NIRMĀAN – Indian Electric Station

NIRMĀAN – Indian Electric Station
(Musiques têtues)

nirmaan-indian-electric-stationIl y a les musiques qui font voyager, et celles qui sont le fruit de voyages… et de rencontres. La musique de NIRMĀAN a le privilège de combiner les deux statuts. Voici un groupe constitué de musiciens bretons qui ont rencontré en 2012 une chanteuse indienne à Jaipur, au Rajasthan, ont échangé quelques notes et se sont trouvé suffisamment d’affinités pour avoir envie de concevoir un répertoire de compositions originales. Après plusieurs concerts sur le rocher breton et le continent indien qui ont fait accroître la réputation du groupe, un premier EP, réalisé à l’aide d’un financement participatif, voit enfin le jour.

Parce que la chanteuse est indienne et que les musiciens sont Bretons, il serait facile – et certains ne s’en sont pas privé – de cataloguer NIRMĀAN comme groupe de fusion-world-ethno-pop comme il y en a déjà eu tant. La réalité est nettement plus subtile, et une écoute attentive des sept morceaux inclus dans cet EP fera apparaître une démarche indubitablement rétive aux étiquetages hâtifs.

Commençons par préciser que les musiciens de NIRMĀAN sont issus du groupe DIESE 3, qui s’est illustré par son choix de générer une musique traditionnelle bretonne évolutive. La formation, qui comprend une clarinette basse (Étienne CABARET), un violon et des claviers (Pierre DROUAL), une guitare électrique (Antoine LAHAY) et une batterie et des percussions (Jean-Marie NIVAIGNE), indique déjà une farouche volonté de marcher hors des clous. Mais de musique bretonne il n’est point ici question.

En revanche, la composante indienne trouve une incarnation infaillible dans le chant enraciné et sans compromis de Parveen Sabrina KHAN, fille de l’illustre tabliste Hameed KHAN (MUSAFIR….) et experte dans les phrasés sinueux des « maands » (chants folk rajasthanais) et plus généralement dans le chant classique indien (bhajan, thumri..), jonglant avec les notes virevoltantes (sa-re-ga-ma-pa-da-ni-sa) de la gamme indienne. Mais d’instrumentation indienne il n’est point non plus question ici, et c’est bien ce qui fait le sel… pardon, l’épice si particulière de NIRMĀAN.

Car seul le sautillant Camel Steps – taillé sur mesure pour la diffusion en radio et qui a fait l’objet d’un vidéo-clip – fait entendre du sitar, comme un pastiche ironique. Mais il ne saurait résumer l’univers musical de NIRMĀAN. Les six autres morceaux de ce EP sont d’une autre trempe. Ainsi, le remuant Bombay Beach prouve que l’on peut rêver de l’Inde tout en fumant de la ganja et en « head-bangant » comme un métalleux !

Pour le reste, NIRMĀAN développe une musique modale qui emprunte à un rock avant-gardiste dont on ne sait plus si on doit le qualifier de post-rock ou de progressif, et qui ose s’aventurer dans les plates-bandes mouvantes du jazz et de l’improvisation. Il n’est que d’écouter le morceau d’introduction, Megh, qui résonne comme un chant dévotionnel auquel les interventions combinées de la clarinette, du violon, de la guitare, et l’entrée différée de la batterie (au jeu volontiers percussif) donne une emphase inédite et projette dans une dimension que l’on a jamais entendue dans le domaine de l’ethno-pop orientalisante. C’est bien qu’il s’agit d’autre chose. Avec 6m2 in Paris, NIRMAAN dessine une mini-fresque à la structure toute progressive propulsant les circonvolutions vocales de Parveen Sabrina KHAN dans des reliefs épiques qui en accentuent le souffle dévotionnel et poétique. Le temps tourne même à l’orage sur Pamultani, qui baigne dans une atmosphère de complainte ombrageuse virant en fin de course à la B.O. de film d’horreur…

Imaginez que Susheela RAMAN ait investi son héritage vocal indien dans les espaces soniques d’un RADIOHEAD ou d’un MASSIVE ATTACK, et vous aurez une idée plus précise de la direction prise par NIRMĀAN. Est-ce de l’hindi-rock ou de l’indie-rock ? Toujours est-il que le quintette indo-breton trace une route singulière et fascinante qui est du genre à « flouter » les carcans entre expressions populaires et savantes, dimensions profanes et sacrées, et à mélanger les résonances antiques aux projections contemporaines.

L’Inde qui traverse le champ (et le chant) de NIRMĀAN n’a rien de commun avec celle des métissages calibrés variétoche-bubble-gum ; elle est aérienne et viscérale, et sait se faire tout autant abrasive et tressaillante, ouvrant sur un imaginaire en corde raide, fait d’émotions fortes et d’énergies vibrantes.

Au passage, « nirmaan » est un terme hindi qui signifie « création ». Et cet EP prouve que le groupe n’a pas usurpé son identité. Voilà donc une « station électrique indienne » dans laquelle il fait bon prendre sa correspondance, direction la Transe du troisième type !

Site: www.nirmaan.fr

Stéphane Fougère

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