Romain BAUDOIN – 1 Primate

Romain BAUDOIN – 1 Primate (Pagans)

a2213305377_16A intervalles plus ou moins réguliers, il faut bien qu’un créateur iconoclaste se charge de mettre en branle une arme artistique susceptible de faire s’effondrer les icônes-clichés qui ont la vie dure. Cette arme, Romain BAUDOIN, membre émérite de la « familha » ARTUS, lui a donné un son aux allures de secousse, de tremblement de terre, d’éboulement, et ça fait « torrom borrom » ! Voici donc le premier disque entièrement consacré à ce torrom borrom (qui veut précisément dire « chaos » en gascon !), un instrument hybride de son cru qui risque effectivement d’ébranler les certitudes trop fières concernant les pratiques instrumentales.

Parce qu’en ce début de XXIe siècle, les clivages bas de plafond sont aussi tenaces que les à-prioris ethnologiques du début du XXe siècle. L’un de ceux-ci, proféré par un voyageur au XIXe siècle, a du reste été placé en exergue de ce disque, et il concerne un « particularisme » régional : « Complètement dépourvu d’intelligence, passé par ses fonctions à l’état de brute, le Landais représente probablement l’intermédiaire tant recherché de l’homme et du singe. Sa constitution physique tient du crétinisme. On peut en trouver les causes dans la perversité de ses mœurs, qu’on ne pourrait trouver plus abominable en aucun pays ni en aucun temps. » Et autant le dire, la constitution physique et les mœurs musicales du torrom borrom apparaîtront bien tout aussi pervers et abominables aux oreilles peu formées et ensablées.

Parce que, voyez-vous, le torrom borrom est le fruit d’une union coupable entre la guitare électrique et la vielle à roue électro-acoustique. Et son existence résonne comme une bonne et vigoureuse claque à ces images d’Épinal qui ont achevé de cimenter de farouches frontières culturelles entre le monde évidemment révolutionnaire du rock, auquel appartient forcément la guitare électrique, et celui du folk, auquel est reléguée cette ringardise muséale qu’est nécessairement la vielle à roue. Il a fallu l’audace de quelques bâtisseurs de ponts pour oser brouiller ces bornes et permettre que l’on puisse jouer un répertoire folk à la guitare électrique, ou faire muter la vielle à roue en instrument électro-acoustique parfaitement contemporain (merci Valentin CLASTRIER !).

Entre la guitare et la vielle, Romain BAUDOIN n’a pas voulu choisir, alors il a hybridé les deux, avec l’aide du luthier Philippe MOUNIER. Jouant de la partie guitare en tapping ou de la vielle à roue augmentée de clapets et cordes sympathiques, voire de l’archet tout court, Romain BAUDOIN assume jusqu’au bout son rôle de « primate » et invite à écouter une musique effectivement primale, explorant sans filet et en toute spontanéité des voies escarpées, sans pour autant se laisser contaminer par le syndrome Metal Machine Music.

Car si notre « 21st Century Hurdy-Gurdy Man » nous entraîne bel et bien sur des reliefs « ambient » rugueux (Larsen I et Larsen 2), il nous grise à coup de drone (Paret), de musique minimaliste (Serendipité), tout en ouvrant de subreptices brèches mélodiques (Lua), en laissant passer quelque écho de folklore ancestral (Batsarra), voire de blues gascon à l’ambiance western (Aquerus). Et c’est quand on finit par se convaincre qu’1 Primate veut délibérément s’extirper de toute origine locale que les racines refont surface (Pastors), sous forme d’un chant gascon entonné par une, puis deux voix (celles de Joan Francès TISNER et de Manu LABESCAT) qui élaborent des spirales lancinantes appuyées par le grincement psychédélique du torrom borrom.

De chaos apocalyptique il n’est au fond pas tant question (si ce n’est comme effet secondaire dans les consciences trop crispées) que de projection dans un imaginaire qui rebondit entre l’hier, le maintenant et le demain au point de les dissoudre dans une seule réalité, celle du dépassement vital.

Label : http://pagansmusica.net

Stéphane Fougère

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