PABAN DAS BAUL – Emporté par le vent

Print Friendly, PDF & Email

PABAN DAS BAUL

Emporté par le vent

Réputé pour la suavité de ses chants, son talent d’improvisateur et sa quête perpétuelle de partage musical, PABAN DAS BAUL est un chanteur et musicien né à Murshidabad (au Bengale-Occidental) imprégné de la tradition des Bauls, riche en chants de dévotion. PABAN a imposé l’intérêt des médias et du public occidental sur la musique folklorique du Bengale et le monde des Bauls avec la parution, en 1997, d’un CD sur le label Womad (Inner Knowledge), où il apparaît en authentique troubadour porteur de la philosophie baul. Dans le même temps, PABAN s’est fait connaître des médias et sans doute d’un plus large public avec un autre album, cette fois de « world-fusion », Real Sugar, paru chez Real World. Mais bien avant cela, on trouvait déjà sa trace (sous le nom PAVAN DAS) sur quelques LP, comme Le Chant des fous – Bengale sur Le Chant du Monde, Le Chant mystique des Bauls paru chez Sonodisc, Les Musiciens Bauls « fous de Dieu » chez Arion, ainsi que dans divers documentaires, et même sur une vidéo du groupe allemand EMBRYO, Vagabunden Karawane, qui raconte leur voyage en Inde à la rencontre d’artistes locaux.

Bien qu’ayant trouvé en région parisienne une terre d’attache, PABAN, comme tout Baul qui se respecte, continue à être sensible aux appels du large. Son groupe n’a cessé de se renouveler et, quoique discret sur le plan discographique, continue de semer ses graines de « folie divine » dans un registre traditionnel inusable. Le portrait et l’histoire de cette âme itinérante qu’est PABAN nous sont contés par sa plus fidèle complice, la musicienne Mimlu SEN.

Mimlu SEN : Paban est né dans la région de Murshidabad, dans le village Mohammedpur, qui est situé dans le centre du Bengale. Il vient d’une famille qui chante des chansons dévotionnelles. C’est une tradition bengalie : dans toute une famille, les chants sont pratiqués de générations en générations. Quand Paban était petit, il se promenait avec son père dans des festivals de foires et de villages, faisant la manche. C’est là qu’il a appris à chanter.

Formation du groupe

MS : Gour (KHAN), Nimaï (GOSWAMI) et Paban se sont connus tout jeunes. Gour et Paban ont passé beaucoup d’années ensemble. (Ça fait 35 ans qu’ils se connaissent.) Puis la vie les a séparés. Chacun a pris une voie différente. C’est seulement 18 ans après qu’ils se sont produits sur scène pour la première fois, à Paris, au printemps dernier (c’était au Cabaret sauvage pour la fête de la musique). Ainsi, le groupe s’est formé et a enregistré un disque, et on espère que des tournées suivront. C’est la première fois que Nimaï joue dans le groupe, mais Gour y avait déjà joué.

Il faut bien comprendre que les groupes bauls ne fonctionnent pas comme des groupes de rock n’roll. Chaque Baul est un individu qui va là où il veut, se lie avec qui il veut et poursuit sa route comme il l’entend, et pas forcément toujours avec les mêmes gens. Dans la formation actuelle, il y a de fortes personnalités, et on ne sait pas combien de temps leur alliance durera. Cela dit, on a fait un très bel enregistrement, ça fonctionne bien, tout le monde s’apprécie et j’ai l’espoir que chacun aura la sagesse de rester dans la formation. Mais encore une fois, on ne peut savoir ce qu’il adviendra.

Les Enregistrements

MS : Paban a fait des disques en France et en Angleterre, dont Real Sugar (chez Real World) avec le guitariste et producteur Sam MILLS. Il a été dit que ce disque se rangeait dans la catégorie des musiques « cross-over », mais à vrai dire, on n’en est pas sûrs (rires). En fait, on avait espéré plus. Mais c’est resté une belle expérience qui nous a appris beaucoup de choses, notamment sur l’industrie du disque et ses pièges. On a ainsi appris que Real Sugar a été beaucoup piraté et qu’il s’est vendu énormément au Bengladesh et aux États-Unis ! Évidemment, on n’a pas récolté beaucoup de gains là-dessus…

À la même époque que Real Sugar, on a enregistré un autre disque plus traditionnel, Inner Knowledge. C’est là aussi un superbe enregistrement réalisé dans les studios de Real World en 1995 et paru en 1997 sur Womad, un sous-label de Real World. Le prochain album devrait sortir chez Fronti Musicali, qui est une boîte belge, avec la formation qui a joué au Festival du Tibet à Vincennes en juin dernier.

Rencontre avec Sam MILLS

MS : On connaît Sam depuis qu’il a 23 ans, alors qu’il était étudiant en anthropologie. Il venait nous voir… Peut-être avait-il eu déjà un projet de disque à cette époque, mais il ne nous l’a pas dit… Ce n’est qu’en 1992 qu’il nous l’a proposé, donc beaucoup plus tard. Real Sugar est un disque réalisé en duo, en fait. Paban a chanté des chansons, et Sam a fait les arrangements, parfois heureux, parfois pas vraiment comme on les aurait souhaités… Certains morceaux sont réussis, mais sur d’autres, on aurait aimé faire autre chose.

Il y a eu des concerts et des show-cases pour présenter le disque avec Sam MILLS. Paban et moi avions formé un groupe autour de Real Sugar avec des amis maliens qu’on a présentés à Sam MILLS. Par la suite, Sam a fait un disque avec eux, mais nous, on est restés sur le côté ! Aussi, la communication entre nous s’est fortement réduite pendant deux ans. Depuis, on a été invités pour faire un concert privé pour France Telecom, dans le cadre d’une nouvelle initiative de programmation de concerts « musiques du monde ». On a invité Toumani DIAKITE, qui lui-même a invité Sam MILLS. Donc, on ne sait pas ce qu’il peut en advenir…

L’Instrumentation

MS : Il y a du luth, joué par Nimaï, qui est un maître luthier, probablement le meilleur de tous les luthiers bauls du Bengale. Le luth a très certainement été introduit au Bengale depuis le Moyen-Orient par les soufis. (On trouve le dotara au Kazahkistan, dans les musiques savantes iraniennes.)

Sinon, on trouve l’ektara, qui est vraiment l’instrument emblématique des Bauls. Il n’a qu’une corde, qui symbolise l’axe du monde, le centre, le diapason… Sa note est accordée à la voix du chanteur. C’est un instrument assez ancien qui a été utilisé par tous les sages bauls. C’est autour de lui que la musique et les rythmes se construisent, et c’est aussi l’instrument qui suit les chanteurs. Il y a donc comme un va-et-vient… Bien que l’ektara soit lié à une forte symbolique, on n’est pas obligé d’être un musicien virtuose pour en jouer.

Il y a également le khamak. C’est un instrument merveilleux qui, en réalité, possède trois noms : son nom classique est « anundo lorhli », qui veut dire « vague de joie » ; on l’appelle aussi « Gabgupba », inspiré des onomatopées « gab » et « gup » que l’on entend quand on en joue (Gapgup, Gab-gup…) et le nom qu’on lui donne au Bengale occidental est donc «kamakh». On peut l’assimiler à un « talking drum ».

Dans les mains de Paban, on trouve le dubki, un petit tambourin qui est l’instrument classique des fakirs. On peut dire là encore que cet instrument a des origines soufies. Mais on le trouve aussi dans certaines représentations du dieu Shiva. Il y a enfin les « kartalas », qui sont de petites cymbales servant à marquer le temps.

La Philosophie baul

MS : Il y a encore un monde très dévotionnel au Bengale. Dans toutes les familles, on chante le soir… Les Bauls incarnent cette mouvance, ce mode de vie… Il n’y a pas d’ethnie baul. Le mot « Baul » veut dire « fou », dans le sens de quelqu’un de passionné, d’« emporté par le vent », comme il est dit dans une chanson de Paban. Le vent est contenu dans trois circuits psycho-physiologiques qui se nomment « ida », « pingala » et « sushumna », à partir des narines. Ils représentent les voix du souffle, de l’énergie, et les Bauls sont voués à la recherche de ce courant d’énergie. Ils ont aussi pour référence tout le travail sur les fluides corporels, donc la semence, les règles féminines, les cycles lunaires à l’intérieur du corps, toute une connaissance que l’Occident peut découvrir à travers le yoga.

Les chansons bauls sont liées à ce savoir sur le corps subtil et ses énergies… Ce sont en fait de grands poèmes écrits par des sages qui ont eux-mêmes fait des recherches dans le domaine corporel et spirituel. On peut les appréhender telles des leçons sur la connaissance intérieure de l’humanité. Mais ces chansons n’ont rien à voir avec du prêchage, elles sont plutôt liées à une interrogation sur soi.

Discographie PABAN DAS BAUL

Chants des Fous Bengale (LP Le Chant du Monde, 1979)
Le Chant Mystique des Bauls (LP Sonodisc, 1979)
Les Musiciens Bauls « Fous de Dieu » (LP Arion, 1983 – réédité en CD en 1998)
Bauls Des Fous de l’Absolu (LP Sonodisc, 1989)
Chants d’initiation Bauls (CD Buda Musique, 1992)
Inner Knowledge (CD Womad, 1997)
Real Sugar (CD Real World,1997)

Article et Entretien réalisés par Stéphane Fougère
Photos : Sylvie Hamon
(Article original publié dans
ETHNOTEMPOS n° 9 – octobre 2001)

 

Laisser un commentaire