PIXVAE – Le Currulao qui croustille

PIXVAE

Le Currulao qui croustille

C’est une histoire de collision culturelle, et de collusion entre artistes que rien ou presque ne prédestinait à se rencontrer, si ce n’est l’envie de bousculer les folklores figés et les avant-gardismes trop planqués. Créé en novembre 2015, PIXVAE est une formation en sextet qui ose frotter la musique traditionnelle afro-colombienne au jazzcore noise. Ça donne l’« afro-colombian crunch music » ! Vous connaissiez la musique colombienne cadencée ? La voici chahutée, secouée, et plus si affinités.

Réunissant trois membres du groupe de musique traditionnelle afro-colombienne NILAMAYÉ et le trio tendance math-rock noise KOUMA, PIXVAE bouscule les codes et ose la collision culturelle concertée. Confrontant voix frontales, rythmes chaloupés et plombés et masses sonores saturées, il brouille les pistes autant que les sens et provoque une transe inédite.

Après une année d’exposition scénique dans plusieurs salles en France (dont celle du festival Rock in Opposition de Carmaux), en Suisse et en Hollande, PIXVAE vient de commettre son premier méfait discographique éponyme (Lire notre chronique), dont on assure qu’il laissera des traces dans les oreilles les plus téméraires.

À l’occasion d’un double concert au Studio de l’ermitage, à Paris, célébrant conjointement la sortie de son disque et celui du groupe NILAMAYÉ, RYTHMES CROISÉS a fait parler quelques membres de PIXVAE.

Entretien avec PIXVAE

PIXVAE réunit des membres de deux groupes, une partie de NILAMAYÉ d’un côté, et un power-trio, KOUMA, de l’autre. Comment les deux groupes se sont-ils rencontrés ? Aviez-vous déjà un pied dans les musiques afro-colombiennes ?

Romain DUGELAY : À la base, la rencontre s’est faite avec Jaime SALAZAR, le leader de NILAMAYÉ, et moi. On se connaît depuis un moment, vu que Jaime habite Lyon depuis dix ans. Du coup, on a discuté, on s’est dit qu’on ferait bien un groupe ensemble, quelque chose en tout cas. Il m’a fait écouter de la musique traditionnelle colombienne de la côte Pacifique, que j’ai ensuite fait écouter à mes compères de KOUMA. C’est arrivé à un moment où on avait déjà fait deux disques et où on cherchait peut-être une direction pour le troisième. Du coup, on s’est dit qu’il y avait quelque chose à faire dans une possible mise en commun de ces deux univers.

Avant cela, vous n’aviez jamais été mis en contact avec ces musiques-là ?

RD : Jamais. On n’était encore jamais allé en Colombie. J’avais écouté un peu de cumbia, mais qui était très différente et en fait je ne connaissais pas du tout le reste.

Damien CLUZEL : Et c’est pour cela qu’on a été d’autant plus étonnés par ces musiques ternaires empreintes de choses africaines. Ça nous a vraiment donné envie de découvrir ce monde.

Résonances et correspondances

Vous avez tous les trois un bagage plutôt jazz, musique improvisée, rock. Sur les plans rythmique et mélodique, y a-t-il des choses dans ces musiques pré-colombiennes qui vous ont parlé, qui sont entrées en résonance avec votre univers ?

Léo DHOMONT : Au niveau rythmique, il y avait pas mal de correspondances. Avec KOUMA, on travaillait beaucoup sur l’aspect polyrythmique et sur des structures un peu complexes. Ce qui nous manquait, c’était le chant. Et il se trouve que, dans la musique colombienne qu’on a reprise, il y a aussi un travail polyrythmique, avec un phrasé particulier que nous n’avions jamais pratiqué, un phrasé mi-binaire, mi-ternaire.

DC : On ne pratiquait pas ce phrasé, mais ce « lissage » entre deux subdivisions, on l’utilisait dans nos musiques, c’est pour ça que ça nous a parlé.

LD : Les correspondances étaient là, et donc on a trouvé un terreau commun entre ces deux musiques pour arriver à mixer quelque chose.

RD : Concernant l’aspect mélodique, ce qui est remarquable dans la musique colombienne, c’est cette stabilité sur les voix, cette clarté rythmique et mélodique. Du coup, il était intéressant de chercher comment réussir à s’appuyer sur elles. On a gardé ces mélodies de voix telles quelles, et leur clarté permet, en dessous, de proposer toute une ambivalence rythmique, toute une polyrythmie, d’aller chercher différentes danses parce qu’il y a cette autorité au-dessus, la mélodie de voix, puissante et très assumée.

Sources colombiennes

Comment avez-vous conçu le répertoire ? Êtes-vous partis sur des improvisations, ou sur des compositions, des reprises de thèmes traditionnels ?

RD : Jaime est également anthropologue. La thèse d’anthropologie qu’il prépare porte sur la musique traditionnelle colombienne, donc il a fait beaucoup de collectages et avait un répertoire très dense de musiques trad’ colombiennes. Du coup, on a travaillé sur quelques pièces traditionnelles qui étaient particulièrement intéressantes à retravailler. Donc, une bonne partie de notre répertoire sont des chants ou des morceaux traditionnels que l’on a relus, réarrangés à notre sauce.

De quoi parlent ces morceaux, quelles fonctions ont-ils dans la tradition ?

RD : C’est beaucoup de répertoire commun, c’est-à-dire des choses que tout le monde connaît. Les paroles traitent de la vie quotidienne, du lieu géographique, de la forêt tropicale – il y a une chanson sur un rameur qui vogue au milieu de la mangrove – il y a des chants religieux, une berceuse, des chants pour faire la fête, pour danser et que ça ne s’arrête jamais…

Pas de chants funèbres ?

RD : Non, mais dans les chants religieux que l’on joue, il y a El Nazareno, « le petit Nazareth » (Jésus, quoi), qui est très lent, pas exactement funèbre, mais très solennel.

Et il y a aussi quelques compositions de Jaime SALAZAR. Il en a fait aussi pour NILAMAYÉ, ce sont des compositions avec les codes traditionnels.

DC : Il écrit vraiment dans le style, il se sert de ce qu’il a appris.

LD : Il y a une tradition vraiment vivante en Colombie, un répertoire qui continue à se construire, ça ne reste pas figé.

RD : Notre répertoire contient aussi deux morceaux écrits par deux musiciens encore en activité en Colombie, qui composent du traditionnel.

DC : Et tous les morceaux sont arrangés par Romain, qui a une pâte sonore et des arrangements qui forment une sorte de fil rouge, qui permettent de garder une sorte de cohérence.

Collision culturelle

Vous avez apporté des sons assez radicaux, j’imagine que, pour les membres de NILAMAYÉ, ça a été aussi une grande première ? Avaient-ils été mis en contact avec des musiques plus extrêmes ?

DC : Je pense que ça a été radical pour eux, oui. En plus, les chanteuses n’ont pas énormément d’expérience du chant dans un groupe. L’une était violoncelliste, l’autre chantait, mais avec moins d’expérience de groupe. Jaime a fait beaucoup de musique colombienne, il s’est produit dans plein de groupes, il sait chanter des boléros, du sax classique, il sait tout faire ! Mais ce qu’on propose est quand même bien extrême et bien décalé par rapport à ce qu’ils connaissent.

LD : Mais ça a été radical pour nous puisqu’il a fallu faire des choix draconiens par rapport à ce qu’on faisait en trio, des choses qu’on avait faites n’étaient plus possibles. Trois personnes supplémentaires dans la formation, des mélodies portées de manière plus frontale et qui servent de socle, ça a été aussi extrême pour nous.

Ce que vous faisiez était plus déconstruit ?

RD : Déjà, il n’y avait pas de chansons. Dans PIXVAE, il y a des chansons. Il y a un rapport à la voix, il faut qu’elle soit perceptible. Dans KOUMA, c’était un peu plus décousu, il y avait cette envie d’avoir comme des systèmes, ce n’était pas du vrai math-rock, ce n’était pas tout le temps dans la rupture, mais dans un groove. On essayait de former une sorte de danse, quand même. Il y avait un rapport à la polyrythmie et à la danse.

DC : Ce n’était pas des séquences rythmiques qui bouclent, mais des polyrythmies qui forment une transe. Et c’est ce qui se rapproche de leur musique. C’est pour ça qu’il y avait ces ponts.

Cependant, NILAMAYÉ utilise des instruments traditionnels ; mais au sein de PIXVAE, vous avez fait le choix de ne pas tous les garder ?

RD : Tout à fait. On a notamment retiré un instrument très important dans la musique colombienne de la côte Pacifique, le marimba de Chonta, qui ressemble à un balafon, avec des lames de bois… On ne l’a pas gardé, parce qu’on voulait faire des choix effectivement radicaux. Mais dans six mois, on va faire une création en Colombie avec un joueur de marimba. Ce sera PIXVAE avec deux musiciens trad’ colombiens, une chanteuse et un joueur de marimba. Ça va complètement changer nos manières de faire…

Ce sera votre premier contact   in situ » avec la Colombie ?

RD : J’y suis allé avec Jaime en février 2016, mais pas pour jouer, juste pour prendre la température (35° quand même !). Et avec PIXVAE, on ira en résidence là-bas en avril prochain. Normalement, ça tournera en France à l’automne 2017.

Risques à prévoir

Depuis combien de temps existe PIXVAE ?

DC : Ça a démarré en novembre 2015. On a tourné principalement en France, plus quelques concerts en Hollande et en Suisse. Le label Bongo Joe, qui a sorti l’album en vinyle, est suisse…

Avez-vous eu des échos du public amateur de musique afro-colombienne par rapport à votre démarche ?

RD : Pour l’instant, on a surtout tourné dans les réseaux plutôt jazz, plus quelques salles et festivals rock.

DC : Par contre, le réseau des musiques du monde, on ne l’a pas trop fait encore. Quant au public colombien, on ne sait pas s’il serait sensible. Généralement, les gens ne connaissent pas cette musique-là, en dehors de la cumbia et de la salsa.

RD : Les fans de cumbia risquent d’être un peu étonnés. Ce n’est pas tout à fait la même danse (rires). Le currulao est plus ternaire, et c’est vrai qu’on met un peu de bazar dans tout ça !

Ça aurait été intéressant d’avoir des avis du public colombien…

DC : On verra en Colombie… Je pense qu’on aura toutes les réactions possibles et imaginables. Il y aura des gens dégoûtés, des gens étonnés…

RD : Ça participe bien à l’excitation qu’on peut avoir à l’idée d’aller y jouer et de voir comment ça va être reçu et perçu !

DC : C’est vrai qu’on s’attaque à des trucs bizarres !

Le risque principal est qu’on vous dise que vous avez saccagé les règles du currulao, de la musique traditionnelle colombienne…

RD : Je suis prêt à recevoir cette critique, parce que je trouve qu’elle est infondée. La musique traditionnelle, pour moi, n’est pas faite pour rester figée dans le marbre, et pour être non-évolutive. Elle est faite pour vivre, et chacun doit pouvoir s’en emparer. Sinon, je trouve que c’est du conservatisme mal placé.

Cela dit, c’est bien qu’elle existe en tant que telle, que des gens la défendent et qu’ils la jouent, mais qu’elle se mélange et qu’elle se fasse chahuter, je trouve cela assez sain. C’est un sentiment personnel…

LD ; De toute façon, c’était un peu notre idée dès le départ.

Vous aviez cette envie de bousculer les repères…

RD : Oui, et Jaime SALAZAR, qui est Colombien, qui aime et joue ces musiques traditionnelles, avait cette envie-là aussi.

DC : Il trouve également que la musique traditionnelle doit évoluer et ne pas être figée. C’est également son propos avec NILAMAYÉ.

Le public que vous aviez avec KOUMA vous a-t-il suivi sur PIXVAE ?

RD : Oui, ils sont vraiment sensibles à ça.

DC : Les gens qui écoutent KOUMA sont assez ouverts, et… il faut l’être ! (rires) Alors c’est étonnant, mais ça plaît.

Échanges à venir

En Colombie, vous allez faire une résidence. Y aura-t-il quelques dates de concerts ?

RD : En fait, c’est dans le cadre d’un échange entre Lyon (d’où l’on vient) et Bogota. Il y a toute une délégation de musiciens lyonnais qui partent à Bogota, et inversement des gens viendront de Bogota et de Colombie à Lyon à l’automne. Cette résidence s’inscrit dans cet échange, et donc on jouera à Bogota, et peut-être à Cali (une ville plus du côté du Pacifique) et à Medellin. Mais si ça ne se fait pas à cette occasion, ce sera pour plus tard. On pense y retourner… Et l’année prochaine, c’est l’année France-Colombie. Ça permettra de faciliter les échanges.

DC : On ne l’a pas fait exprès ! Ça nous est tombé sur le coin du nez… Mais on ne va pas se plaindre !

RD : Entre-temps, PIXVAE va continuer à défendre le disque qui vient de sortir. Et cette création est comme un projet parallèle qui nous tient à cœur, et qui co-existera avec le PIXVAE « ordinaire ». Le projet sera porté, produit par Le Grolektif. Et on va continuer à jouer aussi avec PIXVAE cet été sur des festivals…

LD : Et l’envie de reprendre avec KOUMA est bien là également.

Les sillons qui croustillent

Le disque de PIXVAE est sorti à la fois en CD et en LP. Pourquoi ce choix du format vinyle ?

DC : Il y a de plus en plus de gens intéressés par le vinyle, et ça se vend bien. Mieux que le CD, je ne sais pas, mais ça se vend. Le label qui sort le vinyle (Bongo Joe Records) est intégré dans pas mal de réseaux de magasins de vinyles, et ils savent ce qu’ils font, du coup on profite de cela aussi… Le second disque de KOUMA était également sorti en vinyle et en CD. Le retour du vinyle vient des mêmes groupes indépendants, pas des majors…

Quand vous avez enregistré le disque de PIXVAE, vous l’avez conçu pour une durée de disque vinyle ?

DC : On a dû enlever un morceau, quand même. Mais on était pas loin de tout mettre.

En opposition ?

PIXVAE a été programmé au 9e festival Rock in Opposition (R.I.O.). Dans quelle mesure vous sentez-vous intégré à ce mouvement ?

DC : Moi, j’y avais déjà participé au sein du groupe uKanDanZ, et Léo avec le groupe CHROMB. On l’a découvert à ce moment-là. On aime, mais pas tout de près ou de loin… On n’a pas du tout la volonté de faire ces musiques-là, mais qu’est-ce que ces musiques-là ?

RD : C’est une scène musicale que j’écoutais assez peu, à part quelques groupes, et c’est des amateurs de prog’ et donc un peu du public RIO qui sont venus nous voir et ont trouvé qu’il y avait plein de correspondances avec ces tendances. Donc ce qui est rigolo, c’est que nous n’étions pas sur une ligne esthétique particulière. On fait ce qu’on fait, quoi ! Mais le public et les programmateurs nous ont assimilés à cela.

DC : Et pourtant, notre concept rythmique est presque à l’inverse, même si on utilise des mesures impaires. Ce sont des loops, des séquences qui se répètent. Avec la polyrythmie, on empile des choses qui s’imbriquent et qui sous-entendent plusieurs choses à la fois.

Maintenant, moi, j’aime bien Robert WYATT, HENRY COW, Fred FRITH… Il y a des gens très forts dans cette mouvance qui ont apporté beaucoup à la musique. Mais nous, ce n’est pas ça qui nous a motivé.

Le RIO en tant que genre a souvent des cassures, tandis que vous, vous êtes plus dans une dimension groove…

RD : Il y a chez nous un rapport à la danse qui est sans doute moins perceptible dans la tradition du RIO…

Au festival RIO, c’est depuis uKanDanZ qu’on a vus des gens danser… (rires) Vous avez sans doute initié quelque chose…

DC : C’est grâce à Manu MURÉ, qui a proposé uKanDanZ et PIXVAE au festival. On l’avait connu avec KOUMA, qu’il avait fait tourné dans des réseaux plus indé, « do it yourself », et en opposition de l’opposition, réellement en opposition actuelle, et c’est super qu’il ait pu nous proposer au festival. C’est une manière d’ouvrir à d’autres choses…

Site : www.pixvae.com

Voir aussi nos diaporamas photos :
PIXVAE au Festival Rock in Opposition
PIXVAE au Studio de l’Ermitage

Propos recueillis et photos prises par
Stéphane Fougère et Sylvie Hamon
(Festival Rock in Opposition à Carmaux et Studio de l’Ermitage à Paris)

Laisser un commentaire