SLAPP HAPPY – Ça va

SLAPP HAPPY – Ça va
(V2 Music Limited / Sony)

Ça va ? Pas mal, et vous ? Même si elle est d’une désarmante banalité, la question mérite d’être posée en retour à un groupe qui s’est abstenu de toute production discographique pendant tout de même près de 25 ans ! Car il n’y a pas de doute à avoir : ce SLAPP HAPPY, c’est bien celui avec lequel beaucoup d’entre vous ont dû faire connaissance par le biais de FAUST (qui a participé à l’enregistrement des deux premiers LP du trio)  ou de HENRY COW avec son album In Praise of Learning (1975), où SLAPP HAPPY joue au grand complet et où la mémorable voix de Dagmar KRAUSE contribue à rendre la musique de HENRY COW plus palpable. Mais en fait, la collaboration entre les deux groupes avait déjà commencé avec le troisième album de SLAPP HAPPY, Desperate Straights (1974).

Par la suite, SLAPP HAPPY s’est bel et bien désintégré au contact de l’entité HENRY COW, conséquence déterminée par la logique d’innovation constante dans le rapport texte et forme musicale que HENRY COW souhaitait mener plus loin. Et quand bien même SLAPP HAPPY a réapparu ponctuellement sur scène en 1982 et 1991, sa discographie n’a pas pris plus de poids au fil des décennies. En revanche, Peter BLEGVAD, Anthony MOORE et Dagmar KRAUSE se sont investis chacun de leur côté dans pas mal de projets solos.

Vous dire quelle mouche les a piqués de ressusciter SLAPP HAPPY serait bien délicat, mais si le groupe est de retour, c’est qu’il a vraisemblablement évacué son complexe d’infériorité esthético-politico-musical. Qu’on se le dise : bien que classé « musiques nouvelles et effroyablement inaccessibles » en raison de ses fréquentations fumeuses d’antan, SLAPP HAPPY fait de la pop music, de la chanson, mais du genre de celle qui n’a aucune chance d’être commerciale.

Et cette fois, le groupe agit tout seul, comme un grand, sans se prévaloir de FAUST ou de HENRY COW. Jadis comparée à l’œuvre du Douanier ROUSSEAU, la pop-rock de SLAPP HAPPY a, dans ce nouvel album, sublimé sa naïveté grinçante d’antan en chavirements variés (Scarred for Life, Silent the Voice…), en planances nostalgiques (Let’s Travel Light), voire en lévitations intra-utérines (The Unborn Byron).

Sur des arrangements ciselés de guitares impressionnistes et de claviers châtoyants par BLEGVAD et MOORE, la voix de Dagmar, loin des aigus pincants des premiers albums, insuffle ses griseries dans un registre feutré desservant magnifiquement les contemplations moirées de Ça va, que l’on a aussi saupoudré par endroits de doux parfums ethniques (pecussions de bois et de métal, accordéon, saz, sitar, doudouk…).

Voilà donc un opus assez décalé pour ne pas correspondre aux critères étriqués de la musique de masse, et l’on est d’autant plus satisfait d’apprendre qu’il est sorti sur le nouveau label de Richard BRANSON. Ce dernier, apparemment désireux de s’offrir une nouvelle « Virgin-ité », ne pouvait être mieux inspiré en signant SLAPP HAPPY. La nostalgie pousserait-elle à refaire le monde ?

Stéphane Fougère

(Chronique originale publiée dans
TRAVERSES n°3 – janvier 1999)

PS : Cet album a été réédité en 2009 par Voiceprint avec un morceau supplémentaire, Hello Dagi, qui avait été publiée uniquement sur l’édition japonaise de 1998.

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