Richard PINHAS : 21st Century Noise Machine

Richard PINHAS : 21st Century Noise Machine

richard_pinhas-2013-1-patrick_jelinDe la fin 2012 au premier semestre 2013, jamais le guitariste (et philosophe) français Richard PINHAS n’aura été aussi prolifique en matière de sorties d’albums : un live de 2011 au Canada sorti fin 2012, puis un disque studio avec son vieux complice Pascal COMELADE en janvier 2013 et un troisième album, solo cette fois-ci au titre évocateur, paru dans la foulée au mois de mai sur le label américain Cuneiform Records. Exploration minutieuse et périlleuse tout à la fois de ces différentes facettes mutantes la « machine à bruits du XXIe siècle » !

Richard PINHAS-MERZBOW-WOLF EYES – Victoriaville Mai 2011
(Les Disques Victo / Orkhêstra)

richardpinhas-merzbow-wolfeyes-victoriavillemai2011Le premier CD présenté ici s’intitule Victoriaville Mai 2011, paru sur le label canadien Les Disques Victo. Comme son titre l’indique, il s’agit d’un live enregistré le 20 mai 2011 au 27e Festival International de Musique Actuelle de Victoriaville au Québec. Il réunit autour de PINHAS (guitare électrique, électroniques), MERZBOW (ordinateur, électroniques) et WOLF EYES à savoir Mike CONNELY (électroniques, guitare électrique, bandes), John OLSON (électroniques, saxo) et Nathan YOUNG (électroniques, voix). Et comme nous commençons à en avoir l’habitude, connaissant les artistes, cette musique-là ne s’adresse pas à n’importe qui !

Imaginez donc une pièce gigantesque et apocalyptique de presque 48 minutes suivi d’un rappel de 9 minutes tout aussi tortueux. C’est ce qui nous attend à l’écoute de cette performance, où les cinq musiciens improvisent tout le long de la prestation. Victoriaville s’inscrit comme un témoignage explosif en matière de musique ambiante, indus et électro noisy, que nous livrent trois grands noms représentatifs de la scène la plus extrême qui soit.

Le long morceau est une expérience incroyable des plus périlleuses, certes difficile à apprivoiser, mais ces nombreux changements atmosphériques lui permettent de ne pas tomber dans un certain immobilisme inexpressif et soporifique. Il commence pourtant de manière assez discrète, des bourdonnements inquiétants en guise d’intro, pour progresser tel un monstre métallique gémissant et hurlant, où les instruments (des guitares électriques schizophréniques, un saxo parfois à l’agonie…) sont maltraités sans pitié, les incessants bruits agressifs d’une guerre-éclair noisy crachent des flammes vengeresses, et achever finalement son périple dévastateur sur de belles et apaisantes envolées lumineuses chères à l’univers de PINHAS.

Victoriaville apporte une vision très dark d’un monde oppressant à la limite claustrophobique, où il y a peu d’espoir de s’en sortir indemne. Au niveau sonore, ce live est imprégné de cette volonté de puissance que nous retrouvons dans les œuvres communes à PINHAS & MERZBOW, et apparaît comme une suite logique à leur précédent CD, Rhizome, enregistré au Sonic Circuits Festival de 2010. Cette musique spontanée est une immense construction sonique indestructible, qui résiste à tous les assauts du temps.

Pascal COMELADE & Richard PINHAS Flip Side (of Sophism)
(G3G Records)

Le dpascal-comelade-richard-pinhas-flip-sideeuxième disque marque une nouvelle collaboration entre PINHAS (guitares, électroniques) et Pascal COMELADE (pianos, orgues électriques, bandes) après Oblique Sessions II, sorti il y a plus de dix ans. Flip Side (of Sophism) est disponible via G3G Records (ou G33G), label fondé en 1989, basé à Barcelone. Il est également en vente sur le site des Éditions Inculte. Par rapport à Victoriaville, l’ambiance générale est nettement moins torturée et certaines atmosphères volontairement plus nostalgiques et mélancoliques.

Nous apprécions plus particulièrement les morceaux mêlant le piano et la guitare comme le premier titre datant de 1999, Oblique 4, où la guitare s’insinue voluptueusement parmi les notes du piano et du piano-jouet, l’instrument fétiche de COMELADE. Paris-Barcelona est une suite en quatre parties plutôt intéressante car très variée soniquement.

Outre les passages si reconnaissables de PINHAS, développant ses éternelles nappes froides et métalliques, la présence de musiciens supplémentaires (Pep PASCUAL ou Ivan TELEFUNKEN) offre de nouvelles perspectives au duo. En effet, nous pouvons y entendre de la batterie, de la basse, du bugle (flugelhorn) et même du violon. Certaines parties n’en sont que plus imposantes : par exemple, cette confrontation inattendue entre ces « pinhastronics » et ce bugle (Paris-Barcelona 3) ou bien cette batterie tribale face à cette avalanche sonore stridente et cette guitare méchamment noisy (Paris-Barcelona 4).

Le sixième titre reste notre préféré. Interprété uniquement par Richard sur deux guitares électriques en stéréo et enregistré au fameux studio Heldon, Paris Février 2012 s’inscrit dans la continuité de ses précédents albums. Nous sommes frappés par cette impression de luminosité avec ces boucles et ces envolées qui finissent par nous envelopper.

Les morceaux qui suivent cette petite escapade solo de Richard sont de COMELADE. Il y a tout d’abord New York 09, qui réunit COMELADE et TELEFUNKEN, remplaçant PINHAS aux guitares. La mélodie minimaliste à la tonalité plus rock, avec un son de basse pénétrant, est hélas gâchée pendant toute sa durée par des notes simplettes et énervantes d’orgue électrique. Cette pièce « hors-sujet » a tendance à trop vouloir se détacher du reste des compositions et n’arrive pas vraiment à retenir notre attention. Peut-être n’a t-elle tout simplement pas sa place ici et aurait mieux convenu à  un album solo de COMELADE.

Nous enchaînons ensuite avec Back to Schizo, qui scelle les retrouvailles entre Pascal et Richard et conclue ce CD de la plus belle manière qui soit. Même s’il date de 1995 et qu’il était déjà paru sur un ancien disque de COMELADE (Musiques pour Films, vol. 2 -1996- Les Disques du Soleil et de l’Acier, label crée par le fameux Gérard NGUYEN, ex-ATEM), les univers respectifs des deux musiciens se conjuguent harmonieusement, pour offrir un moment de pure émotion. Le piano déploie toute sa mélancolie majestueuse alors que les envolées de guitare donnent l’impression de s’écouler délicatement telles des larmes d’un ange rêveur.

Vous avez ainsi le choix entre deux disques aux univers diamétralement opposés. Le premier est brutal et déstabilisant, tandis que sur le second vous trouverez des instants de grande sensibilité. C’est bien la preuve que Richard PINHAS et ses acolytes œuvrent encore et toujours pour une grande musique en perpétuel mouvement.

Richard PINHAS – Desolation Row
(Cuneiform Records / Orkhêstra)

richardpinhas_desolationrowEt c’est bien de mutations électroniques dont il s’agit à l’écoute de Desolation Row, le tout dernier CD de Richard sorti sur le label américain Cuneiform Records… Ou comment concevoir le futur de l’électronique, après plus de quarante ans de créations au service d’un genre qui a subi d’importants changements au fil des années ?

Ce disque est une célébration bouillonnante de rock électronique modifié, de sonorités drones-dark ambiantes, où la musique reconnaissable de Richard PINHAS (ses couches de guitare, ses boucles) flirtent avec des sons plus extrêmes, allant jusqu’aux dissonances les plus impitoyables. Et pour arriver à un résultat aussi évocateur à savoir des blocs de sons qui s’entrechoquent et des déflagrations apocalyptiques qui vous soulèvent, Richard a su s’entourer de musiciens aux parcours divers, ayant touché à l’improvisation, au jazz, et appartenant à la scène avant-gardiste, expérimentale, noise, progressive ; notons la présence de son fils Duncan NILSSON, Lasse MARHAUG (électroniques, noise), Oren AMBARCHI (batterie, guitare, électroniques), Noel AKCHOTE (stéreo guitares), Eric BORELVA (batterie) et Etienne JAUMET (synthés analogiques, saxophone).

Les six nouvelles compositions du guitariste dont trois composées avec ses invités très spéciaux sont un mélange de soundscapes, de sons drones, d’assauts répétés de la guitare électrique ou de la batterie en furie, de boucles électroniques vertigineuses et d’explosions noisy, à la limite parfois de l’audible. Il faut vraiment avoir le cœur bien accroché pour supporter un tel brouhaha cosmico-psychédélique cauchemardesque, qui va vous procurer des hallucinations paranoïaques et réveiller quelques vieilles terreurs nocturnes.

Desolation Row est un album logique qui suit les traces des disques précédents et qui ouvre également la voie à de nouvelles perspectives soniques. Souvenir du passé glorieux et porte ouverte sur un futur immédiat, North commence comme du HELDON avec des boucles électroniques typiques et virevoltantes, pour dériver vers quelque chose de difficilement descriptible, une sorte d’amoncellement de bruits et de fureur, menée avec fracas par la guitare électrique déversant des lames d’acier tranchantes et une batterie schizophrénique jouée par Oren qui cogne sans pitié.

Une légère accalmie est perceptible sur le morceau suivant, intitulé Square. Cette composition de PINHAS et de AKCHOTE délaisse la noise pour des nappes douces et lancinantes, accompagnées de notes caressantes de guitare virant au rock/blues et d’une batterie moins possédée de pulsions dévastatrices mais toujours aussi rythmée et puissante.

South navigue d’abord sur un océan de glace rappelant Iceland puis résonne comme un classique de HELDON échappé d’Un rêve sans conséquence spéciale ou d’Interface. Les nappes rampantes tel un serpent métallique crachant son venin incantatoire, la guitare électrique sauvagement rock’n’roll et la batterie apparaissant au bout de la quatrième minute, sonnant comme à l’époque avec François AUGER, livrent une bataille féroce dont le dernier acte est un feu d’artifice de sons dissonants, où l’issue risque d’être fatale pour nos pauvres esprits malmenés.

Composée avec Etienne JAUMET, Moog est la pièce la plus accessible, la moins extrême de l’album, se démarquant de toutes les autres compositions. Au début, nous avons l’impression d’écouter du SCHIZOTROPE jusqu’à l’arrivée de JAUMET aux synthés analogiques et au saxo.  À ce moment-là, tout bascule dans une atmosphère de nostalgie, où se croisent des séquences hypnotiques à la TANGERINE DREAM et l’univers sonore de John CARPENTER… Un morceau, vous l’aurez compris, pas franchement novateur, mais assez impressionnant du haut de ses 18 minutes, pour capter notre attention jusqu’au bout.

Circle s’avère plus complexe à aborder tant nous avons la sensation d’être ensevelis par une multitude de sons venant de nulle part. Même si certaines notes mélodiques d’une guitare en arrière-plan semblent faire écho à Square, ce titre renoue avec un climat noisy, hostile, des sons électroniques cosmiques, martiaux et des bruits terrifiants évoquant des avions de guerre mitraillant en piqué ou une brèche spatio-temporelle aspirant tout ce qui peut se trouver sur son passage. Nous sommes comme paralysés face à cette cacophonie générale engendrée notamment par la guitare électrique devenue incontrôlable et la batterie toute aussi complice de ces exactions sonores.

Le dernier titre composé avec l’Australien Oren AMBARCHI (qui a aussi travaillé avec MERZBOW) est une exploration toute aussi déstabilisante et claustrophobique dans le monde de la noise, de la musique drone, dark ambiante. Drone 1, vaste étendue sonique de 16 minutes, peut s’avérer incompréhensible pour le simple profane. Il sera effrayé par son aspect rugueux, tourmenté, inhospitalier, cette atmosphère lente pleine de tensions et cette violence d’abord retenue puis de plus en plus affirmée.

Cela démontre en tout cas la volonté de Richard PINHAS à suivre le chemin d’une musique sans concession : jouant sur les dissonances, poussant toujours les limites du supportable, ouvrant les portes d’un chaos invisible, déversant des laves d’électricité d’un nouveau rock électronique en devenir.

Site : www.richard-pinhas.com

Labels : http://victo.qc.ca

www.g33grecords.com

http://inculte.fr

http://cuneiformrecords.com

Distributeur (pour Victo et Cuneiform Records) : www.orkhestra.fr

Article rédigé par Cédrick Pesqué
Photo portrait par Patrick Jélin

Article original publié dans TRAVERSES n°33 – juin 2013

 

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