UZ JSME DOMA – Les Trouble-fêtards

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UZ JSME DOMA :

Les Trouble-fêtards

Tchécoslovaquie, années 1980 : les « hippies dégénérés » ne suffisent plus à donner du fil à retordre au gouvernement communiste, voilà que les punks débarquent ! Représentant de cette nouvelle génération de la scène alternative, UZ JSME DOMA (qui se prononce tant bien que mal « ouj-chmé-doma » et signifie quelque chose comme « Ca y est ! On y est ! ») situe son propos au croisement du punk et des musiques nouvelles, comme l’ont fait à leur manière THE EX ou les CARDIACS.

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Le qualificatif « avant-punk » sied parfaitement à UZ JSME DOMA ; son cocktail ska/folk/avant-rock ménage (et déménage) riffs abrasifs, breaks insolents, contretemps claudicants, valses pogotées et vocaux éructés ou « schtroumpfisés ». Comment s’étonner que leur route ait croisé celle des RESIDENTS ? Sorte de cousin slave d’ÉTRON FOU LELOUBLAN, UZ JSME DOMA cultive aussi un univers conceptuel BD-ique et ubuesque, magnifiquement traduit par leurs pochettes de disques. Des histoires, Miroslav WANEK, le principal compositeur du groupe, en a plein à raconter, tant sur sa musique que sur le parcours d’UZ JSME DOMA et, partant, sur l’avant et l’après Révolution de velours. Entretien sur fond de mistral…

Entretien avec UZ JSME DOMA

Si je ne m’abuse, UZ JSME DOMA s’est formé en 1985. Cela lui fait donc 17 ans, et un point commun avec le festival MIMI, où il a joué cette année. Joyeux anniversaire, donc ! Le groupe a été créé avant la Révolution de velours en Tchécoslovaquie. Était-ce facile pour un groupe comme UZ JSME DOMA de jouer cette musique ?

Miroslav WANEK : Non, ce n’était pas du tout facile. Évidemment, comparé à PLASTIC PEOPLE OF THE UNIVERSE, c’était quand même plus facile. (rires) Le contexte du milieu des années 1980 n’était pas celui du milieu des années 1970, avec les tanks russes, Prague, les invasions… La situation était dangereuse, on pouvait y perdre sa vie, tandis que, dans les années 1980, le danger pour des musiciens comme nous était plutôt celui de risquer l’arrestation, de se faire interdire de donner des concerts, d’aller en tournée à l’étranger, d’enregistrer des disques, de se produire à la radio ou à la TV.

Dans mon cas, il m’a même été interdit d’étudier à l’Université! On me disait que, vu le groupe que j’avais, vu les paroles de nos chansons, il n’était pas bon que j’aille étudier la philo ou la littérature. J’ai également été privé de passeport, au cas où… Il y avait ce genre de pressions…

Donc, c’était difficile, mais en même temps, on a eu quelques opportunités de jouer. Par exemple, je viens de Teplice, une petite ville à environ une centaine de kilomètres au nord de Prague, proche de la frontière allemande, de Dresden. Et à Teplice, il était radicalement impossible de faire quoi que ce soit. Comme en plus on était le seul groupe à faire ce genre de musique, on était aisément « fichés ». Mais à Prague le contexte était différent, on y trouvait nettement plus de groupes du même tonneau. Il y en avait bien une dizaine ou une quinzaine…

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Cette pression s’exerçait-elle uniquement sur les groupes musicaux, ou visait-elle d’autres formes artistiques ?

MW : Fondamentalement, je dirais que cette « terreur » – je ne vois pas d’autres mots pour qualifier cette situation – s’est exercée contre toute personne, surtout les artistes, qui ne collaboraient pas avec les autorités, qui ne voulaient pas respecter leurs règles. En ce qui me concerne, il m’a été demandé par une « commission » de fournir les textes de mes chansons de manière qu’ils puissent décider ou non de m’attribuer une « autorisation ». Je ne l’ai jamais fait, bien sûr. (rires) Je n’ai pas besoin qu’un bureau décide si ce que j’écris est bon ou non ! C’est le travail des critiques de faire ça, non celui d’une commission de censure.

Censure, etc.

Je parie qu’ils vous ont demandé aussi d’expliquer vos parole ?!

MW : Ouais ! C’était du genre : « Qu’est-ce que vous avez voulu dire avec ce mot-là ? », etc. C’était puant ! Bon, je suis trop jeune pour avoir connu le fascisme de la seconde guerre mondiale, mais philosophiquement, je trouve que le communisme a été pire en un sens que le fascisme, parce que les communistes n’ont jamais été du genre à dire ouvertement « vous n’avez pas le droit de faire ceci, nous vous interdisons de faire cela… ». Ils n’ont jamais présenté les choses ainsi. C’était plutôt du genre « Nous devons nous assurer de vos capacités d’écriture pour vous permettre de chanter des chansons ; nous ne pouvons vous laisser étudier parce que vous êtes arrivé en retard, etc. »

De même, ceux qui ont été emprisonnés ne l’ont jamais été pour des raisons ouvertement politiques, mais pour des motifs de fraude économique, ce genre de choses… Bref, il y a toujours eu une raison cachée. Les autorités communistes n’ont jamais été franches. Les fascistes ont certes été de dangereux destructeurs, mais ils avaient au moins le mérite de marcher à découvert. Ils disaient clairement les choses : « Nous n’aimons pas ce que vous faites. Si vous continuez à le faire, on vous tue. » C’était pas rassurant, mais c’était clair.

Les communistes faisaient la même chose, mais ils n’interdisaient pas ouvertement. Donc, il était plus facile de faire quelque chose de prohibé, tout simplement parce qu’on ne savait pas que c’était prohibé, si tu vois ce que je veux dire ! S’ils voulaient te tuer, ils te trouvaient toujours un motif hypocrite pour le faire. Rien n’était interdit, mais tout était interdit !

Ce contexte politique a-t-il influencé vos textes ?

MW : Je ne dirais pas les choses ainsi. Avant UZ JSME DOMA, j’ai fait partie d’un groupe, FPB (FOURTH PRICE BAND). Ça a été mon premier groupe, et le premier groupe majeur que l’on peut qualifier de punk en Tchécoslovaquie à cette époque. Or, même avec ce groupe, je ne me suis jamais senti être quelqu’un d’offensif envers le système politique. Simplement, j’avais l’envie de faire certaines choses et, parce que je n’ai jamais demandé la permission de le faire, on m’a automatiquement rangé de l’autre côté des « barricades » si je puis dire, du l’autre côté du mur…

Alors bien sûr, une fois intégré à ce circuit en marge, quand bien même je ne l’avais pas choisi d’emblée, j’ai rencontré des gens comme les PLASTIC PEOPLE, des dissidents, la « Jazz Section », qui était une importante organisation à Prague. Elle aidait les artistes, les musiciens à survivre… J’ai donc très vite rejoint cette « famille ». Et le plus invraisemblable dans cette histoire, c’est que je n’avais pas du tout prémédité ce choix. Ce sont les pressions communistes qui m’ont obligé à basculer dans cette « marge », et c’est après que les questions se sont posées, du genre « il doit y avoir quelque chose qui cloche dans ce système… ». C’est ainsi que j’ai « politisé » ma pensée, alors même que je n’y avais pas songé à l’origine.

C’est probablement le fait que tu aies fait partie d’un groupe punk, et que l’influence punk soit toujours restée très présente dans la musique d’UZ JSME DOMA, que tu as été perçu comme un agitateur politique !

MW : Fondamentalement, les autorités ne savaient même pas ce que « punk » signifiait ! C’est peut-être un peu difficile à comprendre pour vous ici, mais déjà, dans les années 1970, elles ont eu du mal avec les « hippies ». Les vrais agitateurs, pour les autorités, c’était eux ! Alors, le temps de comprendre ce qu’étaient les punks, il leur a bien fallu vingt ans ! (rires) Tout ce qu’elles ont compris, c’était qu’on n’était pas prêts à collaborer avec eux et qu’on voulait autre chose.

Mais dans les années 1970, si un dirigeant politique voulait donner une mauvaise image de la jeunesse, il s’en prenait à ces « délinquants aux cheveux longs ». Les punks, avec leurs cheveux rasés ou taillés en pointe, ne correspondaient pas à ce profil, alors ça leur posait problème ! « Mais si ce ne sont pas des hippies, qu’est-ce que c’est ? Sûrement quelque chose d’aussi mauvais ! » (rires) Je crois qu’on les a troublés. (rires)

En fait, ce n’est pas tant l’esprit punk que sa musique qui a inspiré UZ JSME DOMA ?

MW : Assurément. Il y a deux choses : à cette époque, presque personne ne parlait l’anglais en Tchécoslovaquie, et nous n’avions que très peu d’informations sur ce qui se passait en musique dans le monde. On a toutefois pu pêcher deux ou trois choses par le biais de l’Ambassade américaine ou de réseaux secrets. Des copies de disques ont circulé sous le manteau… Ainsi, je connaissais pour ma part les SEX PISTOLS, THE DAMNED, THE CLASH sans pour autant avoir jamais vu aucun de leurs disques, ni lu d’articles les concernant – c’est tout juste si je connaissais les noms des musiciens – et je les ai encore moins vus en concert. Il m’est arrivé de les entendre sur Radio Luxembourg, qu’il était parfois possible de capter… Il y avait comme ça, de temps en temps, des programmations pour informer le bloc de l’Est…

Et bien entendu il ne vous était pas possible de vous procurer aucun de ces disques punk…

MW : Non, et pas seulement en musique punk, du reste ! Les disques des BEATLES nous étaient tout aussi inabordables… Vraiment, tout cela s’est fait par le bouche à oreille et la mise en circulation de bandes enregistrées. Et je ne parle même pas de cassettes, mais de vieilles bandes de magnéto ! C’était la seule façon d’écouter ces musiques.

Au milieu des mots sur une Terre mal aimée

uzjsmedoma_uprostedslov-inthemiddleofwordsParlons un peu de la discographie d’UZ JSME DOMA. Votre premier album, In The Middle of Words, est paru en 1991, le dernier en date s’appelle Uzis. À priori, la musique n’a pas véritablement changé depuis les débuts ?

MW : Non, il n’y a pas eu de changements majeurs…

En revanche, chacun de vos albums se caractérise par une base conceptuelle. Peux-tu nous expliciter tout cela ?

MW : Chaque disque repose effectivement sur un concept et constitue une parcelle d’une grande suite conceptuelle, si l’on veut. Donc, notre premier disque était In The Middle of Words… Mais avant tout, j’aimerai revenir sur le sujet de notre « engagement » politique. Beaucoup de gens nous ont perçus comme un groupe politiquement engagé parce que nous étions « de l’autre côté du mur », comme je l’ai dit… Mais personnellement, je ne me suis jamais défini comme un auteur critique envers le système politique. Je pense cependant que toute chose, toute structure qui définit la société humaine dépend fortement des êtres humains qui les constituent. C’est donc aussi valable pour la sphère politique.

Je veux dire par là que si tel politicien, à la base, est quelqu’un de bien sur le plan humain, sa politique ne peut être fondamentalement mauvaise. Mais s’il s’agit de quelqu’un qui a une mentalité de fourbe, de menteur, etc., alors il y a lieu de craindre que sa politique soit tout autant néfaste et dangereuse. Et ça, c’est valable partout. Je pense que vous pouvez le constater chez vous avec des gens comme Le Pen, etc. Le problème du système communiste chez nous, c’est qu’il donne les pleins pouvoirs à des gens comme ça. Et qui dit quête de pouvoir dit aussi quête de l’argent.

C’est ainsi qu’on se retrouve avec des gens qui pervertissent à leur profit des idées des théories comme le socialisme, le communisme, qui à la base étaient de grandes choses. Donc, tout est vraiment fonction des individus, de leur rapport au pouvoir, de la façon dont ils conçoivent leurs rapports avec les autres, de la façon dont ils s’écoutent, etc., et toutes les difficultés qui en découlent.

Le premier disque d’UZ JSME DOMA traite donc des mots et montre comme leur utilisation ne constitue pas forcément et paradoxalement la meilleure façon de parler. (rires) Par exemple, si j’emploie le mot « arbre », il générera en toi une certaine image d’un arbre, alors qu’en moi c’est une autre image qui s’est formée. Les mots sont utiles pour communiquer, mais ils ont leurs propres limites. Il faut se rendre compte qu’ils ne sont qu’une petite partie de la communication humaine.

Dans la chanson éponyme à cet album, il y a une phrase qui donne un exemple concret de ce phénomène. Au beau milieu d’une centaine de copies du mot « soldat », il y a un mot, « humain », qui est seul, isolé. Il y a là toute une symbolique si l’on part du fait qu’un soldat est aussi un être humain. Mais considéré comme soldat, il est perçu comme quelqu’un de dangereux car susceptible de tuer, etc. Or, c’est aussi un individu.

Et le problème des systèmes communistes, fascistes ou même catholiques, il y a une centaine d’années, c’est qu’ils ont cherché à créer des « masses », des collectivités idéologiques et ont négligé toute la part d’individualité en chacun des êtres. Et quand on entend des communiqués du genre « Un millier de soldats sont allés combattre, et seulement deux mille y sont restés », il y a de quoi être atterré ! Qu’est ce que ça veut dire, « seulement » deux mille ? Cela représente deux mille individus qui ont laissé leur vie alors qu’ils avaient une famille, une vie, etc. C’est ce dont parle cet album.

uzjsmedoma_nemilovanysvet-unlovedworldEt le deuxième, Unloved World ?

MW : Il est basé sur un conte de fées tiré du King Lear de Shakespeare, cette histoire d’un roi qui demande à ses trois filles : « Comment m’aimez-vous ? » Or, il y a un conte de fées tchèque qui ressemble à ça. La première fille répond « Je t’aime comme l’or », la deuxième « Je t’aime comme l’argent », et la troisième « Je t’aime comme le sel ». «Comme le sel, répond le roi ? C’est désagréable, va-t-en ! » Plus tard, le royaume souffre d’une pénurie de sel, et plus personne ne peut cuisiner ou même manger. Le roi finit par réaliser que le sel était finalement tout aussi important, sinon plus, que l’or ou l’argent.

Je me suis donc inspiré de cela, et j’ai pensé que chacun, sur cette Terre, peut se comporter comme ce roi, tandis que la Terre serait un peu comme sa troisième fille. La Terre nous aime, nous nourrit, etc., mais les gens se comportent envers elle comme ce roi, d’où l’idée que la Terre n’est pas aimée. Cela explique le titre Unloved World. Mais la fin de l’histoire est optimiste puisque les gens finissent par réaliser que cette planète est en fin de compte la meilleure qui soit.

Contes de fées sur mesure

uzjsmedoma_hollywoodLe troisième album d’UZ JSME DOMA s’appelle Hollywood. Quel rapport avec les contes de fées ?

MW : Hollywood est un symbole pour bon nombre de gens, le symbole de ces histoires à l’eau de rose qui sont fabriquées à tour de bras, comme à l’usine. Hollywood, c’est également l’usine à fric. Beaucoup de gens y vont pour s’y faire un max de thunes. Mais il faut bien voir qu’on n’y fabriquerait pas ces films s’il n’y avait personne pour avoir envie de les regarder. Alors comment expliquer qu’une majorité de gens aime ce genre de choses, y compris des gens très instruits, même si c’est sur le mode du rejet haineux ? Dans le domaine de la musique, c’est pareil. Comment expliquer que les musiques les plus merdiques soient celles qui se vendent le mieux ? Pourquoi ?

Évidemment, on peut rire de ces gens, les considérer comme des tarés, etc., mais ce sont aussi des êtres humains, et en tant que tels, ils ont des rêves, des peurs, des émotions diverses, des interrogations, des espoirs… Et s’ils se tournent vers ces choses commerciales bas de gamme, c’est qu’ils en ont besoin et que les formes d’art plus « sérieuses » ou plus sophistiquées ne les touchent pas, n’ont pas les capacités de le faire. Il y a un besoin chez ces gens de distraction, de futilité, de « fun »…

Attention, je ne cherche pas à excuser Hollywood ! (rires) Mais en même temps, il faut bien faire la part des choses. Il y a un besoin de ces choses futiles, ça n’a rien à voir avec de l’art sans doute, c’est quelque chose de différent, mais dont on a besoin comme boire ou manger… Il n’y a pas lieu d’opposer l’art à l’« entertainment »…

D’autant que cette usine hollywoodienne agit en définitive comme un miroir sur les gens.

MW : Oui, c’est humain. Je ne tiens pas à rire de ces gens et de leurs besoins de rêves à l’eau de rose, quand bien même je ne bois pas de cette eau. Je ne m’intéresse pas au cinéma hollywoodien, mais tout le monde n’est pas comme moi. Pour un millier de personnes qui, comme moi, n’aiment pas ces choses, il y en a des millions qui vivent à travers ça et qui adorent ça ! Alors pourquoi ne pas leur donner ce qu’ils veulent ?

Au-delà, le problème est aussi de voir jusqu’où on peut fabriquer de la daube pour se faire du fric sur le dos de ces gens. C’est tout un débat ; celui de l’exploitation de la faiblesse humaine.

uzjsmedoma_pohadkyzezapotrebi-fairytalesfromneedlandLe quatrième album est une suite directe de ce qui est traité dans le troisième. Son sujet n’est pas nouveau ni spécifique au XXe ou au XXIe siècle. Il s’agit là encore de contes de fées ; le titre en est Fairytales from Needland. « Needland », c’est le pays des besoins : besoin de se divertir, besoin d’avoir des « happy ends », besoin d’espoir…, des besoins naturels, quoi. C’est pour cela que les contes de fées ont été conçus.

Mais la différence entre les contes de fées du XIIe siècle, par exemple, et les contes de fées du XXe siècle « made in Hollywood », c’est que les premiers avaient un sens plus profond, quelque chose qui touche au plus profond de l’être et qui rend confiant en la vie. Les contes de fées hollywoodiens, par contre, sous leurs attraits alléchants, confinent à des choses plus douteuses, une sorte de voyeurisme malsain envers la vie privée ou la violence infligée à autrui.

De plus, les anciens contes de fées n’avaient pas vraiment d’auteur attitré, ils se sont transmis oralement et ont survécu jusqu’à nos jours parce que leur profondeur continue à nous toucher. J’ai étudié des centaines de contes de tous les pays pour écrire ce disque et j’ai essayé de repérer les points communs aux cultures de ces pays, et j’y ai constamment trouvé ce besoin de « happy end », d’espoir ; ça fait partie du « needland ».

Ces anciens contes de fées ont été écrits à partir de l’expérience vécue par les gens à ces époques. C’est à nous maintenant de vivre et d’écrire notre expérience de la vie présente, et je me suis demandé si ces contes de fées modernes hollywoodiens seraient vraiment utiles aux générations futures. Parviendraient-elles à y trouver quelque chose d’aussi profond que ce que les anciens contes nous ont transmis ? Je n’en suis pas sûr…

Donc, j’ai en quelque sorte essayé d’apporter ma très modeste contribution à la question… Chaque morceau de cet album évoque ainsi un personnage de conte de fées. Comme il y a eu des sorcières, des diablotins, j’ai conçu des personnages inédits comme « Mornight », dont le nom est une contraction de « morning » et de « night » pour évoquer ce moment où la nuit et le jour se rencontrent fugitivement… J’ai ainsi imaginé de nouveaux personnages de contes de fées censés symboliser des êtres bons ou méchants.

Ears Wide Shut

Et qu’en est-il de votre dernier album en date ?

uzjsmedoma_usi-earsMW : Il s’appelle Ears (Uzis) ; c’est le cinquième. C’est en quelque sorte un résumé. Les « oreilles » (Ears) symbolisent l’écoute. Si je veux te comprendre, il faut d’abord que je t’écoute. (rires) Les oreilles symbolisent en fait deux choses : l’envie d’écouter, la capacité d’écouter, le désir d’écouter, aimer écouter. En même temps, quand on sait écouter, on a le droit de parler, d’apprendre à écouter à d’autres oreilles ! (rires) Si les oreilles écoutent bien, elles peuvent enseigner l’écoute.

Sur la pochette du disque, on voit une grande oreille qui joue le rôle d’un professeur enseignant à ses élèves, de petites oreilles, comme à l’école. Il y a aussi une phrase clé dans les paroles de l’album : « Les oreilles apprennent aux autres oreilles à écouter. » Ce serait le message d’espoir que j’adresse au futur… Si les gens s’écoutent et apprennent à se comprendre, peu importe leur culture ou leur religion, ils seront ouverts aux autres et à eux-mêmes. Je crois que les guerres comme celles que l’on voit actuellement sont liées à des malentendus ; elles sont le fait d’oreilles fermées aux autres. Chaque partie refuse d’écouter les arguments de l’autre, elle veut juste imposer les siens. On se retrouve donc au début, « in the middle of words »…

On peut dire à propos des guerres que chaque adversaire, chaque « oreille », ne cherche qu’à s’écouter elle-même en fait ?

MW : Oui, exactement. On écoute que ce qu’on a bien envie d’écouter. C’est évidemment une mauvaise chose. Et le pire dans les guerres, c’est que chaque adversaire utilise les mêmes mots, mais avec un sens différent ! C’est une spirale absurde ! (rires)

uz_jsme_doma4Retour donc au point de départ…

MW : Oui. Je me dois du reste de préciser que les chansons des deux premiers albums ont été écrites avant la révolution. Toutes les autres ont été écrites après… On voit donc qu’il n’y a pas de rupture, pas de changement ; les choses restent les mêmes. La révolution n’a rien changé à notre façon de voir, ce qui prouve au passage que nous n’étions pas un groupe engagé dans telle ou telle cause politique. Bon, certaines choses ont quand même évolué. Par exemple, je peux te parler. Ça, c’est un grand changement ! Avant, je n’aurais pas pu, vu qu’il nous était interdit de quitter le pays.

Depuis, UZ JSME DOMA fait des tournées, on a dû jouer dans 26 pays depuis la révolution : aux États-Unis, au Canada, au Mexique, pratiquement dans tous les pays d’Europe… On essaye d’aller souvent dans les pays de l’Est, de manière à apporter comme une lueur d’espoir, notamment en Biélorussie, qui vit encore sous le joug dictatorial. On a joué aussi en Bosnie, à l’époque où Sarajevo était envahie de snipers… C’était important de jouer là, car les gens ont besoin de vivre une vie normale, avoir des occupations normales, comme d’aller à des concerts. C’est important pour les jeunes. Quand on a 18 ans et qu’on a passé 5 années dans une ville assiégée, complètement recluse, on éprouve le besoin de sortir, de bouger…

Donc, il m’a paru utile d’aller là-bas malgré le danger. Après tout, on a connu l’isolement nous aussi, on sait ce que c’est. C’est pourquoi on est redevables à des gens comme Ferdinand RICHARD, d’ÉTRON FOU LELOUBLAN, Chris CUTLER, Fred FRITH, PÈRE UBU, etc., d’être venus jouer à Prague avant la révolution. Leurs concerts étaient semi-légaux, ils se sont donc placés en situation de danger. ile ne risquaient peut-être pas d’être exécutés, mais ils auraient pu se faire éjecter définitivement du pays ou passer du temps derrière les barreaux ! Or, ils sont venus, et j’ai beaucoup apprécié ce geste. Ça nous a beaucoup aidé spirituellement. Donc, nous essayons de faire pareil avec les peuples de Biélorussie, d’Ukraine…

Vous laisse-t-on facilement aller dans ces pays-là ?

MW : On a besoin d’un visa, et il nous faut faire très attention sur les lieux. Mais on a une ambassade tchèque dans ces pays-là.

Et vous pouvez jouer votre musique sans problème ?

MW : Oui, quand même. Bon, parfois… L’an dernier, à Minsk, capitale de la Biélorussie, la salle où l’on devait jouer était entourée d’une centaine de policiers. Je me suis demandé si le concert n’était pas annulé ! C’est que j’ai trop bien connu cette situation ! (rires) En définitive, on nous a laissés jouer le concert entier. Par contre, après, l’organisateur a été mené en prison, là encore sous prétexte qu’il manquait de l’argent par rapport aux billets vendus… Plus tard, j’ai reçu des nouvelles comme quoi il avait été relâché une semaine après. C’était juste pour lui faire peur, je suppose…

Cousinages

Tu as cité tout à l’heure ÉTRON FOU LELOUBLAN. Il se trouve que UZ JSME DOMA est souvent perçu comme son cousin non pas germain mais tchèque. Que penses-tu de ce rapprochement ?

MW : Je le trouve tout à fait juste. Des groupes comme ÉTRON FOU, MAGMA, tout le Rock in Opposition, THE RESIDENTS, des gens comme Chris CUTLER, Tom CORA et plein d’autres nous ont beaucoup inspiré, surtout en 1979. Cette année, un grand festival avait été organisé à Prague par Jazz Section. Or, si quelque chose était étiqueté jazz à cette époque, même si ce n’était pas du jazz, ça passait sous silence. Le jazz était mal perçu par les communistes dans les années 1950, mais dans les années 1970, ça pouvait passer… Ce n’était pas du rock ni de la musique hippie, alors ça allait.

Donc, le festival a eu lieu sous l’étiquette jazz – ce qui m’a fait doucement rire ! J’avais 17 ans à l’époque et j’y ai vu des groupes comme ART BEARS. Pour moi, c’était… « space » ! Ça a donc été une grande influence, quoique pas forcément sur le strict plan musical. J’étais plutôt orienté musique punk.

Justement, je trouve que toute la force d’UZ JSME DOMA vient de sa manière de concilier la rudesse punk avec la sophistication des musiques rock avant-gardistes.

MW : Oui, c’est parce que ces deux tendances sont arrivées chez nous en même temps. J’ai puisé autant dans le punk que chez ÉTRON FOU LELOUBLAN et j’ai mélangé le tout ensemble ! Du reste, je croyais qu’ÉTRON FOU était un groupe punk ! Comme on n’avait pas franchement la possibilité de s’informer par le biais d’articles, etc., pour moi, c’était du pareil au même. (rires)

Pour toi, ces musiques ne se contredisaient pas vraiment, alors ?

MW : Non, je n’ai jamais senti de contradictions entre les deux tendances. En revanche, je n’ai jamais aimé ce que j’ai tendance à appeler la « seconde vague punk », avec des groupes comme THE EXPLOITED, et tous ces gens aux cheveux verts. Je n’aime pas du tout, ni musicalement, ni philosophiquement. Quand je parle de musique punk, je parle de THE DAMNED, THE CLASH, SEX PISTOLS… et aussi d’un groupe suédois qui s’appelait EBBA GRÖN. Ça a été une grosse influence, ça aussi. Ils avaient déjà intégré le saxophone à la musique punk. Il y a deux mois, on a joué à Stockholm, et on a fait la connaissance du chanteur d’EBBA GRÖN, c’était très sympa !

On a également travaillé très étroitement avec les RESIDENTS. J’ai été le directeur musical de leur spectacle Freak Show, qui a été joué à Prague. Outre que j’étais leur directeur musical, j’ai dû réécrire leur musique sur ordinateur (c’est ainsi qu’ils travaillent) pour qu’elle soit jouée live. J’ai créé un groupe de scène avec huit membres dans le genre collectif de cirque, et UZ JSME DOMA en faisait partie. Il y avait aussi trois chanteuses… On a dû faire une vingtaine de concerts. Ça a donc été une collaboration étroite à laquelle je n’aurais même pas pu songé quinze ans auparavant. C’est le bon côté de la révolution…

J’ai ainsi pu rencontrer Chris CUTLER, avec qui j’ai sympathisé, ainsi que Ferdinand RICHARD, avec qui on a joué une fois à Salzburg, ou quelque part en Autriche. et puis on a été invités à son Festival MIMI. Maintenant, je me sens faire partie d’une « famille » dont je rêvais il y a plusieurs années. En faire partie est pour moi une sensation extraordinaire. Et nous sommes particulièrement honorés d’avoir été invités au MIMI. Depuis le temps que j’en avais entendu parler…

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Règles de composition et perspectives de collaboration

Depuis le temps que UZ JSME DOMA existe, il est permis de penser qu’il a été sujet à des changements de personnel, non ?

MW : Pour tout dire, je suis quasiment le seul membre d’origine. Et encore ! J’ai intégré UZ JSME DOMA quatre mois après sa création ; je ne suis donc pas l’un des fondateurs. La formation est actuellement composée de quatre membres sur scène : le batteur est présent depuis cinq ans, le guitariste depuis quatre ans et le bassiste depuis seulement huit mois.

Vous n’avez donc plus de saxophoniste ?

MW : Non, il a quitté le groupe il y a huit mois pour faire des choses plus lucratives. Nous avons donc saisi cette opportunité pour nous lancer sur une voie un peu différente de celle que l’on avait jusqu’ici. Sans chercher à nous débarrasser de cette cinquième « voix » du groupe, nous préférons dorénavant jouer à quatre, les anciennes lignes de saxophone étant en partie jouées à la guitare, et j’utilise également davantage les claviers.

Notre perspective, une fois qu’on aura terminé l’enregistrement de notre nouvel album – ce qui devrait être fait d’ici la fin de l’année – , c’est d’avoir des invités, de chez nous ou de l’étranger, et jouer par exemple quelques concerts avec un violoniste, d’autres avec un tromboniste, ou même, puisqu’on peut en avoir les moyens, avec une chorale, comme on en a déjà utilisé sur disque. On pourrait aussi envisager de faire jouer ces invités tous ensemble de manière à former un véritable orchestre, ou encore jouer les mêmes morceaux avec chaque fois une formation différente, des sonorités nouvelles, etc., et chaque concert aurait ainsi son lot de surprises et ouvrirait de nouveaux horizons.

Cela dit, s’il y a un point qui nous différencie d’ÉTRON FOU LELOUBLAN ou de Chris CUTLER, c’est que nous n’improvisons jamais. Nous n’utilisons pas d’improvisation dans notre musique. Depuis le début, chaque morceau est scrupuleusement écrit ; la moindre frappe sur une cymbale est consignée sur une partition.

Vous n’improvisez même pas en répétition ?

MW : Non. Je ne sais pas pourquoi, en plus. Même avec ce groupe punk que j’avais, FPB, on faisait des morceaux assez simples, avec trois accords, et la moindre note était écrite. Chaque frappe, chaque roulement de batterie était écrit, et le batteur devait tout apprendre et retenir. Il ne prenait jamais d’initiative personnelle.

C’était donc du punk composé ? (rires)

MW : Exactement ! (rires) C’est comme ça que je fonctionne depuis le début, ça ne s’explique pas… Je ne dis pas qu’il est plus intéressant de jouer de la musique composée plutôt qu’improvisée, c’est simplement une question d’habitude dans notre façon de fonctionner. Si, comme je l’ai dit, le groupe venait à s’étoffer, pratiquer l’improvisation au sein d’une formation à, par exemple, huit musiciens nous obligerait à repenser du tout au tout notre manière de créer.

Cependant, je me suis rendu compte ces derniers mois qu’il était difficile de trouver des « special guests » qui acceptent de fonctionner comme on le fait. Du reste, je suis entré en contact avec un violoniste et je lui ai dit : « Voici les chansons ; je n’écrirais pas ta partition, mais ce sera à toi de l’écrire, de composer ta partie. Improvise, puis écris et pratique cette partie, et nous la répéterons ensuite ensemble, et elle sera jouée sur scène toujours de la même façon. » Eh bien il n’a pas pu ! Il aurait préférer improviser…

Or, il faut bien voir que nos morceaux relèvent de structures complexes, avec des ruptures, des reprises et des développements rapides, et il est délicat d’improviser dans un cadre aussi heurté et chaotique. C’est un coup à détruire la structure ! Chez PLASTIC PEOPLE, c’est faisable : ils peuvent jouer le même thème pendant dix minutes et improviser ce qu’ils veulent par-dessus ! Et c’est très bien comme ça, je ne critique pas. Mais chez nous, c’est impossible. Et ça va être difficile de trouver quelqu’un qui soit en phase avec notre démarche.

Néanmoins, je reste optimiste. On peut trouver dans des conservatoires des musiciens habitués à jouer du classique mais qui se lassent de jouer du SCHUMANN tous les soirs et qui seraient tentés par des expériences nouvelles dans un domaine plus rock, voire punk. (rires)

Home Sweet Home

Ainsi, c’est toi qui compose la totalité des textes et des musiques ?

MW : Je suis actuellement le seul compositeur, à 100 %. Avant, je l’étais à 70 %, et les 30 % restants étaient composés par le saxophoniste.

Toutefois, je me dois de mentionner un « cinquième » membre, qui est en fait là depuis le début : c’est un peintre qui s’appelle Martin VELISEK. Il n’a jamais joué avec nous sur scène puisqu’il est handicapé d’une main, mais il réalise pour nous les pochettes de disques, les posters, etc., et son travail va vraiment au-delà de la simple illustration. Pour moi, ça constitue une partie de notre « message ». C’est un brillant artiste, son art est riche de sens, et je le considère comme un membre du groupe. Il réalise en peinture ce qu’on ne peut dire avec des mots ou avec des notes.

uzjsmedoma_jaropeklopodzimzima-springhellfallwinterC’est lui qui a du reste réalisé ce fabuleux livre aux pages dépliantes et qui contient un CD, Spring, Hell, Fall, Winter…

MW : Oui. Pour fêter notre dixième anniversaire, il était question d’écrire un bouquin sur l’histoire du groupe. Nous avions l’assentiment de quelques maisons d’édition, qui pensaient qu’on écrirait des trucs du genre « Nous avons commencé en telle année, bla bla bla, et le jour où j’ai composé ça j’étais bourré, bla bla bla… ». Et je me suis dit que, plutôt que de faire la bio du groupe, on pourrait parler, comme je viens de le faire, des histoires et des idées véhiculées par les disques, et de restituer la ligne conceptuelle qui les relie, tout en mettant en relief l’humour qui nous caractérise.

C’est comme ça qu’est née l’idée de réaliser un livre dépliant qui pourrait amuser tout le monde, une sorte d’outil interactif ! (rires) Chaque « page » traite ainsi d’un aspect de la vie du groupe : nos concerts, nos voyages… Il y a aussi une page pour chaque « concept » d’album, pour chaque « couleur » d’album, puisque chacun de nos disques est lié à une couleur : jaune pour le premier, puis rouge, bleu, rose, vert…

Certains morceaux sont de même illustrés, comme ce conte de fées où il est question de sel. On voit la Terre enveloppée dans une écharpe et pleurant… Il y a l’histoire de Jessica, un personnage dont il est question dans le disque Hollywood…

Bref, chaque page contient une foule de détails amusants, et l’ensemble donne une idée de l’histoire d’UZ JSME DOMA bien plus convaincante qu’un discours. Le livre contient de plus un livret comprenant tous les textes de toutes nos chansons, en tchèque et en anglais, et des photos. Enfin, il y a un CD qui contient la musique d’un documentaire sur Martin VELISEK, Spring, Hell, Fall, Winter.

Détail amusant : ce livre a remporté un prix littéraire ! Tous les ans, le ministère de la culture organise l’élection du « livre de l’année », avec diverses catégories. Et ce livre a gagné le premier prix du « livre de l’année pour les enfants » !!! (rires) Ça m’a beaucoup plu ! C’est tout à fait nous, ça !

Propos recueillis par Stéphane Fougère et Sylvie Hamon – Photos: Sylvie Hamon

DISCOGRAPHIE UZ JSME DOMA :

Uprostred Slov (In the Middle of Words) (1990, rééd. 1996 Indies ; Skoda,1997)

Nemilovany Svet (Unloved World) (1992, rééd. Skoda 1997)

– Hollywood (1993, rééd. Skoda 1996)

Pohadky ze Zapotrebi (Fairytales from Needland) (1995, Indies, rééd. EuroRalphRec. 1997)

Jaro, Peklo, Podzim, Zima (Spring, Hell, Fall, Winter) (1996, autoprod.)

Czeching In (compilation –1996, Skoda)

Live Vancouver 1997 (1997, Indies)

Usi (Ears) (1999, Skoda).

15 kapek vody (15 Drops of Water – Best of…) (2000, Indies)

Site web: www.uzjsmedoma.com

 (Article original paru dans TRAVERSES n°12 – décembre 2002)

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