Ustad Sayeeduddin DAGAR – Inde : Chant dhrupad de la Dagarvani

Ustad Sayeeduddin DAGAR –
Inde : Chant dhrupad de la Dagarvani
(Buda Records/Universal)

Les frères DAGAR sont l’âme de l’Inde. Zahiruddin et Wasifuddin avaient déjà sorti dans les années 1980 quelques albums d’une profondeur sidérante (que dis-je, sidérale, voire abyssale), dont le superbe Raga Miyan ki Todi, qui m’ouvrit les portes de l’Inde. De mon point de vue, ils surpassèrent leurs ainés (oncles et pères déjà duettistes) qui gravèrent pourtant dans les années 1970 quelques ragas sur galette vinyle, faisant déjà en leur temps office de référence (Alain DANIELOU, le musicologue, sanskritiste, un des rares Européens initiés à l’hindouisme traditionnel, ne tarissait pas d’éloge à l’égard des DAGAR). Quant à leur oncle Mahiuddin DAGAR, il était l’auteur d’un album, désormais classique, de rudra-vina, cette sitar basse antique. Autant dire qu’avec autant de références dans la famille DAGAR, le présent album ne peut pas décevoir.

Pour rappel, les dhrupads sont de longues mélopées improvisées sur un mode défini (le raga) que l’on chante depuis l’antiquité indienne pour les Dieux (autrefois dans les temples, en guise d’offrande sonore face aux idoles). Le raga est lui-même décomposé en trois temps : l’alap, proprement planant, qui pose l’atmosphère du raga en en constitue le corps profond et la principale partie, le jhor partie rythmée de manière lente (vilambit) ou moyenne (madhya), et enfin le jhala partie finale, explosive, rythmée toujours très rapidement (deut) et où tant les percussionnistes que les solistes (chanteurs ou sitaristes) étalent leur virtuosité.

L’un des pièges pour des musiciens maîtrisant parfaitement leur art étant évidemment de tomber dans une sorte de surenchère technique au détriment d’une certaine profondeur. Avec l’école Dagar (le style Dagar, la Dagarvani), autant dire qu’on est loin, très loin de ce travers.

Le Maître (Ustad) Sayeeduddin DAGAR sait rentrer en lui-même et nous faire rentrer en nous-mêmes sur les ailes de notes murmurées. Le coup de bambou (musical s’entend) est bien là, inversement proportionnel au nombre de décibels ou de syllabes chantées à la seconde. La présence du cosmos, de l’éternité, des Dieux nous est renvoyée dans la face par cette voix où s’est effacé tout ego. Ustad Sayeeduddin DAGAR est un Maître, car il est avant tout non pas une grande personnalité mais au contraire une grande impersonnalité.

Pour les initiés du genre, le maître Sayeeduddin DAGAR nous offre ici deux ragas du soir : le Raga Desh, enregistré en novembre 2000 à Anvers, et le superbe Raga Malkauns, enregistré à Cologne en octobre 2000.

Sayeeduddin est soutenu au pakhawaj (un tambour biface ancêtre des tablas) par Udhav SHANKARRAO SHINDE, au chant par ses deux fils, Nafeesuddin et Aneesuddin DAGAR, ainsi qu’au tampura (sorte de sitar sans fret qui donne le bourdon du raga – non, je n’ai pas dit que la musique indienne rend triste !) par Martin SPAINK.

Les DAGAR, coup du sort, sont musulmans. Par nécessité, les territoires du Nord de l’Inde, envahis et dominés par les Musulmans au XVIIe siècle, durent plier sous le joug de l’Islam. C’est l’impôt sur l’hérétique qui sévit alors, celui du soufisme, mystique et cosmique, très proche de la pensée hindoue, balaye cet islam indien. De toute façon les empereurs moghols, tout musulmans qu’ils soient, ne peuvent se passer des musiciens de cour, ces musiciens Indiens que l’on connaît déjà comme stupéfiants dans tout le Moyen-Orient. Sur eux courent les légendes les plus folles, dignes de magiciens. Mais des infidèles ne sauraient côtoyer l’empereur.

Qu’à cela ne tienne, les musiciens sont convertis à l’Islam. Mais ce qu’au passage l’envahisseur n’a pas changé, ce sont les techniques musicales, et le contenu de ces musiques. Ainsi, ironie du sort, Ganesh, le Dieu à tête d’éléphant, Dieu des obstacles et des érudits, Shiva, le maître du yoga et de la méditation, Krishna et consorts ne furent jamais aussi bien chantés que par des musulmans.

L’autre envahisseur, bien plus sournois et dangereux que l’Islam du XVIIe siècle, est l’esprit d’une époque faite de facilités, de rapidité et de superficialité. Supputons que les DAGAR sauront résister à la « drum’n bassisation » / « mac donalisation » du Monde, quitte à chanter les même ragas qu’il y a 2 500 ans avec une casquette à l’envers et des T-shirts Nike…

Héry

Label : www.budamusique.com

(Chronique originale publiée dans
ETHNOTEMPOS n°12 – mars 2003)

 

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