NADAKA – Une célébration contemporaine de l’Inde

NADAKA

Une célébration contemporaine de l’Inde

Guitariste né au Québec, NADAKA est, comme beaucoup de monde dans les années 1970, parti en quête d’une vie spirituellement plus aboutie et c’est en Inde qu’il l’a trouvée, plus particulièrement dans la cité internationale d’Auroville. Il s’est ainsi profondément imprégné de nombreux aspects de la culture indienne, dont la musique (carnatique puis hindoustanie), sans jamais oublier ses origines occidentales.

Dans un souci de combiner son statut de guitariste à sa passion pour les musiques de l’Inde, NADAKA (« Nada » désignant l’origine du son et « Ka » celui qui le porte) en est venu à créer une guitare spécialement adaptée aux modes indiens. Il a ainsi joué et enregistré avec diverses personnalités de la musique classique et contemporaine indienne, dont les violonistes GANESH et KUMARESH, les percussionnistes Vikku VINAYAKRAM (SHAKTI), SELVAGANESH (REMEMBER SHAKTI), ou encore le compositeur de musiques de films A.R. RAHMAN.

Sa démarche musicale, qui a su éviter les prévisibles fusions indo-jazz et indo-électro, témoigne d’une approche très respectueuse et inspirée de la musique classique indienne sans toutefois s’y confondre totalement, car relevant d’un « feeling » contemporain reflétant la façon dont NADAKA a résorbé l’équation guitare occidentale/musique indienne. Suite à l’album qu’il a enregistré avec les BASAVARAJ BROTHERS (Living Colours), NADAKA a effectué avec eux une tournée européenne et s’est produit notamment dans de nombreuses salles françaises et parisiennes (Satellit’ Café, Grand Parquet, Musée Guimet…). Nous l’avons rencontré afin qu’il nous parle de son parcours musical et de sa discographie aux couleurs chatoyantes et aux rythmes vibratoires, consécutives à une immersion prolongée dans la spiritualité et l’art indiens.

Entretien avec NADAKA

Tu as effectué il y a plusieurs années un voyage en Inde qui est à l’origine de ton parcours musical dans la musique indienne. Auparavant, connaissais-tu déjà cette musique ?

NADAKA : Très peu. Un peu comme tout le monde… J’ai passé ma jeunesse avec les BEATLES, des choses comme ça et, évidemment, on a eu les premiers échos de musique indienne, au sitar, avec la rencontre de George HARRISON et de Ravi SHANKAR. Mais ce qui m’a attiré au départ, c’était plutôt quelque chose par rapport au monde intérieur, disons spirituel. Un parcours, une quête, une recherche intérieure : c’est cela qui m’a plutôt attiré vers l’Inde en fait, parce que c’était un peu évident dans ce temps-là. Cela dit, c’est quelque chose qui existe partout. Je persiste à penser que ça existe aussi bien au Texas qu’en Inde ; mais en tout cas, à cette époque, c’était de toute évidence un peu le but d’un voyage, d’une recherche par rapport à la vie spirituelle.

The Soul’s Voyage

NADAKA : Je suis donc allé en Inde en 1974 – j’avais seize ans – et… j’y suis resté ! Et j’ai commencé assez tôt. Je vis dans un endroit qui s’appelle Auroville, c’est une cité internationale en voie de construction, un grand village. Quand je suis arrivé, il n’y avait pas grand-chose. On s’est retrouvés avec quelques centaines de membres et on s’est mis à travailler sur un projet, la plantation des arbres, la transformation d’un désert en oasis, etc. C’est un très grand endroit ; énorme en fait.

C’est un projet fondé sur la philosophie de Sri AUROBINDO, un grand philosophe et poète indien, et même un révolutionnaire, qui avait un ashram à Pondichery. Il a quitté son corps en 1950. Mira ALFASSA, dénommée « La Mère», a été sa partenaire dans le monde spirituel, et elle a eu une idée de construire un endroit qui serait ce qu’elle appelait « un pont entre le passé et le futur », une ville qui serait basée sur un mouvement intérieur plutôt qu’un mouvement extérieur, mais qui ne disait pas du tout non au développement, à la science ou tout ce qui peut exister, mais qui les appréhenderait juste d’une autre façon.

Les premières années, on était très occupés en tant que pionniers sur ce projet, mais j’étais très passionné déjà par tout ce qui était indien, la culture, la langue, la construction, etc. A partir de ce moment-là, j’ai commencé à écouter la musique indienne, j’ai pris des cours et j’ai rencontré des maîtres indiens pour apprendre cette musique.

En fait, tu as découvert la musique indienne parallèlement à la philosophie indienne, c’était un tout ?

NADAKA : Oui, au départ c’était parallèlement à la spiritualité indienne ; mais disons qu’en réalité c’est juste parallèle à la vie, comme partout. Cependant, la musique indienne n’est pas toujours aussi reliée qu’on le pense à la spiritualité. La musique du Nord de l’Inde est assez religieuse et a un fond spirituel, mais la musique du Sud de l’Inde est plutôt assez performante et peut être appréhendée comme les musiques de partout dans le monde. C’est une musique classique, et on n’est pas nécessairement obligé de la relier à la spiritualité.

Tu as donc d’abord découvert la musique de l’Inde du Sud, la musique carnatique ?

NADAKA : Oui. Ma première découverte a été évidemment la musique très locale, c’est-à-dire non seulement la musique du Sud de l’Inde – et pas la musique carnatique en soi –, mais plutôt la musique des villages, la musique des temples, qui est une musique semblable aux autres musiques folk de tous les pays du monde. Ce furent mes premières découvertes.

Et évidemment, j’ai connu la musique de film qui « blastait » à fond la caisse un peu partout ! C’était un peu l’horreur dans un sens, et en même temps j’en garde un souvenir assez positif, d’une autre façon. C’est-à-dire qu’il y a plein de gens que ça n’intéressait pas, mais finalement toutes ces chansons qu’on entendait un peu à distance et qui nous cassaient les oreilles de temps en temps constituaient quand même et après tout une introduction à la musique indienne. Parce que, même si c’est une musique de film, on reconnaît les tonalités. Ça a démarré comme ça…

Ce qui a vraiment provoqué un changement, c’est quand je me suis lancé. J’ai appris un petit peu de percussions et ensuite un instrument qui s’appelle la « vina ». Je n’en ai pas fait énormément, mais j’en ai fait assez pour apprendre les gammes. J’ai commencé à chanter, même sans prof, j’ai fait un peu de chant classique, avec la tampura. Cet instrument est, à la base, un peu le « om » de la musique à cordes, c’est une espèce de bourdon. J’ai appris pas mal de styles de chants et j’ai chanté beaucoup avec des gammes indiennes. Ensuite je suis passé au sarod, un instrument du Nord de l’Inde.

J’ai été introduit à toutes ces musiques avec, paradoxalement, toujours ce désir quasiment inconscient d’en savoir plus sur moi-même, cette recherche qui consiste à apprendre, et dans la musique et dans la vie, qui on est en fait. On s’imbibe d’une culture complètement différente de celle d’où on vient, ce qui ne cause pas un problème non plus. Mais à un moment donné, on n’est ni d’un côté, ni de l’autre. Dans un sens, on se pose des questions et c’est seulement à travers les années qu’on s’ancre là-dedans, c’est-à-dire qu’on devient ce qu’on est.

Par rapport à la musique, pour moi c’était le fait d’être guitariste et de me dire « je suis guitariste et je suis en Inde ». J’ai commencé avec la guitare, mais est-ce que la guitare peut vraiment être un instrument indien ? Ainsi a démarré la recherche sur un nouvel instrument, une guitare un petit peu transformée, et cette recherche s’est étalée sur très, très longtemps.

Guitar Talk

Quand tu as commencé à t’initier à la musique indienne, tu as donc laissé tomber la guitare dans un premier temps et tu l’as redécouverte après ?

NADAKA : Je l’ai complètement mise de côté pendant des années quand je me suis plongé de plus en plus dans la musique indienne. Et à un moment donné, je ne sais pas pourquoi, je suis retourné à la guitare. Peut-être aussi parce que j’étais un mauvais élève en musique traditionnelle ; et j’ai pris un chemin assez différent en fait. C’est-à-dire que j’ai toujours cherché mon inspiration et mon travail en apprenant beaucoup de musique classique. Mais je n’ai jamais tenu pendant très longtemps avec un gourou ou un maître particulier.

En fait, tu ne comptais pas forcément faire de la musique traditionnelle indienne ?

NADAKA : Non, pas particulièrement. Mais disons que c’était quand même ma préférence à un moment donné dans ma vie, et quand je tombais sur la guitare, je retombais toujours sur le côté qui revenait, celui d’un Occidental. Il y a eu tout un mélange…

Ainsi, tu as adapté ta guitare spécialement pour la musique indienne ?

NADAKA : Complètement, oui. C’est quelque chose qui s’est passé sur des années. Déjà, on n’était pas dans un endroit où il y avait des luthiers ou des gens qui connaissaient la guitare. Donc je me suis retrouvé dans une situation où j’ai moi-même commencé à travailler le bois et j’ai fait des expériences sur différentes petites guitares pour voir comment ça pourrait se faire.

La première évidence à s’être imposée, c’est le changement d’accordage de la guitare. Ainsi, on se rapproche un petit peu plus du feeling indien avec ce qu’on appelle des « accords ouverts ». Ensuite, il y a eu la modification de l’instrument lui-même au niveau du manche ; on a ajouté quelques cordes… J’ai même à un moment donné décidé d’essayer de faire un truc où les frettes seraient mobiles pour pouvoir toucher les tonalités indiennes. Ces dernières sont un peu différentes en général des tonalités qu’on retrouve sur un piano ou autre chose. Et c’était idéal comme situation ! Donc j’ai modifié tout cela sur plusieurs années.

Surya Shakti

Est-ce qu’il y avait eu des antécédents d’expérimentation avec la guitare là où tu étais ?

NADAKA : Non, parce que le seul instrument déjà joué était la guitare « slide » hawaïenne, qui, à l’origine, est même indienne. J’ai fait un peu de recherches et j’ai appris que les premiers joueurs de cette guitare hawaïenne slide étaient des Indiens immigrés, il y a très longtemps. Ma guitare est différente en ce qu’elle est basée sur un système d’étirement des cordes, pas d’un slide, pas d’un glissement.

Il y a eu sinon un antécédent important en Occident, c’est John McLAUGHLIN, qui a conçu les premières expérimentations avec une guitare. Il s’est vraiment lancé, déjà, sur l’échancrage du manche et des choses comme ça. Il est resté dans un accordage « normal », mais quand même il a touché pas mal l’aspect indien d’une certaine façon. Moins que je le pensais au départ, toutefois. Au départ on pense que c’est très indien et au final c’est un style de musique indienne un peu jazzy… Mais quand même, il est allé assez loin, donc c’était déjà une influence. Je me suis dit : « un guitariste peut faire ça, donc il doit être possible de faire quelque chose. »

Avant de partir en Inde, avais-tu entendu parler de John McLAUGHLIN ?

NADAKA : J’avais vu MAHAVISHNU ORCHESTRA avant de partir en Inde, c’était très électrique, très intense, mais disons que ce n’était pas exactement mon style de musique. Malgré tout, j’avais été très impressionné. J’ai passé sept ans en Inde sans bouger, je ne suis pas revenu en Occident. Et à mon premier retour au Québec après sept ans, un ami m’a demandé si j’avais écouté ce que faisait John McLAUGHLIN avec SHAKTI, et je suis tombé sur le cul ! En fait, ce qu’ils faisaient, c’était exactement les instruments que j’avais étudiés et le genre de musiciens que je connaissais, et je me suis dit « c’est incroyable ! ». J’avais déjà un peu commencé le travail sur la guitare. Mais de le voir au niveau professionnel, ça a été vraiment une grande inspiration. Ça m’a branché pendant longtemps.

Par ailleurs, je crois que tu as eu l’occasion de jouer avec des musiciens de SHAKTI ?

NADAKA : Oui. En fait, ce qui s’est passé, c’est que j’ai développé mon style, je me suis plongé dans la musique indienne. Et bien longtemps après, en 1990 il me semble, on m’a demandé de faire la musique d’un film ; parce que je fais aussi pas mal de compositions. Donc j’ai fait un film pour enfants, un long métrage, et le producteur du film m’a dit « si tu veux, dis-moi quels sont les musiciens dont tu as besoin, on va voir ». Et par chance, il y avait Vikku VINAYAKRAM, qui était un grand percussionniste qui jouait avec SHAKTI. Et non seulement il était prêt à jouer pour moi dans la musique du film, mais il était même acteur dans le film. J’ai eu la chance de le rencontrer et tout de suite il m’a proposé de jouer. Je lui ai dit que je faisais des concerts à Madras, il m’a répondu « si tu veux, je joue avec toi ».

Ainsi a commencé mon association avec lui et deux jeunes grands violonistes indiens qui s’appelaient GANESH et KUMARESH, avec qui j’ai partagé dans un sens quelques années de ma vie. Eux venaient me voir souvent à Auroville… En même temps, j’ai toujours préservé cette espèce d’indépendance, cet équilibre entre se plonger dans la musique indienne, dans la vie indienne à différents niveaux, mais aussi être capable de se retrouver plus par rapport à ses aspirations, son monde à soi, davantage fondé sur la vie que j’ai choisi de vivre à Auroville, qui n’est pas typique non plus de la vie indienne.

Indian Ways

C’est avec Vikku VINAYAKRAM, GANESH et KUMARESH que tu as enregistré ton premier disque, Straight to Your Heart ?

NADAKA : Oui, c’est mon premier CD. Et c’était superbe parce qu’on avait d’abord travaillé avec GANESH en fait. KUMARESH n’était pas dans le coup, mais on se voyait beaucoup et on jouait ensemble.

On a fait une petite bande démo avec un grand musicien indien qui s’appelle A.R. RAHMAN, l’un des plus grands compositeurs de musiques de films indiens. C’est un ami. On avait fait un travail dans son studio. Les musiciens indiens étaient eux intéressés par l’aspect fusion, tandis que moi j’étais toujours très intéressé par le côté assez classique, acoustique. On a commencé à travailler sur des morceaux. GANESH avait donné une grande partie de la composition et moi, j’avais donné beaucoup au niveau de la production, c’est-à-dire le style de musique et l’aspect acoustique, les arrangements.

Je me rappelle qu’on était en studio et qu’on ne savait pas du tout qui allait jouer avec nous les percussions. On a commencé à enregistrer quelques pistes, et on a demandé sa participation au fils de Vikku, qui s’appelle SELVAGANESH. C’est aujourd’hui quelqu’un de célèbre, mais il n’était pas du tout connu à cette époque ; c’était juste un bon percussionniste, fils de Vikku VINAYAKRAM. Et je n’oublierai jamais ce qui s’est passé : on a donc commencé à faire des pistes avec SELVAGANESH, et Vikku a appelé le studio et nous a demandé : « Qu’est-ce qui se passe ? Comment ça se fait que vous ne m’avez pas appelé ? ».

Je me rappelle de ce feeling, de cette espèce d’humilité chez lui et en même temps de cette sorte d’innocence enfantine qu’il avait. Et moi, l’appeler pour lui demander de participer, je n’y avais jamais pensé. C’est vrai que j’avais déjà travaillé avec lui, mais il avait quand même fait de la route avec McLAUGHLIN, avec Zakir HUSSAIN, et ça ne nous était pas venu particulièrement à l’idée. Et donc il est arrivé pour enregistrer avec nous, et le projet Straight to Your Heart a démarré.

Autant que je me souvienne, c’est un disque à dominance très acoustique, même si il y a aussi une basse électrique ?

NADAKA : Oui, il y a une basse. Ça, c’était le plan d’une compagnie de production. Parce qu’en fait, à cette époque, c’était un peu le début du mouvement world et ils cherchaient à ajouter des trucs et des machins. Mais c’était bien. J’étais très content de la basse. On avait fait d’autres pistes ; je les avais enlevées, mais j’avais gardé la basse, que j’avais trouvée excellente.

C’est Bernard PAGANOTTI, un bon musicien d’ici, qui nous a fait cette très belle basse ; et ça a donné un petit élément supplémentaire au disque. On avait fait ça à Paris, j’avais ajouté des pistes, dont la voix aussi. Au départ ce fut assez rudimentaire puisqu’on avait enregistré dans un studio à Madras qui n’était pas très bien équipé. Je me rappelle l’ingénieur du son qui s’appelle Didier WEISS ; il était venu de France pour travailler avec nous et avait dû refaire le câblage de tout le studio juste pour qu’on démarre…

Par la suite, tu as fait un autre disque plus fusion, avec une batterie…

NADAKA : Oui. Celebration, c’était un peu une espèce de rêve. J’ai rencontré SHIVAMANI, un grand percussionniste et un super batteur. Il travaillait dans la musique de film et jouait toutes les rythmiques indiennes sur la batterie. De plus, il avait vraiment un bon feeling sur les cymbales. De mon côté, comme j’avais aussi un peu exploré la guitare électrique, je me suis lancé sur ce projet. Ça a pris très longtemps.

On a enregistré des morceaux que j’avais déjà travaillés avec GANESH avant Straight to Your Heart. Et finalement, j’ai décidé que ça valait le coup de les reprendre, mais de leur donner un côté plus électrique, plus 70’s progressives ; c’étaient un peu mes influences de cet âge-là qui revenaient. Il y a bien sûr un côté indien, mais sûrement dans ce sens-là plus « fusion » que les autres albums, c’est-à-dire moins « particulièrement » indien. Même s’il reste très indien, il a cet aspect plus occidental. Mais au lieu d’être une espèce de fusion jazz ou jazz-rock, c’est plus une fusion de ces musiques des années 1970.

Donc intégrer la guitare électrique ne pose pas de problème dans un contexte indien ?

NADAKA : Non. En fait, il ne faut pas oublier une chose, c’est que la guitare électrique, on ne la reconnaît presque pas. Une grande partie du travail que j’ai fait sur la guitare électrique a consisté à la traiter comme une guitare acoustique, à part quelques passages. Ça aurait pu être joué avec une guitare acoustique, mais le travail a été conçu sur une guitare électrique et donc je l’ai joué dessus. Mais le feeling est de toute façon très acoustique.

Pieces of Mind

Par la suite, tu as réalisé un coffret, la fameuse Trilogie du Lotus, dans laquelle tu as expérimenté avec plein d’instruments.

NADAKA : C’est expérimental dans un sens. C’est un projet qui m’a pris deux ans à plein temps, et à travers lequel j’ai essayé d’aller à la source de chaque instrument, du son. J’ai appelé chaque CD Meditation 1, 2 et 3, mais ce n’était pas voulu au départ. Je l’ai ajouté à la fin, mais pas pour des raisons commerciales. Si j’ai appelé ces albums des « méditations » c’est que ça correspond à une vérité. Ce n’est pas une musique pour méditation, pour les gens qui veulent se relaxer, mais pour moi c’est peut-être une des plus grandes méditations musicales que j’ai eues de ma vie. C’est devenu un travail tellement profond ! C’était grave !

Cette trilogie est donc reliée à ta quête spirituelle ?

NADAKA : Oui, vraiment reliée dans ce sens-là. Et aussi reliée à l’Inde, dans le sens où je suis allé beaucoup chercher dans les chants sanskrits. J’ai interprété des chants sanskrits, et pour ce faire j’ai travaillé les prononciations pendant des mois et des mois, je me suis plongé là-dedans… J’ai fait des bouts qui étaient assez traditionnels, j’ai cherché plein de choses. Le « om », qu’est-ce que c’est ? Il y a eu toute une recherche sur cette question, et mener cette quête à bien est quelque chose qui peut prendre des mois de recherche et de travail. C’était vraiment un paysage déjà existant que j’ai recréé.

De plus, tu as utilisé des instruments que tu n’avais pas encore utilisés sur disque…

NADAKA : Oui, justement. Parce que tout à coup trois disques ont commencé à se développer. Il y avait des petits aspects de chaque disque qui se développaient, et on reconnaissait déjà les trois disques. J’ai travaillé sur les trois simultanément et en suivant exactement l’aspect qui se développe le plus sur chacun.

Le premier, The Lotus of the Quiet Mind, est plus « zen indien », il illustre un certain détachement ; c’est un aspect spirituel très sobre, avec les sons de la nature que j’ai enregistrés moi-même et que j’ai ajoutés, etc. Le deuxième, The Lotus of the Silent Deep, est tombé dans une espèce de grande profondeur presque occulte, avec des moines tibétains qui sont venus chanter dessus, et j’ai ajouté des gongs. Et là encore, pour donner une idée, je me suis posé la question : « comment enregistre-t-on un gong ? » Mine de rien, c’est un sujet complexe. Enfin, le troisième disque, The Lotus of the Open Heart, est plus centré sur le développement du cœur, plus « bakhti », au niveau de l’émotion. On a ajouté plus de voix féminines, des mantras, des choses comme ça. Une Aurovillienne qui s’appelle Joy CHOWDHURY, une très bonne chanteuse, a participé au projet. Chaque disque est un monde assez différent, mais les trois sont très reliés.

Plusieurs musiciens ont pris part à cette trilogie, dont GANESH et KUMARESH. À cette époque, il y avait pas mal de musiciens indiens qui passaient à la maison. Ils ne venaient pas nécessairement pour faire de la musique mais pour me voir, en voyage, pendant qu’ils faisaient des tournées, et je leur parlais du projet. Je leur ai fait faire des choses comme des ragas en dix fois plus lent. C’est comme ça que j’ai abordé la trilogie.

Pour le deuxième, les moines tibétains ont-ils accepté facilement de participer ?

NADAKA : C’était fantastique ! Ce sont des moines qui passaient à Auroville pour une présentation traditionnelle. Un ami qui les connaissait bien m’a demandé si je voulais les rencontrer. Je les ai fait venir à la maison et leur ai demandé s’ils voulaient enregistrer quelque chose. On a enregistré et en plus on a même fait une expérience ensemble : j’ai chanté, eux aussi, ils m’ont suivi, et ça s’est fait comme ça… Je ne savais pas si j’allais utiliser cet enregistrement ou non. Finalement, ça a très bien marché. Ça faisait une introduction très intéressante, sur laquelle j’ai développé beaucoup. En fait, le mode est très intense ; c’est une espèce de requiem au départ du disque, après le passage à un autre monde.

Est-ce que l’idée avec ces disques était aussi d’entrer dans une dimension plus rituelle ?

NADAKA : Pas particulièrement, mais ça l’est devenu un peu. J’ai été moi-même étonné du résultat. Je le savais, mais je reçois souvent des lettres de gens qui m’écrivent « ça fait trois ans qu’on écoute cette trilogie, et on écoute presque que ça, on est transportés par ce monde ». C’est très touchant. En fait, j’ai senti à la fin qu’il était complet. Et quand je travaille sur un projet, je m’efforce qu’il soit définitivement achevé. Je ne veux pas d’un travail dont je pourrais me dire, en le réécoutant deux ou trois ans après, qu’il n’est pas abouti, qu’il aurait pu aller plus loin, etc. Je l’entends et je le termine jusqu’au bout.

Leela (Joyful Play)

Ton dernier projet, c’est celui avec les frères BASAVARAJ. Comment les as-tu rencontrés ?

NADAKA : C’est SELVAGANESH qui m’a dit au départ « j’aime beaucoup RAGHAVENDRA, c’est un violoniste qui joue très bien ». Je lui ai donc passé un coup de fil et on s’est rencontrés. Il a été tout de suite très ouvert à l’idée qu’on joue ensemble. On a commencé tous les deux, ensuite il m’a présenté son frère SHIVARAMAKRISHNA, qui est sitariste. Au départ, j’ai eu une petite hésitation et puis j’ai trouvé cela très intéressant. Je n’ai pas l’habitude de jouer avec des musiciens du Nord, et il est branché sur la musique du Nord de l’Inde aussi.

Et de fil en aiguille on s’est retrouvés avec les quatre frères sur ce projet et on a enregistré l’album Living Colours. Cette formation est plus performante au niveau groupe, au niveau musique. Il n’y a pas de recherche profonde ou particulière, c’est juste de la musique indienne, et on y ressent le plaisir de jouer.

C’est en même temps l’album qui se rapproche le plus de la musique traditionnelle indienne et dont les compositions sont fondées sur des ragas.

NADAKA : Oui, bien sûr, complètement. Le premier album aussi avait un élément très classique. Là, si on pense aux règles de la musique indienne, elles y sont. La grammaire est correcte. Toutefois, le style et la façon de le présenter sont un peu modernisés. Et puis il y a l’influence du temps, la qualité des prises de son, qui n’est pas toujours aisée à obtenir en Inde. En même temps, jusqu’à présent, j’ai toujours évité ce qui est électronique, claviers, à part pour certains projets où on en a eu besoin. Ça pourrait cependant se reproduire à l’avenir. Mais ce disque a aussi un côté très traditionnel en même temps. J’aime beaucoup cet aspect.

As-tu beaucoup tourné avec cette formation ?

NADAKA : Avant cette tournée européenne, on a fait des concerts en Inde ; une dizaine ou une quinzaine, il y a déjà un moment. Je n’étais pas très attiré par l’idée de tourner en Inde. Je suis trop attaché à mes arbres, à la nature, et même si j’aime beaucoup les voyages en Inde, par rapport à la musique, c’est un peu difficile parfois. Au niveau financier, ce n’est pas toujours très intéressant non plus.

De plus, la technique n’est pas très bonne. On se retrouve vite dans des situations très difficiles et pas vraiment agréables. L’idée de faire une tournée en Europe est alors venue. Ça m’a branché. C’est une occasion pour nous de travailler ensemble. On a eu la chance de pratiquer vraiment quelques jours avant notre départ pour l’Europe, puis on est partis. Il y a encore eu beaucoup d’improvisation dans cette affaire…

En Inde, comment a été perçue ta musique ?

NADAKA : Très bien. En dehors du fait que l’Inde est assez ouverte sur plusieurs influences, il faut avouer que dans la musique classique ça reste assez fermé. Mais l’accueil a été vraiment très positif. Ça leur a fait plaisir de voir de la « fusion » qui n’est pas justement de la fusion typiquement indo-jazz. Ce n’est pas qu’ils sont nécessairement contre, mais ça leur a fait plaisir de retrouver un projet qui reste assez classique quelque part, et je pense qu’il y a eu une forme de respect par rapport à cela.

Envisages-tu une suite discographique avec les frères BASAVARAJ ?

NADAKA : C’est possible, on verra dans les mois qui viennent. J’ai plein de matériel accumulé depuis des années que j’aimerai bien sortir. Je verrais quelles sont les formations adéquates puis quelles sont les options.

As-tu envie de te lancer dans des projets plus « fusion » et électriques ?

NADAKA : Pas particulièrement. Ça pourrait même devenir au contraire plus traditionnel. En fait, je ne sais pas. J’ai travaillé il y a peu avec Pascal MOREL, qui joue du clavier et qui a un studio. On lui a joué des pistes et là, il travaille sur une création assez électrique, assez fusion. Disons que, pour ce qui est de mes productions, je ne sais pas mais je pense rester sur des choses disons… – je ne sais pas si on peut les définir comme ça – assez « pures ». Ce qui se passe déjà avec les frères BASAVARAJ est déjà très électrique pour moi. Je ne parle pas en termes sonores, ce n’est pas électrique du tout, mais il y a une impulsion assez énergique, électrisante. Cela dit, je reste ouvert…

DISCOGRAPHIE NADAKA

Straight to Your Heart (Rain Tree Records 1992, Tangram, 1993)

Celebration (Rain Tree Records, 1996)

The Lotus Trilogy (Rain Tree Records – Origins, 2001) :

The Lotus of the Quiet Mind

The Lotus of the Silent Deep

The Lotus of the Open Heart

Living Colours (Rain Tree Records, 2002)

Participations :

Hymns and Songs in Sanskrit, sung by Joy CHOWDURY (Rain Tree Records, 2002)

Origines (compilation – 1 composition de NADAKA) (Warner)

B.O. Thakshak (Musique de A.R. RAHMAN – RPG, 1999)

Site : www.nadaka.com

Entretien et article réalisés par Stéphane Fougère
Photos de concert: Sylvie Hamon
(Article original publié dans ETHNOTEMPOS n°24 – été 2006)

Voir le diaporama photos du concert à l’Unesco

 

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