VAN DER GRAAF GENERATOR – A Grounding in Numbers

VAN DER GRAAF GENERATOR – A Grounding in Numbers
(Esoteric Recordings)

Désormais réduit à l’état de trio, VAN DER GRAAF GENERATOR ne pouvait continuer à « copier-carboner » son glorieux passé plus longtemps. Hugh BANTON, Guy EVANS et Peter HAMMILL se sont fixés une exigence :  A Grounding in Numbers devait faire l’effet d’un pas de plus vers l’avant, encore plus décisif que son prédécesseur, Trisector, qui avait cependant entrouvert la voie de façon fort prometteuse.

Après une semaine pour tout arranger, répéter et enregistrer en studio, le trio a fait appel à une oreille extérieure – celle de Hugh PADGHAM – pour le mixage final. Cela donne un spectre instrumental plus net et équilibré, les guitares étant plus saillantes que sur Trisector, lequel était dominé, voire englouti par les orgues. Mais pour ce qui est du contenu, A Grounding in Numbers est l’album le plus éclectique, le plus déroutant et le plus bordélique jamais paru sous le patronyme VAN DER GRAAF GENERATOR !  

Dans les années 1970, un disque de VAN DER GRAAF GENERATOR ne comprenait que 4 ou 5 pièces montées. Ici, on en dénombre 14, pour une durée totale qui n’atteint même pas les 50 minutes.  Si Trisector contenait déjà des morceaux courts, le record est ici battu puisque certains ne dépassent pas les 2 minutes ! Mais la durée n’étant pas un critère de qualité (le rock progressif en sait quelque chose…), ne tergiversons pas sur le sujet. Une chose est claire : le pas en avant, pour VAN DER GRAAF GENERATOR, implique la concision dans l’écriture et la condensation des idées ; soit une simplification du propos musical et textuel. Pas question de rivaliser avec les compositions alambiquées de Godbluff et autres Still Life !

Le format court (inférieur à 4 minutes) domine donc cet album. Le trio s’est tellement échiné à vouloir brouiller les pistes, se remettre en question et pousser les auditeurs à faire de même que ce disque donne l’impression à une première écoute de n’être qu’un ramassis de démos plus ou moins abouties. (Notez, c’est un peu l’impression que donnait Present, l’album de la reform… pardon de la réunion de 2005 !)

Et ce n’est pas parce que ce disque commence par une ballade qu’il a été conçu comme un lointain cousin de Godbluff ! Your Time Starts Now est de toute façon plus dépouillée dans ses arrangements et plus compacte dans sa durée que Undercover Man et semble même sortie tout droit d’un disque solo récent de Peter HAMMILL (d’autant que la chanson traite du passage du temps, marotte hammillienne par excellence). Et les trois morceaux suivants s’inscrivent dans le même format. Il faudra donc s’accoutumer à l’aspect peau de chagrin des séquences instrumentales, à la contraction des textes, à la tendance ritournelle répétitive, et même aux enchaînements bidon (Medusa/Mr. Sands) et foireux (Smoke/5533)

Il faut aussi se persuader que l’on écoute toujours du VAN DER GRAAF GENERATOR. Et là, ce n’est pas gagné ! Avec Highly Strung, on jurerait entendre du STATUS QUO, ou n’importe quel groupe de rock FM des 80’s ! Comme pastiche, c’est plutôt réussi. Mais ce n’est pas ce qu’on attend de VDGG. Quant à Embarrasing Kid, l’autre « coup de sang » du disque, il est aussi plat et insignifiant que Drop Dead, sur Trisector. Smoke, pour sa part, embraye sur un rythme quasi funk, tandis que HAMMILL se met à singer David BOWIE (un comble quand on sait que celui-ci s’est inspiré de Peter HAMMILL !).

Mathematics et 5533 semblent n’être là que pour apporter un semblant de concept au disque : sur le premier – une ballade soul-jazzy pas désagréable mais pas marquante non plus – Peter HAMMILL réussit l’exploit de faire un refrain avec une formule mathématique ! Sur le second, comme le titre l’indique, le refrain est constitué de chiffres ! Kate BUSH l’avait déjà fait sur Aerial, sans plus d’intérêt. Parmi ces chansons petites par la taille et maigrichonnes par le texte, Medusa tire le mieux son épingle du jeu, son thème répétitif distillant un parfum d’étrangeté plutôt hypnotique qui, hélas, s’évapore trop vite !

Parmi les courtes figurent aussi deux instrumentaux dont la forme les apparente à des intermèdes entre deux pièces, sauf qu’ils sont posés là, sans autre souci de cohérence, si ce n’est de faire passer le temps. De belle manière, du reste. Red Baron met Guy EVANS à l’honneur, lequel fait rouler une rythmique à tendance tribale alors qu’un orgue installe en sourdine un climat trouble, et… c’est tout ! Splink commence par un motif de guitare auquel se superpose bientôt – façon tuilage comme dans Man-Erg – un motif de clavier, ponctué à son tour par des accords (au simili-clavecin !) qui annoncent Medusa, dont il n’est séparé que par « l’embarrassant » Kid. Et c’est encore tout.

Pour le fan du GENERATOR des temps anciens, ces « hors d’œuvres » donneront immanquablement l’impression que le groupe avait des idées qu’il n’a pas souhaité développer, par paresse ou par manque de temps. Plusieurs écoutes seront nécessaires pour réaliser que ces pochades recèlent en fait des trésors d’arrangements et de musicalité et qu’il convient mieux de les apparenter à des haïkus musicaux. (Cette forme est évidemment inédite chez VAN DER GRAAF GENERATOR, si l’on excepte le gag The Aerosol Grey Machine, qui détient à ce jour le record de brièveté !).

Quoi qu’il en soit de sa tentative de renouvellement, le trio garde quand même ses tics usuels (cassures, syncopes), lesquels sont à l’honneur sur les morceaux plus longs. Abordant le thème des valeurs démagogiques et conformistes, Snake Oil alterne habilement le guilleret et le pesant mais se termine un peu en queue de poisson. Gorgé de claviers et jouant sur la métaphore incendiaire (non sans humour), Mr. Sands s’inscrit dans la lignée de All That Before (sur Trisector) quoi qu’un ton en dessous, mais il est susceptible de décoller sur scène.

Placée en clôture, All Over the Place traite de la perte d’identité et démarre pas mal avec un thème claudicant au simili-clavecin, poursuit sur un mode menaçant, puis se perd au milieu lors d’une section dépouillée en forme de ventre mou, puis repart à l’assaut avec ce thème menaçant qui prend de l’emphase, mais se garde bien d’accéder à l’apothéose qu’on pouvait attendre, parce que bon, ça fait déjà 6 minutes, et il y a cette foutue exigence de faire table rase du passé, vous vous souvenez ? Du coup, on reste et sur sa faim et le bec dans l’eau.

Finalement, le morceau qui s’en tire le mieux est sans doute Bunshô. Il condense avec un bon degré d’inspiration le son actuel du trio tout en gardant un semblant de structure complexe, mais sans abus. Cette fois, les guitares sont en avant, et il émane dans le déroulement de cette pièce des relents de ce qu’a pu faire HAMMILL du temps du K. GROUP, voire du VAN DER GRAAF de The Quiet Zone (sans violon). Inspirée d’un conte japonais du même titre de Ryûnosuke AKUTAGAWA (auteur du mémorable Rashômon), la chanson traite de la difficulté pour un artiste de juger son propre travail, ne sachant si ce qu’il a réussi de mieux est ce « chef-d’œuvre inconnu » qui lui a coûté tant de sueur mais peu d’admiration, ou ce torchon alimentaire rédigé à la va-vite mais qui a fait mouche dans les esprits. Impossible de ne pas penser à une allusion autobiographique de la part de HAMMILL.

L’histoire peut même s’appliquer en regard à ce disque qui, assurément, mêle la chèvre et le chou, le chaud et le froid, la désinvolture et le sérieux, le plein et le creux… Entre des pistes qui sculptent l’horizon et d’autres qui virent à l’impasse, des éclairs de génie qui ne font que passer, des égarements sans conséquence spéciale et des promesses qui n’engagent que ceux qui veulent y croire, A Grounding in Numbers fait surtout l’effet d’un champ de friche qui n’aurait été exploité que par bribes de façon aléatoire. Le trio y sème ses graines en même temps que le doute sur la viabilité de sa récolte, offrant plus de questions que de réponses, comme il est désormais de coutume avec VAN DER GRAAF GENERATOR.

Alors oui, cet album est un pas (de plus) en avant ; mais quand on avance en pleine brume, ça n’augure pas grand-chose de la direction…

Site : www.vandergraafgenerator.com

Label : www.cherryred.co.uk/esoteric/index.php

Stéphane Fougère
(Chronique originale publiée dans
TRAVERSES n°31 – janvier 2012)

 

 

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