UT GRET – Ancestor’s Tale

UT GRET – Ancestor’s Tale
(Altrock)

utgret-ancestorstaleLe label italien Altrock s’est fait une réputation de découvreur de jeunes groupes et artistes de tous pays aux influences ouvertement référencées avant-prog’, dont ils incarneraient en quelque sorte la relève. Or, le cas d’UT GRET est différent, puisque nous n’avons pas affaire à un combo débutant.

Résidant à Louisville, dans le Commonwealth du Kentucky, à l’est des États-Unis, UT GRET (prononcez « Oout Griit » en bon french) est même un vétéran des musiques progressives de pointe, mais n’a jamais eu l’occasion de se faire connaître au-delà du sol américain (et encore…) puisque n’ayant jamais signé sur un label de diffusion mondiale. Cette publication sur Altrock est un pas potentiel vers plus de reconnaissance internationale, même si la distribution « physique » des sorties de ce label n’est guère assurée dans notre hexagone. Reste au moins une plus grande visibilité sur Internet dans les milieux avertis…

Dirigé par le multi-instrumentiste Joee CONROY (qui fut également membre de FRENCH TV), UT GRET a été fondé en 1979 à Santa Cruz, et n’a publié que quatre albums, en comptant ce dernier ! Le groupe a subi plusieurs mutations de personnel, et la formation qui jouait sur le premier album, Time of the Grets, n’a rien de commun avec celle d’Ancestor’s Tale, en dehors du pilier CONROY. Mais depuis ses débuts, UT GRET a toujours cultivé une inspiration farouchement ancrée dans ces musiques au croisement du rock, du jazz, de la musique contemporaine et même des musiques du monde, combinant écriture sophistiquée et improvisation, et usant volontiers d’une instrumentation peu commune dans ce milieu, car intégrant, outre les instruments électriques convenus, de la flûte, de la clarinette, du bouzouki, du sitar, du didgeridoo, du shamisen, du santour, de la viole de gambe, etc.

Réalisé en 1988, Time of the Grets est le seul disque documentant la première époque du groupe, et voyait la participation de grands improvisateurs tels que Eugene CHADBOURNE, Henry KAISER, Misha FEIGIN… On y trouvait des pièces aux titres aussi explicitement référentiels que Friend of the Cow, Magma Futura et Braxton and the Bird, histoire de situer un brin de quoi il retourne…

Après une longue traversée du désert discographique, UT GRET a célébré ses 25 ans d’existence – dans une marginalité bien entretenue – avec la parution de Recent Fossils (2006), qui n’est rien moins qu’un triple album ! Dans celui-ci, le groupe pousse aussi loin que possible son désir d’expérimenter à la fois sur le terrain de la composition mais aussi celui de la forme libre en intégrant à sa palette sonore des instruments issus des gamelans indonésiens – dont il explore les échelles musicales – et d’autres provenant de cultures diverses (berimbau, shruti box, koto, steel guitar, harpe, flûtes shakuhachi ou suling…). Il se fend aussi d’une version prise sur le vif de la pièce majeure de Terry RILEY In C, avec flûte, marimba, clarinette, saxo et vibraphone. Recent Fossils est un recueil impressionnant d’expériences innovantes, entre avant-garde et cross-over, tant UT GRET y développe un langage qui lui est vraiment propre, et qu’il définit comme une « musique pan-idiomatique ».

Le groupe reviendra à une écriture plus proche des canons avant-progressifs usuels avec sa troisième livrée, Radical Symmetry (2011), s’appropriant les constructions et les climats d’UNIVERS ZERO tout en les mâtinant de rêverie canterburyenne dans le monumental Infinite Regress, tout en continuant à s’épancher sur certaines musiques du monde, allant jusqu’à concevoir un raga indien miniature avec For Viswa. Du fait du peu de diffusion de l’album, on ne s’est pas rendu compte que Radical Symmetry avait tous les atouts pour s’imposer comme une œuvre de référence dans le landerneau des musiques progressives défricheuses.

La parution du successeur de Radical Symmetry s’est moins fait attendre que les autres, Joee CONROY (guitare électrique, basse, Chapman stick) ayant réussi à stabiliser peu ou prou la formation du groupe, et l’on retrouve donc dans Ancestor’s Tale une bonne partie des musiciens qui jouaient sur Radical Symmetry : Stephen ROBERTS (piano, orgue, mellotron…), Gary PAHLER (batterie, percussions), Steve GOOD (clarinette) et Gregory ACKER (saxophones, flûte, didgeridoo, percussions).

Les dix nouvelles compositions d’UT GRET s’inscrivent dans des structures héritées de la musique classique contemporaine et du jazz, accumulant les idées musicales tout en ouvrant des brèches de forme plus libre, mais tout en restant dans une veine très mélodique, frôlant par endroits le registre atonal et dissonant sans jamais s’y attarder. Du fait des couleurs instrumentales mises en valeur et du style de composition adopté, Ancestor’s Tale déploie une esthétique très canterburyenne, faisant miroiter les inspirations de HATFIELD AND THE NORTH, SOFT MACHINE et HENRY COW. La présence du basson (et du contrebasson) de Jackie ROYCE n’est évidemment pas pour rien dans l’évocation du dernier groupe cité. Et quand on se permet de baptiser un morceau Hopperknockity Tune, c’est qu’on ne cherche même plus à déguiser l’hommage…

UT GRET continue aussi de tutoyer les ténors du rock in opposition et du rock de chambre dans l’imposant An Elephant in Berlin, tandis que le mellotronesque Zodiac réfléchit la figure tutélaire de KING CRIMSON. Mais la grande surprise d’Ancestor’s Tale est de bénéficier du concours de Cheyenne MIZE qui, quand elle ne joue pas de violon, fait retentir son timbre de voix caressant, nostalgique, songeur ou capricieux dans les méandres pourtant complexes de certains morceaux (Selves Unmade, Dinosaur on the Floor, The Raw, The Cooked And The Overeasy, Ancestor’s Tale…). Du chant chez UT GRET, on n’en avait pas encore entendu ! Mais la voix y étant considérée comme un instrument parmi tant d’autres, il n’y a pas à craindre d’affadissement pop. C’est bien de musique progressive de haute gamme dont il est ici question, et qui fait voyager loin.

Avec beaucoup d’éloquence mélodique, d’élégance timbrale, de bigarrures foisonnantes et d’harmonies sophistiquées, Ancestor’s Tale se hisse sans problème parmi les plus belles réussites du genre, quitte à laisser un peu de côté ses aspirations expérimentales et ses incursions ethniques. La « pan-idiomatie » dont UT GRET se revendique s’est quelque peu resserrée sur cet Ancestor’s Tale. C’est à croire que l’album a été taillé sur mesure pour s’assurer l’adhésion de l’auditoire fidèle du label Altrock. En tant que tel, il est parfaitement recommandable ; mais ceux qui souhaiteraient découvrir une plus large gamme d’idées exploratoires et défricheuses d’UT GRET ont tout intérêt à se procurer aussi ses opus précédents.

Site : www.utgret.net

Label : www.altrock.it

Stéphane Fougère

 

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