimer le terme  » progressif  » !) pratique un rock nostalgique à la GENESIS, mais rien là de vraiment transcendant. OUTER LIMITS, quant à lui, peut être considéré comme le meilleur des groupes japonais de la  » grande époque « . De classe très largement supérieure à celle de ses concitoyens, à l’image de son violoniste, sa musique bien que symphonique était innovante. Après le groupe DEJA VU, plus que jamais dans le format symphonique, nous terminons notre voyage au pays du soleil levant avec PAGEANT, dans un morceau archétype du néo-prog dans tout ce qu’il y a de prévisible. Finalement, on sort un brin perplexe d’un pareil disque surtout lorsqu’on relit son titre (!!). Autant le dire tout de suite, il faut aimer ce mouvement musical. On aurait cependant aimé un peu plus de variété dans la sélection. Un certain BI KYO RAN (pourtant dans le catalogue Musea, pardon : Gazul !) n’aurait pas volé sa place ici. Ou encore HAPPY FAMILY (mais là, c’est pas Musea). Toutefois, ce CD est aussi vendu séparément du livre et, dans ce cas, son prix attractif (35 francs en moyenne) ne devrait pas vous empêcher de vous procurer ce témoignage fidèle de l’école progressive japonaise tendance symphonique. On s’interroge cependant sur les raisons qui ont poussé à représenter ce courant musical sur un CD entier, alors que les autres genres ne le sont qu’à travers un ou deux morceaux sur l’autre compilation. Ce favoritisme est plutôt frustrant.

Stéphane Fougère (1999)

 

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