THE GLOAMING – The Gloaming

THE GLOAMING – The Gloaming
(Real World)

the-gloaming-cdA ceux qui en ont assez de voir la musique traditionnelle irlandaise associée à de la musique de pub survoltée, speedée et festive, THE GLOAMING, qui sort son premier CD éponyme sur le célèbre label Real World, constitue l’antidote radical.

Formé en 2011, ce groupe a gagné sa réputation de concerts en concerts, en Irlande bien sûr, mais on a eu aussi l’heureuse opportunité de le voir à Paris, en 2013, au Centre culturel irlandais, le jour de la Fête de la musique, que l’on a trop tendance à confondre avec la musique de la fête. Dans des conditions certes un peu bancales, THE GLOAMING a su capter l’attention du public et proposer un autre regard sur la musique irlandaise, celui d’une musique qui s’épanouit aussi dans le ralentissement, la solennité, l’introspection, la contrition, le vague-à-l’âme et le sourire boudeur, bref une musique à l’image du nom que le groupe s’est choisi, à savoir une musique crépusculaire, toute en zones d’ombres et en aurores délicates.

Les racines de THE GLOAMING sont indéniablement à chercher dans le tourbillonnant monde des jigs et des reels, rendues contemplatives et alanguies, et dans les fascinantes brèches spirituelles du sean-nŏs, le « vieux style » de chant traditionnel gaélique mélismatique et stylisé, dont les spécialistes ont dit qu’il était la clé de la compréhension de la musique irlandaise. Vous cherchiez une porte ? La voici.

Ce n’est pas pour autant une musique trappiste que joue THE GLOAMING, mais une musique qui vous suggère de ne plus avaler d’une traite votre pinte de Guinness, mais de la déguster par bribes, patiemment, et faire en sorte que chaque gorgée vous rende plus sensible à cet univers de mélodies nonchalantes (Allistrum’s March, The Sailor’s Bonnet) et de complaintes enveloppantes (Freedom, Samhradh, Samhradh), les unes comme les autres pouvant être sujettes à des envols progressifs majestueux qui procurent une autre forme de griserie suave. On en a un magnifique exemple d’entrée de jeu sur ce CD avec Song 44, l’une des compositions du groupe dont les paroles sont adaptées d’un poème remontant à 800 ans. Et il y a cette fresque de plus de 16 minutes intitulée Opening Set qui, malgré son titre, est placée presque en fin de disque, et synthétise en une progression rythmique imparable toutes les composantes instrumentales et vocales de THE GLOAMING, s’imposant comme l’archétype d’un folk progressif brillant et virtuose, et taillé de reliefs saisissants.

Ce n’est pas tant l’immobilisme marbré qui définit THE GLOAMING, mais son penchant pour le frémissement mélodique, l’éveil graduel du rythme, la mise en espace bourdonnante, les textures moirées. THE GLOAMING s’est véritablement attelé à une reviviscence de la grammaire musicale irlandaise, donnant au reel et au sean-nŏs une forme contemporaine qui en éclaire les volumes, les inflexions, les mouvements subreptices.

On n’y entendra pas d’ueillean pipes ni de bodhran, mais on y goûtera les subtilités des phrasés du fiddle de Martin HAYES (ex-MIDNIGHT COURT), flanqué de son inséparable acolyte le discret mais inventif guitariste Dennis CAHILL. Leur science de la finesse, de la rigueur et de la poésie, qui a fait le succès de leur duo, est ici encore à saluer, d’autant qu’elle évolue dans un contexte qui, cette fois, inclut en partie le chant. Et en l’occurrence, la voix de THE GLOAMING n’est autre que celle de Iarla O’LIONAIRD, auteur de quatre disques sur le même label Real World dans lesquels il propulse le sean-nŏs dans des contrées sonores peu courantes, après l’avoir fait vibrer au sein de l’AFRO CELT SOUND SYSTEM. Le choix de ne chanter qu’en gaélique accentue davantage l’atmosphère de mystère que génère THE GLOAMING, d’autant que les textes n’ont pas été reproduits ni traduits dans le livret, obligeant l’auditeur à une immersion purement sensitive.

À ces cordes s’ajoutent celles de Caoimhin O’RAGHALLAIGH (également membre de THIS IS HOW WE FLY), qui joue du « hardanger d’amor ». Ce violon à double cordes, créé par le luthier Salve HAKEDAL, combine le hardanger norvégien et la viole d’amour, diffusant une auréole sonore crissante et bourdonnante qui renvoie par instants des échos d’ueillean pipes.

Le son de THE GLOAMING est donc prioritairement une affaire de cordes : vocales, violoneuses, guitaristiques, mais aussi pianistiques. Et ce sont ces dernières qui confèrent à THE GLOAMING l’autre partie de sa singularité sonore, car les arpèges de piano lorgnent davantage du côté de la musique contemporaine minimaliste que de la musique traditionnelle. Rien d’étonnant quand on sait que le piano de THE GLOAMING est joué par le New-Yorkais Thomas BARTLETT, alias DOVEMAN, également connu comme producteur (Glen HANSARD, Sam AMIDON, Anna CALVI…). C’est lui qui pousse ses complices à aller plus avant sur des branches lyriques de traverses, mais sans rien perdre de la force émotionnelles des racines gaéliques.

Éthéré et vibrant, THE GLOAMING est à la musique irlandaise ce que SIGUR ROS est au post-rock progressif islandais, et l’envoûtement qu’il distille est de ceux qui persistent dans les mémoires.

Site : www.thegloaming.net

Label : www.realworldrecords.com/thegloaming

Stéphane Fougère

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