UNIVERS ZERO – Le Commando merveilleux

UNIVERS ZERO

Le Commando merveilleux

Difficile d’accès, complexe, lugubre, dissonante, tels sont les qualificatifs dont on use pour évoquer la musique du groupe belge UNIVERS ZERO, non sans une certaine perversité parfois, afin de mieux en restreindre l’accès à l’auditeur occidental moyen qui, pourtant, devrait s’y retrouver. Le propre de ce groupe né en 1974 et mené par le compositeur, batteur et claviériste Daniel DENIS est d’avoir en effet créé une oeuvre inspirée à la fois par quelques pointures de la musique classique contemporaine (BARTOK, STRAVINSKY…) par les danses fiévreuses d’Europe de l’Est, les rugosités instrumentales du Moyen Age, et à «un certain rock français» sophistiqué, bref, autant de références culturelles typiquement occidentales mais qui, curieusement, émergent difficilement à la surface de notre mémoire collective… UNIVERS ZERO les rappelle à notre bon souvenir, non sans y faire transpirer également l’occultisme littéraire d’un H.P. LOVECRAFT, avec l’humour noir comme soupape de sécurité. Aux côtés de MAGMA, ART ZOYD et THIRD EAR BAND, UNIVERS ZERO a ouvert la voie de ce qui fut nommé les «musiques nouvelles européennes», du reste pas si «nouvelles» que ça, mais certainement exploitées sous un angle original et émotionnellement riche. Il a fallu l’audace passionnée de labels comme Atem, Cryonic ou encore Cuneiform (qui a réédité tous les albums en CD) pour que l’oeuvre de ce groupe singulier et exigeant perdure jusqu’à aujourd’hui.

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Daniel DENIS a reformé UNIVERS ZERO il y a deux ans, après une dizaine d’années de silence, ou presque. Il était temps d’évoquer dans le détail (mais pas trop quand même…) l’histoire du groupe, son oeuvre, mais aussi son présent et son devenir, en compagnie de son mentor. Bon voyage au sein d’une authentique musique de Traverses…

On a coutume de dire que, dès son premier disque, UNIVERS ZERO a créé son propre style musical, jusqu’ alors inédit et inouï. Si la personnalité et l’inspiration de Daniel DENIS ont été déterminantes dans l’évolution du groupe, ce dernier, à l’origine, était un projet conçu de manière collective. Trois années séparent en effet la création du groupe (en 1974) de la réalisation de son album inaugural (en 1977). Et à l’origine, le «style» UNIVERS ZERO était loin d’être clairement défini. C’est donc petit à petit et en fonction des personnalités en présence qu’UNIVERS ZERO a forgé son œuvre.

Pour Daniel DENIS, la première expérience de groupe déterminante est celle d’ARKHAM, qu’il a fondé en 1970 avec un claviériste, Jean-Luc MANDERLIER. D’influence «softmachinienne», ARKHAM permet à Daniel DENIS de découvrir le monde merveilleux des rythmiques impaires et des harmonies audacieuses. Mais l’existence d’ARKHAM tourne court dès lors qu’il assure la première partie d’un des premiers concerts de MAGMA en Belgique. Christian VANDER, impressionné par leurs qualités, demande à MANDERLIER et à DENIS de rejoindre son groupe.

Jean-Luc MANDERLIER restera un an dans MAGMA, mais Daniel DENIS, au bout de quelques concerts qui doivent se compter sur les doigts d’une main, préfère arrêter l’expérience, jugée frustrante. De retour en Belgique, il propose à Claude DERON, un trompettiste qui avait sommairement fait partie d’ARKHAM, de former un nouveau groupe. Guy SEGERS (basse) et Roger TRIGAUX (guitare), qui fréquentaient la même salle de répétitions que ARKHAM, les rejoignent, bientôt suivis par Patrick HANAPPIER (violon, violoncelle, viole) et quelques autres. On est en 1973 : le groupe, d’abord baptisé NECRONOMICON, prend un an après le nom UNIVERS ZERO, inspiré par une nouvelle de Jacques STERNBERG.

La ronde du malaise

univers-zero-1313Alors que DERON était partisan d’une optique jazz-fusion, le groupe se met finalement en quête puis d’une musique aux racines plus européennes. L’arrivée de Michel BERCKMANS (basson, hautbois), de formation classique, ne fait que confirmer la tendance. L’accouchement est aussi long que méticuleux, ponctué de concerts dans une Belgique conservatrice, peu encline à accorder ses faveurs à des artistes tentés par l’inédit. Cela n’empêche pas UNIVERS ZERO d’enregistrer enfin un 33 Tours sous la houlette de son producteur Eric FAES. La formation qui officie sur ce premier opus, malgré le départ de SEGERS, s’élève à sept membres, avec le renfort de Christian GENET (basse), Marcel DUFRANE (violon) et Emmanuel NICAISE (harmonium, épinette). En majeure partie acoustique, l’instrumentation du groupe plante le décor et les cinq compositions du disque affichent d’ores et déjà leur encrage dans la musique classique contemporaine, tirant parti de l’héritage d’un Béla BARTOK, d’un Igor STRAVINSKY ou d’un PENDERECKI…

La pièce introductive, Ronde, du haut de ses 15 minutes, est en soi un morceau d’anthologie. Les combinaisons dissonantes des violons en staccato et du basson grommelant, par exemple, créent un paysage troublant, accentué par des mesures constamment changeantes et des rythmiques martiales qui se distinguent par leur caractère novateur. Le jeu de Daniel DENIS, tendu et imposant, particulièrement mis en relief par le mixage, parvient à relier l’influence classique avec l’apport du rock. Inspirée par les répressions au temps du Moyen-Age, cette Ronde, d’abord hésitante, intimidante dans ses louvoiements, s’affirme avec un thème de danse brinquebalant et enjoué qui, à son tour, est contrarié par des vents cassants. S’engageant dans moult méandres qui arrachent çà et là au basson quelques cris de douleur et au violoncelle des remous gastriques, la Ronde prend finalement une tournure ténébreuse et s’achève dans un climat «lugubrifié» par un harmonium lancinant. Rien de très surprenant, après cela, de voir apparaître des personnages aussi peu engageants que Carabosse et Docteur Petiot.

Tout le long de l’album, ce sont évidemment les vents et les cordes violoneuses qui installent ces ambiances douloureuses et sujettes aux soubresauts rythmiques ; la guitare ne s’impose guère comme instrument soliste mais sait toutefois s’immiscer avec pertinence. C’est notamment le cas dans Malaise, composé par Roger TRIGAUX, où ce dernier tisse d’hypnotiques phrases en boucle, tandis que les autres cordes jouent un thème de danse faussement sémillant. Chez UNIVERS ZERO, les sourires ne peuvent être que pincés… Cette première collection de tableaux aux émanations postapocalyptiques, à mi-chemin entre Jérôme BOSCH et H.P. LOVECRAFT, ne pouvait que s’achever sur une Complainte, cafardeuse juste ce qu’il faut avec ses gémissements de viole et de violon aux réminiscences «shostakovitchiennes»…

Réédité en 1978 sur le jeune label français Atem, ce premier opus sera l’objet d’une nouvelle réédition quelques années plus tard chez Cryonic, sous le titre 1313, titre qu’il a gardé pour sa parution en CD en 1989 chez Cuneiform.

Les faucheurs

En 1978, UNIVERS ZERO intègre l’association Rock in Opposition fondée par les musiciens du groupe HENRY COW afin de permettre à certains groupes de nationalités différentes de pouvoir tourner dans divers pays sans passer par les structures «officielles» de promotion qui, de toute manière, ne portent que peu d’intérêt à leur démarche artistique. Des festivals «RIO» sont ainsi organisés, dont le premier en mars au Drury Lane de Londres. C’est aussi l’époque du rapprochement avec le groupe français ART ZOYD III, dont la musique partage plusieurs points communs avec celle d’UNIVERS ZERO. Ce dernier connaît alors quelques bouleversements internes suite au départ, pour diverses raisons, de plusieurs membres, dont le bassiste Christian GENET, qui est remplacé par rien moins que Thierry ZABOITZEFF d’ART ZOYD ! L’entente entre les deux groupes est telle qu’ils assurent quelques concerts ensemble et décident d’un travail en commun sur des morceaux qui réuniraient les musiciens des deux bords, soit trois violonistes, un violoncelliste, un bassoniste, un trompettiste, un harmoniumiste, un bassiste et un batteur (neuf en tout).

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Hélas, ces concerts de réunion ne durent pas, et le résultat de cette création commune ne transparaît guère qu’au travers de la participation de Daniel DENIS et de Michel BERCKMANS à l’album Musique pour l’Odyssée d’ART ZOYD (1979). C’est finalement Guy SEGERS qui réintègre le poste de bassiste pour l’enregistrement du deuxième disque d’UNIVERS ZERO, Hérésie, en mars 1979. Le groupe, devenu quintet, a l’occasion de présenter son nouveau répertoire sur scène avant même qu’il paraisse sur disque, notamment lors du festival RIO qui se tient pendant une semaine à Milan fin avril 1979.

En dépit de la réduction de son personnel par rapport au premier LP, UNIVERS ZERO conserve une instrumentation quasi identique sur Hérésie, à ceci près que Michel BERCKMANS, outre le basson, assure le hautbois et que Roger TRIGAUX «récupère» l’harmonium, mais joue aussi du piano et de l’orgue d’église. On devine que ce nouvel opus marche sur les traces du précédent, mais il fait surtout mieux que ça : il les transcende ! Vous suspectiez un côté sombre dans 1313?

Hérésie tire son pouvoir de fascination de son incommensurable noirceur. Gothique avant l’heure, il est l’antichambre des ténèbres dans lesquelles résonnent en permanence les râclements de l’instrument de La Mort : La Faulx ! C’est elle qui nous est contée sur un opus majeur de 26 minutes qui couvre toute la face A du 33 Tours.

univers-zero-heresie1Bienvenue dans un monde où la teneur dramatique transpire le mythe lovecraftien. Le violon suinte, la basse râpe, l’harmonium lamine, les cymbales sonnent, la batterie tonne, des mots (en latin?) sont prononcés par une assemblée secrète, dont la fonction est assurément de prononcer de cinglants anathèmes en direction de ceux qui ont eu le malheur de se trouver là. (Ça ne vous rappelle pas quelque chose?) La Bête ronchonne, un silence de terreur est tout juste trahi par des stridences intestines. On est en plein film : chaque son est un mouvement de caméra qui fait visiter le moindre détail de ce décor pétrifiant. Ce n’est que le début. Le basson joue une mélodie presque réconfortante (hum !) alors que la basse renvoie un écho «magmaïen» (un de plus !) qui crée une pesanteur chtonienne, et nous voilà repartis dans un labyrinthe où s’enchainent les atmosphères oppressantes et les rythmiques trébuchantes. Les cordes couinent, l’harmonium bégaye ses phrases stressantes, la cuve bouillonne mais ne déborde point, et même quand le chaos s’abat sur ce joli monde, la faux continue ostensiblement sa moisson… Daniel DENIS redéfinit avec une maestria, une originalité et une précision de tous les instants le rôle de la batterie, appréhendée ici comme un ensemble percussif au fort pouvoir évocateur. On a envie de dire que tout UNIVERS ZERO est là, dans cette pièce diablement montée… Du moins, UNIVERS ZERO a-t-il poussé ici son sens de l’imagerie sombre à son acmé.

Difficile d’aller plus loin, et quand bien même ce n’est pas son propos, la face B contient deux autres perles du groupe et deux de ses plus longs morceaux également (d’environ treize minutes chacun). Après la faux, le couteau ! Coécrit par Daniel DENIS et Roger TRIGAUX, Jack The Ripper (qu’il fallait bien rencontrer tôt ou tard… C’était lui ou LANDRU de toute façon !) nous replonge dans cette atmosphère funèbre et torpide où tout semble se mouvoir au ralenti, avant que la seconde partie du morceau ne nous entraîne dans une course-poursuite nerveuse et saccadée dans quelque ruelle londonienne glauque du début du siècle… (HANAPPIER fait une fois de plus subir de pathétiques éraflures à son violon.) Dans quel monde avons-nous atterri, finit-on par se demander?

Vous le saurez en temps voulu nous déclare la dernière pièce, qui en remet une couche dans l’impression cauchemardesque alambiquée, avec une tendance certaine à la complaisance contemplative. A chaque instant, l’album baigne dans un espace lugubre aux effluves médiévales, à un point qui fait presque se poser des questions sur l’état psychique qui a présidé à sa réalisation.

Mais la dernière des erreurs à faire serait de prendre au sérieux cette noirceur, trop insistante pour ne pas être suspecte, affichée jusque dans le port de vêtements noirs des musiciens sur scène et sur la pochette. A travers cette attitude, il s’agissait surtout pour UNIVERS ZERO de se donner une image «dure» et «rigide» de manière à mettre en évidence l’intensité des forces émotionnelles que véhicule sa musique, résolument sans concessions. On peut aussi appréhender Hérésie comme un chef-d’oeuvre d’humour noir aux subtilités narquoises…

Densité

Fin 1979, Roger TRIGAUX, peu enclin, comme le groupe y tend de plus en plus, à faire de l’improvisation une fin en soi plutôt qu’un processus d’écriture, préfère arrêter là sa participation. Désireux de prendre plus de responsabilités en termes de composition et de gestion d’un groupe, il fonde le sien, PRESENT, un autre pavé monumental balancé à la tête des léthargies musicales, auquel participent Christian GENET et Daniel DENIS. C’est alors Andy KIRK qui intègre UZ à l’harmonium, à l’orgue et au piano. Globalement, la couleur instrumentale d’UNIVERS ZERO reste la même sur son troisième opus, Ceux du dehors, principalement enregistré en Suisse en 1980, exceptée une pièce enregistrée en Belgique en janvier 1981. Le violon et la viole dégingandés de Patrick HANAPPIER, le basson et le hautbois sépulcraux de Michel BERCKMANS la basse ronflante de Guy SEGERS et le jeu percussif foisonnant de Daniel DENIS contribuent toujours à faire de la musique d’UNIVERS ZERO une singularité sans pareille. Le précédent album avait constitué une sorte de point de non-retour en dépit de, ou plus sûrement grâce à, ses outrances dans la sinistrose gothique.

univers-zero-ceux-du-dehorsSans chercher à le dépasser sur ce terrain, Ceux du dehors (paru en 1981 sur Atem) explore les autres perspectives qu’offre ce choix d’une instrumentation acoustique aux accents de musique de chambre contemporaine et d’une rythmique «zeuhlienne» obsédante et pulsionnelle, avec une maestria qui atteste de la maturité atteinte par le groupe. Il n’est que d’écouter Dense, la première pièce du disque composée par Daniel DENIS, dont le titre à double sens homonymique illustre à merveille de quoi il retourne : un labyrinthe de thèmes aux cassures frénétiques parcouru sur un train d’enfer, qui laisse bientôt place à une séquence plus «planante», mais de cette planance malsaine imbibée de remugles mortifères qui engendre une nouvelle ébullition, qui à son tour… En douze minutes et quelques secondes, Dense s’impose comme l’archétype même de l’art d’UNIVERS ZERO, sublime et haletant dans sa façon de combiner l’écriture «stravinskienne» et «bartokienne» (et donc par voie de conséquence l’inspiration des folklores est-européens hongrois, roumain, bulgare…) à l’expressionnisme rythmique profus d’un MAGMA et à la saveur médiévale et occulte d’un THIRD EAR BAND.

L’autre pièce montée de l’album est Combat (treize minutes), qui voit le petit dernier, Andy KIRK, étaler ses facultés de compositeur pour raconter la fatalité même d’une bataille que l’on imagine sanglante et qui, malgré l’horreur de ses conséquences, semble condamnée à renaître de ses cendres (c’est le cas de le dire…). Clairement structuré en plusieurs parties distinctes bien qu’enchaînées, Combat est lui aussi un opus majeur malgré ses longueurs. (Il est vrai qu’Andy KIRK aura l’occasion de faire davantage preuve de maîtrise dans l’écriture plus tard…) S’il y a bien un élément qui n’a pas eu le loisir de trouver sa place dans la musique d’UNIVERS ZERO, c’est bien la voix, mais elle fait ici quelques apparitions : outre le chant d’Ilona CHALE dans Combat, un autre chant, masculin cette fois et d’outre-tombe comme de bien entendu, se fait entendre dans La Corne du bois des pendus, sorte de longue tirade geignarde et anhélante (composée par DENIS) dont la dimension bilieuse est renforcée par la vieille à roue de Jean DEBEFVE. Il fallait y penser, ce «bourdon» convient parfaitement aux climats du groupe ! On remarquera du reste qu’il n’y a jamais eu autant d’invités sur un disque d’UNIVERS ZERO. Ainsi, le violon de Jean-Luc AIME se fait-il entendre dans le court mais tourneboulant Bonjour chez vous (clin d’oeil malicieux à la série Le Prisonnier, comme quoi il n’y a pas que des références à des meurtriers chez UZ !).

Quant à La Tête du corbeau (première composition de Guy SEGERS pour le groupe), elle est présentée comme une marche funèbre, et force est de constater qu’on n’est pas volés sur la marchandise ! Ce court morceau se distingue par le jeu minimaliste de Daniel DENIS, qui n’officie qu’aux cymbales, par l’absence du basson de Michel BERCKMANS, par la présence du violoncelle du «visiteur» Thierry ZABOITZEFF et par l’emploi subreptice par KIRK d’un clavier Yamaha – détail royalement anodin, mais annonciateur des bouleversements à venir…

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Last but not least, Ceux du dehors contient ce qu’aucun album précédent d’UNIVERS ZERO ne contenait, à savoir une improvisation collective, exercice pourtant régulièrement pratiqué par le groupe en concert. Celle-ci s’intitule La Musique d’Erich ZANN. Émanation fictionesque de LOVECRAFT, ZANN est un charmant jeune homme qui joue du violon à sa fenêtre et est tellement imprégné des sons qu’il joue qu’il continue à jouer même mort. L’improvisation d’UNIVERS ZERO est une brillante adaptation de cette troublante histoire, opérant un crescendo bruitiste à glacer les sangs, avec une vielle à roue magnifiquement grinçante et un crincrin violoneux qui tourne à vide. L’auditeur savourera à son tour cette autre expérience limite tentée par UNIVERS ZERO. A plus d’un titre, Ceux du dehors s’affirme en tout cas, s’il fallait en désigner une, comme LA référence primordiale d’UNIVERS ZERO et un album de premier ordre dans le vaste champ en friche de l’avant-garde progressive et du Rock In Opposition.

Triomphe du vent

1980-81 est une période faste pour UNIVERS ZERO, tant sur le plan créatif que scénique, puisqu’il tourne dans plusieurs pays européens, notamment à la faveur des festivals R.I.O. en Allemagne, en Suède et en France. Au passage, Daniel DENIS s’accorde une «récréation» jazz en jouant sur l’album Modulation d’Alain ROCHETTE, le claviériste de PRESENT. Il faudra néanmoins attendre 1984 pour voir apparaître un nouvel album d’UNIVERS ZERO. Trois ans de passage à vide? Pas tout à fait. Parlons plutôt d’une période de bouleversements, qui verra le départ de Michel BERCKMANS et de Patrick HANAPPIER. Cette période sera malgré tout ponctuée par quelques enregistrements épars. Mentionnons d’abord un titre enregistré en 1981 et composé par Daniel DENIS et Andy KIRK : Le Triomphe des mouches. Ce morceau a la particularité d’être joué par une formation en trio, avec les deux susnommés plus Guy SEGERS et se révèle là encore assez extrémiste. Allez savoir si le bourdon de l’harmonium est censé illustrer les mouches, toujours est-il que ce morceau restitue parfaitement l’angoisse paranoïaque du quidam qui se croit suivi dans la rue… A noter la prédominance du piano et de l’orgue, et un jeu inhabituel de DENIS aux percussions, que l’on jurerait programmées. Ce morceau, paru en 1983 sur un SP du label Recommanded Records, fondé par Chris CUTLER (de HENRY COW) à la suite de l’«aventure» R.I.O, a été ajouté à l’édition CD de l’album Ceux du dehors réalisée par Cuneiform.. Auparavant, en 1982, une compilation du même label Recommanded inclut un autre inédit d’UNIVERS ZERO, Influences, qui est loin d’être un fond de tiroir! Cette pièce, comparée à d’autres, pourrait presque passer pour sereine si les lignes mélodiques du piano et du violon n’étaient pas imprégnées d’amertume refluante. Et puis, il y a ce genre de crecendo anxiogène qu’affectionne particulièrement le groupe…

univers-zero-crawling-windEnfin, en 1983 paraît également, et contre toute attente au Japon uniquement (quelle idée d’avoir été chercher si loin !), un minialbum 3 titres, Crawling Wind. La formation qui s’y commet diffère de celle de Ceux du dehors. Ainsi, aux côtés de DENIS, KIRK et SEGERS apparaissent Dirk DESHEEMAEKER (clarinette) et Alan WARD (violon). Si Toujours plus à l’Est s’inscrit dans la lignée des pièces courtes mais denses, rythmiquement relevées, d’UNIVERS ZERO, accentuant au passage son goût pour les musiques folkloriques d’Europe de l’est (d’où le titre, qui est aussi une allusion à une oeuvre du dessinateur HERGE !), les deux autres pièces révèlent de nouveaux territoires dans la musique du groupe. Before The Heat revêt ainsi un aspect ambiant-industriel jamais encore entendu chez UZ, semblant développer plus radicalement encore l’espace chaotique «lovecraftien» dépeint dans La Musique d’Erich ZANNCentral Belgium in The Dark est pour sa part une improvisation live enregistrée lors d’un concert en 1982 et se caractérise là encore par un climat fantômatique et surréel. Jamais UNIVERS ZERO n’avait sonné ainsi sur disque…

Mauvais présage?

Au sein du groupe, l’ambiance n’est cependant pas au beau fixe : des dissensions apparaissent, notamment entre Guy SEGERS et Daniel DENIS, partisan d’une modernisation de l’instrumentarium d’UZ. Le départ d’Andy KIRK ne fait qu’accroître la mainmise de Daniel DENIS sur la destinée du groupe qui, en 1984, change radicalement de personnel. Des précédents musiciens, il ne reste que Dirk DESCHEEMAEKER. André MERGEN (violoncelle, alto sax) futur membre d’ART ZOYD – et Jean-Luc PLOUVIER (pianos acoustique et électrique, synthétiseur) – intègrent le groupe, complété par le bassiste Christian GENET (de retour !). Un nouvel album est enregistré à l’automne de cette année et sort peu après sur le label Cryonic, qui a également réédité le premier album et Hérésie.

univers-zero-uzedSobrement (et sournoisement) appelé Uzed, ce disque marque un nouveau chapitre de l’histoire du groupe. Fait caractéristique, Daniel DENIS signe tous les morceaux. Mais surtout, les claviers imposent leur «modernité» (tout comme chez ART ZOYD à la même époque), en lieu et place de l’harmonium et de l’orgue. Le basson a de même disparu et est «remplacé» par la clarinette de DESCHEEMAEKER, qui joue aussi du saxophone soprano. Un temps d’adaptation est donc nécessaire pour le fan de la première heure ou même pour celui de l’album précédent. Dès le premier morceau, Présage, on retrouve néanmoins cette ambiance ténébreuse et envoûtante qui nous est désormais familière, ambiance qui tourne à l’épilepsie générale, avec en prime une performance hystérique de la part du violoncelle. L’Étrange Mixture du Docteur Schwarz accroche avec son thème principal dans lequel le saxophone alto entame une danse assez bancale avec le jeu rythmique de Daniel DENIS. Parade joue la carte de la course-poursuite haletante, sans toutefois générer trop de montée d’adrénaline et en se montrant avare de combinaisons harmoniques prenantes. C’est un fait, la «noirceur» des débuts paraît quelque peu délavée dans cet album. (On ne peut pas broyer tout le temps…) Cela dit, l’écriture a encore gagné en sophistication et en raffinement. Celesta, par exemple, surprend de par sa coloration très musique classique (piano «debussyen» prédominant) ; il faut en effet attendre la fin du morceau pour retrouver ces instants d’apocalypse auxquels nous avait habitué UNIVERS ZERO, avec en plus une autre surprise : la guitare rageuse et doloriste de Michel DELORY, «special guest» (de même que le violoniste Marc VERBIST). Clairement structuré en deux parties distinctes, le morceau cultive le contraste outrancier.

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Mais globalement, les morceaux ne parviennent pas toujours à retrouver l’intensité des tensions émotionnelles véhiculées dans les précédents opus, malgré d’évidentes qualités d’écriture. Manifestement, l’usage du matériel électronique n’est pas totalement maîtrisé, son intégration reste embryonnaire et timorée. UNIVERS ZERO navigue entre deux mondes dans cet Uzed transitoire qui possède malgré tout ces bons moments, notamment dans la pièce finale de plus de quinze minutes, Émanations : une intro climatique, puis une séquence piano/clarinette inquiétante, entrée en scène de la batterie, puis du violoncelle, du sax alto, et plus tard la basse amarre la pièce avec un thème martial aux penchants zeuhl qui revient entre deux expérimentations synthétiques… et, après un dernier accès de fureur, un final aux textures totalement expérimentales, croisement de parasites extraterrestres et d’ondes radio… Émanations peut être considéré comme l’«incipit» de l’histoire qui allait se raconter avec le prochain album.

Chaleur dans les murs

La formation d’Uzed fera quelques concerts, en Belgique et en Allemagne. Daniel DENIS est néanmoins seul à porter le groupe et se fatigue des sempiternelles contraintes financières auxquelles UZ est confronté. Une fois de plus, la formation se disloque. En 1985, Daniel DENIS rejoint ART ZOYD pour les représentations scéniques du ballet de Roland PETIT, Le Mariage du Ciel et de l’Enfer. Grâce à l’intérêt du label américain Cuneiform, UNIVERS ZERO peut enregistrer un ultime album en 1986 avec une formation en septet, comme sur le tout premier disque, et dans laquelle se côtoient des musiciens des différentes incarnations précédentes d’UZ. Ainsi Daniel DENIS, toujours entouré de Dirk DESCHEEMAEKER et Jean-Luc PLOUVIER, retrouve-t-il Patrick HANAPPIER et Christian GENET. Enfin, Andy KIRK est lui aussi de retour et case sur le disque deux de ses compositions (les deux autres étant de Daniel DENIS) qui avaient pu être déjà jouées sur scène, mais jamais enregistrées en studio. Autant dire que ce chant du cygne qu’est Heatwave se pare des meilleurs atouts (atours?) pour fermer la marche, funèbre évidemment !

univers-zero-heatwaveLe résultat ne trahit pas les espérances ; on devine, à l’écoute du premier morceau éponyme, qu’UNIVERS ZERO a pleinement réussi sa métamorphose urbaine et futuriste. Les claviers suppléent maintenant avec beaucoup de conviction aux trames plaintives et délétères du basson et de l’harmonium de la première époque. L’électronique redéfinit les volumes et les résonances des structures harmoniques sophistiquées chères à UNIVERS ZERO. La guitare électrique de Michel DELORY trouve elle aussi sa place ; jamais elle ne s’était fait autant entendre comme instrument soliste dans les compositions du groupe. (Dans les premiers temps, l’apport guitaristique de Roger TRIGAUX, bien qu’en tout point remarquable, ne s’appréciait qu’à la faveur d’une écoute plus attentive et plus approfondie…)

On constate aussi que les compositions de Daniel DENIS ne sont plus autant motivées par la surenchère dans la complexité labyrinthique, mais bien davantage par la recherche de climats suburbains. C’est ainsi tout un monde souterrain, grouillant de dissonances, qui s’anime dans Bruits dans les murs, autour d’un thème récurrent servant de point d’encrage. Mais c’est surtout avec Chinavox qu’UNIVERS ZERO va le plus loin dans l’expérimental. La prédominance de textures synthétiques lancinantes, mêlées à des souffles et à des râclements, donnent quasiment l’illusion d’écouter du ART ZOYD, impression renforcée par l’intervention spectrale de la clarinette et par le jeu de DENIS, qui favorise les cymbales et les percussions !

Arrive enfin l’ultime composition d’Andy KIRK, The Funeral Plain, qui s’étale sur toute la face B du 33 Tours d’origine et qui, le long de ses 20 minutes, nous entraîne dans un nouveau périple post-atomique en tirant le meilleur parti de la nouvelle panoplie instrumentale d’UNIVERS ZERO. La structure expose comme à l’accoutumée un processus de tension poussée à son acmé, mais refusant de se libérer trop vite, et qui, le moment venu, s’apparente à un déluge bien décidé à n’épargner rien ni personne. Les étranges grognements animaliers qui nous accueillent d’entrée de jeu plantent le décor, aliénique et glauque ; puis c’est un piano qui s’installe, magistral, et tisse une trame répétitive sur deux notes, sur laquelle l’alto, la clarinette et le violon se posent à tour de rôle.

Comme pour conjurer ce climat trop éthéré, la basse et la batterie ourdissent un complot rythmique au crescendo déstabilisant finalement stoppé net. Les aliens reprennent possession de l’espace, bientôt parasité par une rythmique horlogère aux résonances industrielles, et la tension remonte de plus belle. L’alto rappelle à notre bon souvenir quelque thème réminiscent de la première époque d’UZ. La basse réveille quelque magma enfoui, et la partition épileptique de la batterie rend le sol encore plus friable. Les vagissements de la guitare et les syncopes claviéristiques sonnent l’hallali dévastateur… La «plaine funèbre» prend alors le tempo d’une marche, une fois encore perturbée par une dernière explosion, et c’est goutte par goutte que le cauchemar s’évapore…

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Sans conteste, Heatwave s’impose comme un opus majeur affichant la capacité de renouvellement de cette scène que l’on nomme désormais «musique nouvelle européenne», aux côtés du Mariage du Ciel et de l’Enfer d’ART ZOYD et du premier album du groupe SHUB NIGGURATH (LOVECRAFT a encore frappé !), Les Morts vont vite, paru un an auparavant, en 1985.

A l’ombre d’UZ

UNIVERS ZERO n’est plus, las des tracasseries financières, en butte aux éparpillements individuels, et souffrant de la raréfaction des concerts. Jean-Luc PLOUVIER et Christian GENET se découvrent suffisamment d’affinités pour enregistrer des musiques de spectacles qui paraîtront sous le titre Plaisirs et Pénitences (label T4A) à l’aube des années 90. Le même PLOUVIER intègre le groupe MAXIMALIST!, de même que Dirk DESCHEEMAEKER. Les deux musiciens se retrouvent également dans le groupe KARO de Daniel SCHELL (ex-COS). Guy SEGERS fonde pour sa part le label de musiques nouvelles Carbon 7. Progressivement, les albums d’UNIVERS ZERO sont réédités en CD par le label américain Cuneiform. Daniel DENIS, Guy SEGERS, Andy KIRK et Roger TRIGAUX évoquent un projet d’album sous le nom UNIVERS ZERO, où chacun réaliserait un morceau, mais les finances manquent à l’appel…

daniel-denis-sirius-and-the-ghostsDe son côté, Daniel DENIS ne reste pas inactif puisqu’il élabore un disque solo avec la complicité de Didier DE ROOS, l’ingénieur du son des deux derniers albums d’UNIVERS ZERO qui, décidément, reste scotché à cette musique. Après moult attentes, Sirius and The Ghosts paraît chez Musea en 1991, et est distribué aux Etats-Unis par Cuneiform. Libéré des astreintes inhérentes à l’existence d’un groupe, DENIS trouve dans ce travail soliste l’occasion d’approfondir ses idées musicales et de les mener dans des directions nouvelles. Qu’on se rassure toutefois, il n’y a pas dans cet album de franche rupture avec ce que Daniel DENIS avait pu composer pour UNIVERS ZERO (on s’en doutait quand même un peu !). On retrouve dans Sirius and The Ghosts l’écho de ces musiques folkloriques d’au-delà des Carpathes (Beyond The Mountains), ce goût des danses boiteuses (Strange Twist) et ces inquiétantes manifestations ectoplamiques (Sirius).

L’usage des compétences de Dirk DESCHEEMAEKER aux clarinettes et au saxophone soprano et le concours d’un violoncelliste talentueux, Jan KUIJKEN, et du bassiste Michel HATZIGEORGIOU contribuent à rapprocher les nouvelles compositions de DENIS des climats d’UNIVERS ZERO, à qui de larges clins d’oeil sont faits au travers de titres comme Eastwave et A l’ombre du Zed ! La musique de Sirius and The Ghosts est toutefois moins hachée et tortueuse et évite la morbidité pompeuse. Les moyens techniques aidant notamment l’utilisation de l’ordinateur –, Daniel DENIS exploite ici toute la gamme de sons et d’ambiances que ses claviers et échantillonneurs lui mettent à disposition, de manière à peaufiner les ambiances si singulières de ses pièces. La batterie est bien entendu toujours présente, mais il est clair que l’album se distingue surtout par l’option «synthétique» choisie par Daniel DENIS. Un morceau, Fête souterraine, est du reste entièrement joué aux claviers.

Esprit flottant

daniel-denis-les-eaux-troublesEn 1993, Daniel DENIS récidive avec un second opus solo, intitulé Les Eaux troubles (chez Musea et/ou Cuneiform), toujours produit par Didier DE ROOS. Et précisément parce qu’elles sont troubles, ces eaux nous sont là encore familières ! L’esprit d’UNIVERS ZERO continue de transparaître, mais cette fois à travers des morceaux globalement assez courts, dans lesquels Daniel DENIS assure conjointement la batterie, les percussions et les claviers. Ses compagnons de voyage sont toujours Dirk DESCHEEMAEKER et Jan KUIJKEN, avec lesquels il explore ces eaux qui, somme toute, sont autant de ports d’attache reconnaissables. Cela dit, DENIS s’est débarrassé à la fois du syndrome de la composition labyrinthique et du complexe de la «noirceur à tout prix», signe d’une nouvelle maturité, ce qui ne l’empêche pas de proposer un album d’une grande richesse et avec plein de trouvailles. L’humour est notamment plus présent, que ce soit à travers le facétieux Electronika Mambo Musette, les voix désopilantes d’Opus Rictus, ce Coeur de boeuf qui bat au son de la marimba (Bart QUARTIER) ou bien cette Histoire belge qui donne presque le mal de mer au duo claviers/violoncelle. Cela dit, le vent souffle toujours vers l’est avec Bulgarian Flying Spirit Dances (un morceau qui sera repris par le groupe japonais HAPPY FAMILY dans le projet-compilation Unsettled Scores de Cuneiform) et d’inquiétantes étrangetés se produisent dans The Devil’s Kitchen !

L’album sonne aussi moins synthétique que le précédent et la batterie jouit d’une sonorité plus pesante. Et puis au gré des morceaux apparaissent d’autres musiciens qui contribuent à diversifier et à «réchauffer» la palette sonore, tels Pierre VERVLOESEM (guitariste de XLEGGED SALLY), François GARNY (basse), JeanPierre CATOUL (violon), mais également Guy SEGERS et Andy KIRK, qui, ô surprise, intervient plus à la guitare qu’au piano ! Comme par coïncidence, les deux morceaux les plus longs sont aussi ceux qui réunissent le plus de musiciens. Les Portes qui ouvrent l’album déclenchent du reste un déluge éloquent qui voit rugir les deux guitares de KIRK et de VERVLOESEM ! C’est en quelque sorte un UNIVERS ZERO plus métallique qui s’exprime dans ce morceau, tandis que la pièce finale, Second Présage, de par la combinaison instrumentale qui y est requise, semble presque sortir tout droit des sessions d’Uzed ! Comme dit l’autre, on ne se refait pas… C’est pourquoi on ne saurait trop conseiller à qui voudrait tenter la découverte d’UNIVERS ZERO mais que les compositions dantesques de celui-ci intimident de commencer son périple par ces Eaux troubles qui lui permettront d’acquérir les notions sémantiques élémentaires du groupe. Et il comprendra de surcroît pourquoi Daniel DENIS en est devenu le guide privilégié…

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La geste continue…

En dépit de leur médiocre distribution et promotion, les deux albums solo de Daniel DENIS ont à leur façon prolongé en filigrane l’aventure musicale unique vécue par UNIVERS ZERO. De rumeurs en démentis, et malgré la difficulté pour cette musique à se trouver de nouveaux réseaux de diffusion (et éventuellement un nouveau public), la reformation effective du groupe se produit finalement en 1997, à l’occasion du festival de Victoriaville. Grand succès, mais faux départ. Cependant, Daniel DENIS – qui entre temps a joué avec PRESENT et ART ZOYD – trouve toutefois la motivation suffisante pour retenter l’expérience, et se choisit de nouveaux compagnons de voyage. Parmi eux, on retrouve les fidèles Dirk DESCHEEMAEKER et Michel BERCKMANS, mais aussi Réginald TRIGAUX (basse), fils de Roger TRIGAUX, et Igor SEMENOFF(violon). UNIVERS ZERO offialise son retour avec la parution d’un nouvel album, The Hard Quest, qui renoue avec l’esprit de Ceux du dehors tout en tenant compte des acquis «électroniques» de Daniel DENIS. Hélas, le groupe ne parvient pas à retrouver le chemin de la scène… Daniel DENIS est cependant résolu (voir entretien ci-après) à faire entrer UNIVERS ZERO dans une seconde phase d’existence (au moins sur disque), dont l’histoire ne demande qu’à être vécue et contée ici et maintenant.

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Réalisé par Stéphane Fougère

Entretien avec Daniel DENIS

Parmi les compositeurs contemporains qui ont inspiré la musique d’UNIVERS ZERO, on cite principalement STRAVINSKY et BARTOK. Qu’est-ce qui, dans leurs œuvres respectives, ont attiré le plus votre attention?

daniel-denis-01Daniel DENIS : STRAVINSKY et BARTOK sont deux des principales figures de proue de la musique du XXe siècle. Toute cette musique que je ne connaissais pas vraiment dès le début d’UNIVERS ZERO, je l’ai découverte tout d’abord par le biais de ces deux compositeurs. Le premier avec Renard, les Noces, la Symphonie des Psaumes et l’Histoire du Soldat et le second avec son Concerto pour orchestre, le Concerto pour deux pianos et percussions et sa fabuleuse Musique pour cordes, percussions et célesta, qui représente pour moi un véritable hymne à la beauté.

C’est très certainement à l’écoute des oeuvres de BARTOK et de STRAVINSKY que j’ai voulu progressivement découvrir toute l’étendue et la richesse de cette musique qui débute dès le début du siècle avec DEBUSSY jusqu’à des compositeurs plus contemporains tels que LIGETI ou PENDERECKI en passant par VARESE, IVES, KAGEL ou DUTILLEUX, pour n’en citer que quelques-uns. Cela me parait difficile, en toute modestie évidemment, de ne pas s’imprégner de cette musique qui touche énormément et qui enrichit et alimente tellement l’inspiration.

L’influence des musiques folkloriques d’Europe de l’Est qui se fait entendre chez UZ a-t-elle été seulement motivée par les recherches de BARTOK en la matière?

DD : Par BARTOK certainement. Concernant la musique traditionnelle de l’Europe de l’Est, je n’en ai pas écouté énormément malgré une très grande attirance que j’ai toujours eu pour la musique venant de Bulgarie par les harmonies, les mélodies, mais aussi ces rythmiques typées qu’ils utilisent avec une souplesse inouïe. J’ai essayé de leur rendre un petit hommage avec Dense ou Toujours plus à l’Est. C’est une question d’esprit et de climat que j’ai essayé de faire passer dans quelques-unes des pièces d’UZ en utilisant notre propre langage. Je me sens finalement très proche de leur démarche musicale qui reste très intuitive, non intellectuelle et pleine d’émotions.

Quels autres compositeurs contemporains ont-ils marqué de leur empreinte la musique d’UZ?

DD : J’aime bien le côté profond, tourmenté et inquiétant que dégage la musique de certains compositeurs des années trente et quarante tels qu’Alban BERG, Darius MILHAUD ou le compositeur belge Albert HUYBRECHTS. C’est un langage qui m’émeut beaucoup et qui correspond entièrement à notre époque, où circulent beaucoup d’inquiétude et d’angoisse. Ces aspects de la musique, on les retrouve également chez des musiciens «rock» comme Jimi HENDRIX , Don VAN VLIET (CAPTAIN BEEFHEART) ou Syd BARRETT, qui m’ont beaucoup marqué.

Ils ont certainement traduit ces malaises par une énergie et une inventivité rares. ZAPPA est resté également pour moi un compositeur exceptionnel, c’était quand même le premier musicien «rock» dans les années soixante à s’inspirer directement de la musique contemporaine pour créer cette musique unique qui est la sienne.

En dehors du domaine contemporain, s’il fallait trouver deux autres influences majeures à UZ, c’est apparemment MAGMA et THIRD EAR BAND. Là encore, quels aspects de leurs œuvres ont-il été déterminants?

DD : MAGMA a été déterminant dans la «nouvelle musique électrique» si je peux dire, par la démarche de leur musique, s’inspirant à la source d’un feeling qui correspondait plus à la rigueur de notre culture européenne. Les compositions très «Orffiennes» de Christian (VANDER) comme Mekanik ont jeté un gros pavé dans la mare de la musique qui existait à la même période. C’était important pour UZ à ce moment là d’y prêter une attention (et une oreille) particulière. Concernant les similitudes avec THIRD EAR BAND, c’est plutôt dans l’instrumentarium (hautbois, cordes) et l’évocation d’un Moyen-Age un peu particulier qui rapprochaient les deux groupes, pas vraiment dans les structures musicales.

Le Moyen-Age est également très présent dans l’«imagerie sonore» d’UZ, au moins dans ses premières années. Mais la musique médiévale en elle-même a-t-elle eu une influence directe sur l’écriture musicale du groupe?

DD : Oui, non seulement la musique, mais l’art médiéval en général, qui est une période qui m’a toujours beaucoup inspiré. Cette époque a offert sur le plan artistique ou architectural tout ce qui est de plus splendide.

Avant UZ, il y a eu le groupe ARKHAM, puis NECRONOMICON. Dans Ceux du dehors, il y a une référence au personnage d’Eric ZANN… Difficile de ne pas croire à une fixation sur l’œuvre de LOVECRAFT ! Tout cela es-til parti du désir de créer une musique qui serait comme le « reflet » du monde lovecraftien?

DD : Non, le but n’était pas de créer un reflet du monde lovecraftien, mais il fut une période où je me suis mis à lire toute son oeuvre que je trouvais excessivement passionnante. Ce climat obsessionnel exprimé par ses nouvelles m’attirait tellement qu’il m’était quelquefois difficile de sortir de ce monde si particulier après lecture (j’y suis parvenu…) Son oeuvre contient en plus de cela une multitude de dénominations extraordinaires. C’est évidemment tentant de les utiliser pour les titres de morceaux ou autres. ARKHAM était un choix de Jean-Luc MANDERLIER. Je ne connaissais pas encore les livres de LOVECRAFT à ce moment-là.

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Lorsque paraît le premier album d’UZ en 1977, l’identité musicale et sonore du groupe est déjà fortement affirmée. Outre sa section rythmique, UZ se caractérise par sa couleur instrumentale très « musique de chambre », de par l’emploi du basson, du hautbois, de l’orgue, de l’harmonium, du violoncelle et du violon. Qu’est-ce qui a guidé le choix de ces instruments particuliers?

DD : C’est une progression qui à évolué au fil du temps et des événements. Nous ne nous sommes pas dit subitement «nous allons faire de la musique de chambre électrique». Il est clair que lorsque Michel (BERCKMANS) est entré dans le groupe, le hautbois (et le basson, qu’il a appris en quelques mois dans le groupe) donnait automatiquement une coloration typée, sans compter l’apport du violon et de l’harmonium, que nous avons utilisé peu de temps après. Cet harmonium, nous l’avions reçu d’une personne proche du groupe et nous nous sommes dit : «Pourquoi ne pas l’utiliser?» A cette époque-là, nous n’avions pas de claviériste «attitré» ; Emmanuel NICAISE s’est vu attribué le rôle d’«harmoniumiste» séance tenante.

Avec tous ces instruments, il est clair que nous étions amenés à composer Roger et moi spécifiquement pour cet instrumentarium particulier. Le plus important n’était pas le choix de l’instrument utilisé, mais plutôt l’essentiel de ce que le musicien pouvait apporter au groupe, sa disponibilité d’esprit et son énergie.

En dépit des nombreux changements de personnel subis par le groupe, l’instrumentation reste sensiblement la même, au moins jusqu’à Ceux du dehors. Dans cet album, il y a bien une tentative d’intégrer d’autres instruments classiques ou aux sonorités rustiques, comme la vielle à roue (celle de Jean DEBEFVE), à l’univers sonore d’UZ, ce qui semble bien convenir à ses climats « fantasticomédiévaux ».

Pourquoi n’avoir pas poussé l’expérience plus loin?

DD : Nous avons fait des tentatives dès que nous le pouvions comme cet exemple avec Jean DEBEFVE, avec qui nous avons poursuivi un peu l’expérience sur scène. Je dois dire que ce genre de possibilités ne s’est pas souvent présenté.

L’utilisation des instruments plus typiquement «rock», comme la batterie, la guitare et la basse, chez UZ, s’éloigne des conceptions fonctionnelles que l’on attribue d’ordinaire à ces instruments dans le domaine du rock ou du jazz. Cela a-t-il été un postulat de départ pour la génèse de la musique du groupe?

DD : Comme nous utilisions de plus en plus des instruments plutôt acoustiques de la trempe du basson, du hautbois, etc., il était de moins en moins facile d’y faire intégrer une section rythmique tels que basse électrique et batterie. Il y avait également le problème des prises de son sur scène.

J’ai donc pensé à utiliser la batterie dans une fonction plus similaire à la percussion d’orchestre, ce qui permettait de ne pas trop couvrir les timbres des instruments et les harmonies de la musique et d’exploiter un jeu de batterie inhabituel.

Avec Uzed apparaissent de nouveaux instruments, comme le saxophone et le synthétiseur. En ce sens, Uzed marque, sinon une rupture, au moins une volonté de renouvellement, et ce, après une période semble-t-il un peu «flottante» pour UZ puisque trois ans séparent Ceux du dehors de Uzed. Cela a-t-il été dû précisément à une volonté de repenser la formule sonore du groupe?

DD : Comme je l’ai dit plus haut, l’important était de trouver des musiciens disposés à jouer cette musique le plus entièrement possible et non pas vouloir chercher à remplacer les instruments qui existaient auparavant. J’aurais pu inviter un sitariste, un tromboniste ou un tubiste dans le groupe à partir du moment où sa démarche correspondait à ce que nous voulions. C’est la raison pour laquelle d’autres instruments sont apparus comme le violoncelle, le saxophone soprano, etc.

Peut-on dire que l’ajout du synthétiseur était, en ce qui te concerne, motivé par l’envie de développer plus encore l’aspect rythmique et percussif de UZ?

DD : C’était juste une source sonore nouvelle à exploiter. Vu le poids de l’orgue Hammond ou cet harmonium que nous trinballions auparavant, c’était devenu une joie d’utiliser le DX7…

La musique d’UZ est réputée pour le perfectionnisme de l’écriture, qui ne tolère pas de laissez-aller individualistes ou de défoulement collectif gratuit. Sur scène, il semble cependant qu’une place non négligeable était accordée à l’improvisation… Cette pratique de l’improvisation était-elle essentiellement vouée à l’ébauche de certains morceaux ou s’agissait-il, à l’instar de HENRY COW, d’imposer l’improvisation comme langage musical qui se suffit à luimême? (Je pense à Central Belgium in the Dark ou éventuellement à des passages de La Faulx…)

DD : Cela nous arrivait de décider avant le concert, selon l’inspiration du moment ou suivant l’endroit, de se jeter à l’eau pour une improvisation totale ou presque totale basée sur certains canevas. Ce fut le cas pour Central Belgium, mais parfois il fallait s’attendre à ce que le résultat ne soit pas aussi inspiré et abouti. L’intro de La Faulx, contrairement au reste de la pièce, s’est construite un peu au fil des concerts, J’avais certes bien quelques structures de départ, mais les idées se créaient sur scène ; nous gardions alors ce qui était intéressant. C’est ainsi que cette partie du morceau s’est construite petit à petit.

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Quels ont été selon toi les aspects positifs et négatifs pour UZ de la structure « Rock In Opposition »?

DD : L’aspect positif de «Rock in Opposition» était la rencontre avec d’autres musiciens vivant les mêmes difficultés dans leur pays face à l’emprise total du showbiz habituel. Cette «réunion» nous a permis à chacun de s’inviter l’un l’autre pour des concerts dans nos pays respectifs , ce qui n’aurait peutêtre pas été possible autrement. L’autre aspect qui nous concernait nettement moins était de voir chez certains musiciens une tendance à prendre cette démarche avec une conception plus politisée.

Les influences combinées de MAGMA et de LOVECRAFT, puis ces références à des personnages issus de la galerie des horreurs (Docteur Petiot, Jack l’éventreur) ont contribué à la réputation d’UZ comme groupe «morbide», «sinistre», etc., occultant peut-être d’autres dimensions de son œuvre (à commencer paradoxalement par son humour !). Avec le recul, n’as-tu pas l’impression que vous avez un peu trop «forcé la dose»?

DD : C’était une forme de provocation qui ne nous a certainement pas aidé à nous faire facilement accepter. Certaines personnes dans le groupe ont un peu «joué» excessivement avec cet aspect et qui par ce fait faussaient un peu l’essentiel de ce qu’on voulait exprimer par la musique.

Qu’est-ce qui explique que tu sois devenu le seul et unique compositeur du groupe à l’époque de Uzed?

DD : Au fil des années, je me suis mis à être de plus en plus productif dans la composition et les musiciens venus au fur et à mesure dans le groupe ne se sentaient pas compositeurs. C’est aussi simple que cela.

Heatwave, le dernier album d’UZ de la première époque, se caractérise par le retour de plusieurs anciens musiciens. est-ce à dire qu’il a été conçu comme un «épiloguebilan» ou est-ce un pur concours de circonstances?

DD : En 1985, c’était «l’Année de la musique» en Belgique et 2 concerts étaient prévus à cette occasion pour UZ. Cet événement m’a donné l’occasion d’agrandir l’effectif du groupe et de rappeler Andy KIRK et Patrick HANNAPIER. Avec cette même formule, nous avons participé au festival de jazz de Francfort en 86 et l’enregistrement de Heatwave a suivi peu de temps après.

Qu’est-ce qui a porté le «coup de grâce» à UZ à cette époque? Des difficultés matérielles ou un épuisement en terme de création?

DD : Le «coup de grâce» n’est pas venu subitement, mais a été causé par plusieurs facteurs qui se sont accumulés jusqu’à un «ras-le-bol» total de ma part. D’abord ces difficultés financières incessantes, l’inexistence d’un «management» correct, le manque de motivation des musiciens par la rareté des concerts et l’entière responsabilité du groupe sur les épaules.

Qu’est-ce qui t’as poussé par la suite à entamer une carrière soliste?

DD : Découragé à l’extrême, je pense ne pas avoir touché la batterie ni un clavier pendant l’année qui a précédé la dissolution du groupe. C’est par la suite que Didier DE ROOS (l’ingénieur du son de Uzed et de Heatwave) en raison de son enthousiasme qu’il avait acquis par les expériences précédentes avec UZ, m’a proposé de coproduire des disques sous mon nom.

La participation de Dirk DESCHEEMAEKER, puis de Guy SEGERS et de Andy KIRK à tes albums solos Sirius and the Ghosts et Les Eaux troubles ont fatalement pu donner l’impression que tu poursuivais sous ton nom l’aventure musicale d’UZ. Était-ce le cas?

DD : Je ne pensais pas particulièrement à ce moment-là à UZ. C’était au contraire l’occasion d’expérimenter d’autres directions, que ce soient par le son, la composition ou autres. A propos de Dirk, c’est un musicien extraordinaire et son apport a toujours été très enrichissant dans la musique que je compose. C’est toujours un vrai plaisir pour moi de travailler avec lui.

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Dans quelles circonstances s’est opéré le retour d’UNIVERS ZERO? Quelles en ont été les motivations?

DD : Il y a longtemps que l’idée de refaire UZ germait dans ma tête. Le groupe a quand même existé de 1974 à 1986 ; 12 ans de ma vie musicale ! Or, depuis que le groupe a cessé d’exister, un mythe s’est progressivement installé, sans doute parce que les disques ont continuer à se vendre et à se propager à travers le monde et que cela a probablement contribué à élargir un public déjà existant et toujours très intéressé par cette musique. C’est déjà une première motivation. L’autre était que lorsque je faisais partie d’ART ZOYD, il nous est arrivés de nous produire dans beaucoup de pays éloignés comme le Japon, le Mexique, Hong Kong, etc., j’ai pu me rendre compte de l’intérêt que pouvait porter une partie du public pour ces musiques et plus particulièrement pour celle d’UZ. Et puis j’ai beau essayé de faire autre chose, la musique que je compose sonne toujours UZ…

En quoi le concert donné en 1997 au festival de Victoriaville a-t-il été, en quelque sorte, un faux départ?

DD : Le groupe qui s’est produit à Victoriaville aurait dû pour moi s’appeler autrement qu’UZ. Ce groupe s’est monté sur une période excessivement courte et ne pouvait représenter qu’un ersatz de ce que pouvait être UZ. Bien sûr, il y avait à ce moment-là l’idée d’exploiter un aspect plus «rock» et plus électrique, qui semblait être une démarche intéressante à développer, mais le résultat n’était pour moi qu’une expérience artificielle, futile, et non aboutie. Les membres de ce groupe n’avaient d’autre but que de jouer à tout prix avec une disponibilité et un investissement limités au détriment d’un résultat trop vite acquis. Après ce festival au Canada, je n’étais plus disposé à travailler avec SEGERS pour diverses raisons musicales et extramusicales. Cette formule d’UZ s’est arrêtée dès ce moment-là. Peu de temps après, j’ai recontacté Michel BERCKMANS, qui m’a tout de suite proposé de retravailler ensemble. L’idée m’est alors venue de composer de la nouvelle matière et de réaliser un nouveau disque sous le nom d’UZ.

daniel-denis-04Pourquoi ce titre : The Hard Quest? Quelle en est la signification?

DD : J’éprouve toujours énormément de difficultés à trouver des noms pour intituler soit des morceaux, soit les disques. En général, je tâche à ce qu’il y ait une relation entre la signification des titres, la musique et la pochette. J’essaye d’être large parce qu’il me semble important de donner libre court à l’imagination de l’auditeur lorsqu’il écoute la musique. Concernant le titre The Hard Quest, sans faire appel à des explications trop compliquées ou métaphysiques, c’est une image qui veut juste souligner les épreuves à franchir et que nous endurons chacun pour trouver et pour suivre le chemin qui mène à nous-mêmes et ainsi progressivement évoluer vers quelque chose qui ressemble à ce que l’on pourrait appeler «l’absolu», C’est probablement cette recherche qui stimulait les alchimistes du Moyen-Age.

Par bien des aspects, la palette instrumentale et la formation réunie sur cet album évoquent celles de Ceux du dehors. Cela participe-t-il d’une volonté de poursuivre l’exploration des idées, des «climats» ou des «images» contenues dans ce disque?

DD : Le groupe n’a plus sorti de disques depuis 1987, cela représente un fameux saut dans le temps. Je ne tenais pas à réaliser, après un silence aussi long, un nouveau disque avec une matière musicale radicalement différente. Comme j’ai conçu The Hard Quest, il sert justement de lien avec les disques précédents par son climat général et aussi par l’apport de certaines couleurs dans l’instrumentation qui font en partie référence à Ceux du dehors. Pour le prochain disque, que je me prépare à enregistrer au mois d’août (et qui s’intitulera Rhythmix), la démarche sera un peu différente. Je ne veux certainement pas refaire un «The Hard Quest N° 2», mais différencier celui-ci en exploitant plutôt d’autres instruments et d’autre sons comme le marimba, la trompette ou l’accordéon et en faisant appel à d’autres musiciens, mis à part Michel (BERCKMANS). Toute la musique est déjà composée et je suis déjà très impatient d’entrer en studio.

La musique d’UNIVERS ZERO a la réputation d’être sombre, lugubre… Or, il semble qu’avec The Hard Quest cet aspect ne soit pas aussi intense qu’auparavant. As-tu cherché à te démarquer de cette «imagerie»?

DD : Comme tu dis, c’est une «imagerie» que nous avons volontairement nourrie et entretenue pendant longtemps, mais qui ne représentait pour moi qu’un moyen d’exprimer, d’une manière excessive, nos révoltes accumulées depuis longtemps. Je n’ai jamais considéré l’essence de la musique d’UZ, ou du moins mes compositions, comme étant «lugubre» ou «morbide». Ce n’est pas mon tempérament. Elle a toujours comporté énormément de dissonances qui, en général, utilisées de manière appuyée et obsessionnelle sur des rythmiques lentes, donnent sans doute cette impression de noirceur et d’angoisse. (Je me demande ce qu’aurait donné la musique au Moyen Age si ces dissonances avaient été utilisées sans interdit?) D’autre part, il est clair que cela ne m’intéresserait pas de composer de la musique «non dérangeante». Qu’elle soit sereine ou angoissée, l’important est de faire véhiculer des émotions qui te tiennent à coeur et d’arriver à les transmettre le plus sobrement possible. Et puis j’aime toujours bien ces climats «fantômatiques» et inquiétants qu’UZ a toujours cherché à exploiter. J’ai lu plusieurs chroniques sur The Hard Quest qui mentionnaient une sérénité plus évidente émanant des nouveaux morceaux par rapport aux compositions des autres disques d’UZ… Cela devrait peut-être m’inquiéter…

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De même, les compositions paraissent moins alambiquées et peut-être plus accessibles pour un public non initié au passé d’UNIVERS ZERO. Etait-ce le but recherché?

DD : Je n’ai pas spécialement cherché à séduire qui que ce soit par une musique plus «accessible» ou par d’autres éléments «plus adaptables» commercialement. Ce que j’ai composé pour The Hard Quest n’a pas été musicalement prémédité si ce n’est qu’une intention d’y faire référence à l’ancien UZ pour les raisons que j’ai expliquées plus haut. D’autre part, je n’avais plus envie de construire des morceaux de longue durée comme je l’ai fait auparavant ; encore actuellement, les morceaux destinés à figurer sur le prochain CD ne dépassent jamais les 6 à 7 minutes.

On retrouve évidemment dans The Hard Quest des éléments inspirés des folklores est-européens, des traditions médiévales et de la musique contemporaine. Y a-t-il eu cependant d’autres sources d’inspirations, même extra-musicales, qui ont contribué à la composition des morceaux?

DD : Il doit y avoir très certainement d’autres sources d’inspiration supplémentaires qui sont intervenues dans la création de ces morceaux mais quant à dire lesquelles… Il faudrait que je pose la question à mon inconscient…

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On constate pour la première fois (ou presque) chez UNIVERS ZERO la présence d’un texte récité (News from Outside). Est-ce à dire qu’il y aurait donc dans la musique du groupe de la place pour la voix, autrement que sous forme «chorale»?

DD : La voix est toujours restée très accessoire dans la musique d’UZ, sans doute parce nous n’en connaissions pas suffisamment la richesse ou parce que nous étions arrêtés simplement par le problème du choix de la langue à utiliser. Durant la période de 1313, nous avions Emmanuel NICAISE dans le groupe qui était chanteur baryton de formation classique, mais nous ne sommes pas parvenus à trouver la possibilité d’utiliser sa voix d’une manière efficace par rapport à la musique.

News from Outside était un texte (d’ailleurs le seul jamais pondu à ce jour) qui existait depuis 2/3 ans, je trouvais intéressant de le réciter sur une musique un peu «out». Encore une fois, ce n’est pas la signification du texte qui est important dans ce morceau, mais l’effet que donne la voix récitante par rapport à la musique désarticulée et exprimée par un harmonium obsessionnel et une batterie saccadée.

Quelle a été ta méthode de composition pour ce disque?

DD : La plupart des morceaux ont été composés sur une période assez courte en m’aidant de l’ordinateur utilisé comme multipiste. C’était d’ailleurs la première fois que je l’utilisais. Les parties claviers ont alors été transférées sur l’ordi du studio avec les sons définitifs. Comme la plupart des disques, j’ai enregistré mes parties de batterie en dernier lieu.

Ton expérience avec ART ZOYD a dû te permettre de te familiariser plus encore avec les nouvelles technologies. Cela a-t-il eu des répercussions sur la genèse de The Hard Quest?

DD : Je ne pouvais faire autrement que de faire connaissance avec les nouvelles technologies qu’utilisaient ART ZOYD pendant toute la période que j’ai passée dans le groupe. Malgré le fait qu’ART ZOYD utilisait (et utilise toujours) très intelligemment cette technologie, je ressentais quand même une certaine distance par rapport à ce domaine électronique un peu trop technique pour moi.

Je leur ai racheté un échantillonneur AKAI 3 200 et, depuis peu, je m’efforce à comprendre son fonctionnement, ce qui n’est pas de la tarte pour moi ! J’ai compris que cet outil aux possibilités multiples pouvait m’aider à élargir et à enrichir mes compositions avec d’autres spectres sonores et à découvrir progressivement d’autres horizons intéressants. A part quelques incursions de sons samplés, The Hard Quest reste relativement classique dans la construction des morceaux et par l’emploi des instruments y figurant.

La réalisation de ce nouveau disque a-t-elle été plus difficile que celles des disques précédents?

univers-zero-the-hard-questDD : Lorsque le groupe existait en tant que tel, il y avait toujours des frictions ou des rapports de force entre les musiciens. Il fallait continuellement faire des concessions par rapport à la musique. Ici, c’est complètement différent ; étant mon propre chef, je n’ai plus ce genre de problèmes. La musique est entièrement écrite et le principal travail pour les musiciens en studio est d’exécuter leurs parties en y ajoutant toute leur technique et leur énergie. Évidemment, je dois gérer seul toute la responsabilité, que ce soit à partir de la signature du contrat jusqu’à la fin de l’enregistrement.

Michel BERCKMANS m’a beaucoup secondé dans le travail de ce disque.

Depuis sa sortie, comment The Hard Quest a-t-il été accueilli par les médias et le public?

DD : Tous les articles de presse que j’ai pu parcourir jusqu’à présent sont très positifs à l’égard de ce disque. C’est une motivation supplémentaire pour le prochain. Je regrette toujours un peu le déséquilibre qui existe dans la distribution des disques dans la plupart des pays européens (la Belgique tient le record en nullité), cela malgré l’excellent travail que fournit Steven FEIGENBAUM de Cuneiform.

Il paraît qu’il y a un morceau bonus sur l’édition japonaise de The Hard Quest. De quoi s’agit-il?

DD : Il y a effectivement un bonus sur l’édition japonaise. C’est un morceaux piano/voix que Michel (BERCKMANS) a composé et intitulé Periactor. Sur le prochain CD, Rhythmix, il y aura de nouveau un bonus exclusif pour le Japon. Je peux imaginer que, pour la Belgique, ce serait de la science-fiction de découvrir un tel engouement pour UZ.

Une des surprises de la formation d’UNIVERS ZERO qui joue sur le disque est la présence de Réginald TRIGAUX… à la guitare basse ! Pourquoi ce choix?

DD : Il y a deux ans, j’étais à la recherche d’un bassiste pour l’enregistrement du disque. A ce moment-là, j’étais couramment en contact avec les TRIGAUX père et fils. N’ayant toujours trouvé aucun bassiste, le concours de circonstances a fait que Roger m’a proposé Réginald pour les parties de basse qu’il a de suite travaillées avec acharnement.

Il paraît que le mini-album Crawling Wind va enfin être réédité en CD. Y aura-t-il des morceaux en bonus?

DD : Crawling Wind sortira, je pense, en septembre prochain avec en bonus deux morceaux «live» du groupe enregistrés à deux époques différentes (la formation de Hérésie et celle d’Uzed) et le «traditionnel» bonus pour les Japonais (morceau «live» avec la formation UZ de Crawling Wind). Il y aura aussi, l’année prochaine, la sortie d’un CD sur Cuneiform contenant des archives du groupe ARKHAM couvrant la période 1970 à 1972.

Y a-t-il des chances de voir apparaître en CD des archives live d’UNIVERS ZERO?

DD : Le problème avec les enregistrements «live» d’UZ, est que nous ne nous sommes jamais souciés suffisamment d’obtenir des enregistrements techniquement valables à chaque concert. Tous les enregistrements «live» sont principalement des cassettes audio, soit dispersées un peu partout, soit perdues. Les morceaux «live» que j’ai retenus pour les bonus de Crawling Wind font partie des enregistrements qui sont en ma possession où le son est resté correct. Je ne pense pas qu’il y ait un jour tout un CD reprenant uniquement des morceaux «live», mais cette idée n’est pas à exclure définitivement.

Fais-tu toujours partie d’ART ZOYD? Si oui, envisages-tu de composer pour le groupe?

DD : A mon grand regret, je ne fais plus partie d’ART ZOYD officiellement depuis la fin août 2000. Depuis quelques années, dès le départ de Thierry (ZABOITZEFF), Gérard (Hourbette) a pris les rênes du groupe en mains et la démarche d’AZ s’est progressivement tournée vers un esprit musical de conception plus contemporaine. Un nouveau fonctionnement s’est installé au sein d’AZ dû à la demande de nouvelles créations impliquant les «résidences» de plus en plus fréquentes de compositeurs extérieurs, d’où un travail étroit avec les institutions et les partenariats culturels qui s’est fortement développé depuis un certain temps. Ce fonctionnement a débuté par le cycle des Dangereuses Visions avec la coopération de l’Orchestre National de Lille et actuellement avec l’Orchestre de Chambre de Wallonie. Gérard a donc décidé de restructurer la formule d’AZ l’année passée en faisant appel à des musiciens correspondant mieux avec cette démarche. Je regrette toutefois que, pendant mon «séjour» dans le groupe, je n’ai pas eu l’occasion de composer pour AZ.

Quel bilan tires-tu des trois années de collaboration d’ART ZOYD avec l’Orchestre national de Lille?

DD : C’était de toute façon une expérience intéressante. Je n’avais jamais vraiment eu l’occasion d’approcher de cette manière un orchestre symphonique. Pour ma part, c’était très instructif d’entendre et de pouvoir analyser «sur le terrain», tout ce mélange et cette diversité de timbres d’instruments. Cela me donnait plein d’idées de compositions sur le moment même, mais ma grande stupéfaction a été de découvrir le fonctionnement et la mauvaise foi de certains musiciens de l’orchestre. Je pouvais imaginer au travers de certains échos l’existence d’un «fonctionnariat» chez certains musiciens d’orchestre, mais à ce point !! Nous sommes allés en mai 2000 à Mexico répéter cette expérience avec le même programme, le résultat était radicalement autre. Ce n’était qu’une question d’ouverture d’esprit et de motivation en plus de la part des musiciens.

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En dehors d’UNIVERS ZERO et d’ART ZOYD, as-tu une autre actualité musicale?

DD : Depuis quelque temps j’ai formé un trio qui s’appelle SPECTRUM 3D. Le programme musical du groupe est pour l’instant centré principalement sur la musique de Jimi HENDRIX. Je ne peux réellement pas dire où cette démarche risque d’aboutir, mais il y a longtemps que je mourrais d’envie de rejouer cette musique qui m’a touché immédiatement et qui n’a jamais arrêter de me hanter. Le groupe est formé d’un guitariste, David FISICARO, et d’un bassiste, Dominique DIERICKX. Nous sommes prêts à l’attaque. Avis aux organisateurs !!

UNIVERS ZERO est-il amené prochainement à se produire sur scène? Si non, le groupe continuera-t-il au moins à enregistrer?

DD : J’ai définitivement effacé l’idée de remonter le groupe sur scène et de le faire tourner. C’est une machine compliquée à faire redémarrer parce que cela nécessite des moyens financiers que je n’ai certainement pas, des musiciens disponibles (choses rares), et un bon management pour faire tourner le groupe dans les meilleures conditions possibles. J’ai eu de temps en temps des propositions pour certains festivals (aux États-Unis, au Mexique et au Canada), mais c’est toujours des dates isolées et impossibles à concrétiser. D’autre part je ne veux plus vivre l’expérience de Victoriaville. Si UZ devait se représenter en tournée, ce serait avec les moyens nécessaires et un temps de travail suffisant afin de pouvoir exécuter correctement cette musique sur scène.

Aujourd’hui, je fais exister UZ «virtuellement» au travers des CDs existants (et à venir), devenu une conception plutôt qu’un groupe fixe, autour de laquelle tournent des musiciens différents choisis selon les exigences des morceaux et cela en toute liberté et sans la contrariété du temps.

Entretien réalisé par Stéphane Fougère
Photos : collections Daniel Denis, Gérard N’Guyen et Sylvie Hamon

Site : http://www.univers-zero.com/

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