Richard PINHAS – Reverse

Richard PINHAS – Reverse
(Bureau B)

Paru quelques mois après les deux albums de Cuneiform Records, Reverse marque une nouvelle étape dans la carrière de Richard PINHAS. En effet, il s’agit de son premier album à sortir sur le label allemand Bureau B, côtoyant ainsi les grands noms de l’école électronique, expérimentale allemande. C’est une coïncidence étrange, mais il a suffit de changer de label pour que même les Inrocks se soient fendus d’une chronique affirmant que Reverse était l’un des meilleurs disques de Richard ! Un point de vue assez limité, mais égal à leur niveau. C’est bien vite oublié certains de ses travaux antérieurs comme Tranzition, Metal/Crystal ou Desolation Row. Ont-il pris la peine de les écouter ?  Nous pouvons en douter. Peu importe, nous n’avons pas besoin de leur avis, question musique. Reverse est aussi important que les précédents albums de PINHAS. Ils sont tous reliés les uns aux autres. Ils forment un Tout indissociable, lié par la musique d’abord (un long continuum sonore) et puis par les nombreuses références philosophiques qui s’entrecroisent au fil des titres (l’Arbre de Vie, Metatron, Tikkun, Isaac Louria…).

Nous pouvons considérer Reverse comme un album de « tranzition » après une période troublée pour le musicien. La musique, certes difficile d’accès et crépusculaire, est un testament sonique des nombreuses épreuves qui ont bouleversé la vie du guitariste ces dernières années ; beaucoup de chagrin et de soucis après la perte de ses parents, de son appartement parisien l’obligeant à s’installer à Nantes, etc. Et vous savez quoi ? Tout cela est arrivé quelques mois après avoir consulté les cartes du tarot qui lui avaient prédit des événements pas vraiment positifs.

Reverse est aussi et surtout l’album de la résurrection ; donner vie à cette musique a été pour lui un échappatoire nécessaire, une manière de faire table rase de toute cette négativité qui obscurcissait son esprit ou tout simplement de l’aider à pouvoir faire son deuil (une démarche similaire à celle de Robert FRIPP avec sa série de soundscapes). C’est un album de confusion, de larmes (des larmes de cristal et de métal qui s’écoulent lentement comme si nous lancions un long cri d’agonie et un dernier soupir), mais aussi une célébration de la renaissance (toutes ces mauvaises choses sont derrière lui maintenant). L’achèvement de ce disque très dark ayant pour effet inverse de rétablir l’équilibre et d’amener de bonnes choses dans sa vie et sa carrière (tournée triomphante aux États-Unis avec des concerts souvent complets, nouveau label…). Nous comprenons mieux le titre maintenant.
À côté de Mu et de Process and Reality, Reverse est encore plus sombre et va plus loin dans son approche expérimentale dark drone. Pas ou très peu de lumière qui se diffuse au cours de ces quatre nouvelles compositions qui donnent l’impression d’une chute vers un gouffre infini de souffrances, de doutes et de peur. En fait, c’est comme si cette musique mettait davantage en évidence cette distinction, voire cette confrontation perpétuelle entre une lumière sans ténèbres et des Ténèbres sans lumière. Malgré tout, nous savons que l’espoir n’est pas loin et que la force de lutter malgré les difficultés de la vie anime notre guitariste. Et surtout il n’est pas seul et il s’est entouré d’amis précieux et fidèles. Ce disque en est la preuve encore une fois.  Les musiciens principaux, ou ce qu’il appelle avec humour la « Task Force », sont Richard PINHAS, Arthur NARCY, Oren AMBARCHI. Le bassiste Florian TATAR, membre de la « Earth Seal », est aussi présent. Les « Forces d’intervention » ne sont pas à prendre à la légère, car elles sont constituées de vétérans comme Masami AKITA (synthés analogiques), Duncan PINHAS (synthés digitaux) et William WINANT aux percussions.

Avec de tels invités, il est normal que l’album ait été enregistré aux quatre coins du monde, en France (Paris, Nantes), au Japon (Tokyo) et aux États-Unis (Oakland). Le travail de mixage a été laissé en partie aux bons soins de Joe TALIA, basé en Australie, à Melbourne. Richard s’est entouré d’une impressionnante garde rapprochée (en fait, une bonne partie de ses proches en comptant Yann LEGENDRE pour la pochette et Godefroy de MAUPEOU pour la superbe photo intérieure) et ensemble, ils vont mener une lutte sans merci, une nouvelle guérilla électronique étourdissante, à la fois drone et noisy à souhait. Entre nous, il fallait bien ça pour conjurer le sort !

L’album commence avec Dronz 1 – Ketter (en rapport avec la Kabbale ; une des plus hautes expressions de l’âme, du cœur et du savoir ; c’est la super-conscience, la fusion avec Dieu ;  Metatron est l’archange associé à Kéther ; ce terme signifie la Couronne, la première des dix Sephiroths, ces puissances créatrices citées par la Kabbale dans sa réflexion sur le mystère de la création, et représentées par l’Arbre de Vie. Le pilier central de cet Arbre, comprenant Kéther, est appelé pilier de l’Équilibre et il est lié à la notion de conscience, d’harmonie entre force et forme).
C’est un morceau de seize minutes, une sorte d’entité mutante cacophonique, un véritable big bang cosmique mêlant le spectre du free jazz, l’intensité de la noise et les ambiances dark de la musique drone. Il possède une force dantesque révélée en partie par le jeu de batterie de NARCY, minutieux, technique, à la fois brutal et parfaitement contrôlé, arrivant à dominer les élancements droniques et les déchirements incessants et tranchants de la guitare. La musique est puissante, pleine d’une tension palpable, quasi-paranoïaque, et hypnotise jusqu’à la fin, jusqu’au moment où elle s’éteint, où les sons disparaissent à tout jamais.

Dronz 2 – The End a été composé par Richard et Oren AMBARCHI. Le début est immédiatement marqué par ce rythme prenant, cette pulsation comme un nouveau cœur qui bat (cette fin amenant à cet instant à un renouveau) et des sons atmosphériques propices à un climat particulier aride et désertique. Puis, tout prend de l’ampleur avec l’arrivée de la batterie qui nous extirpe de cette torpeur étouffante, et qui rivalise de beauté avec ces sons de guitare à la dérive rappelant les plaintes fantomatiques du vent… Un vent chaud soufflant, se faufilant et se répercutant sous forme d’échos entre d’immenses structures froides et métalliques dans un paysage de solitude…

Puis vient Dronz 3 – Nefesh (« l’âme », un des éléments constituant l’homme avec le basar et la ruah) qui monte en puissance, annonçant une déflagration totale orchestrée par des boucles de sons électroniques très science fiction (nous ramenant à l’univers de HELDON ou à ce qu’il a pu faire à ses débuts en solo), la batterie énergique et possédée et la guitare primitive entre stridence et luminosité.

Pour terminer, Dronz – V2 (allusion à BOWIE et à L’Arc-en-ciel de la gravité, une nouvelle de Thomas PYNCHON – 1973) est un grand morceau sans batterie très impressionnant dans ses changements de thèmes et sombre. Il ressemble à une ultime grande messe, une sorte de requiem métatronique avec tous ces sons drones, stridents qui arrivent de partout et qui finissent par nous envelopper. Composé aussi avec Oren, cette conclusion parfaite est telle une machine gigantesque qui se réveille, qui grince et se met en marche lentement, une machine de métal hurlant ; la force motrice qui guide ce titre étant cette avancée linéaire, inexorable des sons d’une pureté lumineuse et menaçants vers un destin meilleur et, espérons le, rempli de lumière.

À noter que depuis le RSD 2017, il existe via Bureau B un maxi de deux titres limité à 500 copies et déjà épuisé où PINHAS partage l’affiche avec CAMERA. Nous pouvons entendre un inédit intitulé Dronz 5 d’une durée de douze minutes (à l’origine, il durait dix-neuf minutes, mais a été raccourci pour les besoins du LP). Ce titre, l’un des préférés de Richard, a été enregistré lors des sessions de Reverse mais a été finalement écarté de l’album. C’est très intense sur le plan sonique, avec une batterie qui nous propulse loin dans la stratosphère. C’est un pur moment de poésie cosmique et noise.

Cédrick Pesqué

Site : http://www.bureau-b.com/

 

 

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